J’étais là à me balader comme on mange son pain quotidien vers la rue de Crimée, quand j’ai croisé une tête de cul connue. Bon ok Paris c’est un peu Tête-De-Cul-Land, mais celle là je la connaissais d’un temps plus lointain.
-HEY D. !
-heu ?
-tu me remets pas hin
-hmm *scrute* hmm non (ses yeux disent : putain c’est qui ce clodo)
-Mathilde
-???
-des beaux-arts.
Il a abandonné ses sapes de faux jeune artiste parisien pour des sapes d’artiste mûr parisien : il est passé du treillis “décalé” (rarement guillemets ne furent si bien utilisés) à l’intégrale grise, il a poussé le détail jusqu’aux cheveux et au teint. Je me demande si ses dents complètent ce camaïeu de joie de vivre Derrick. Non seulement c’est toujours aussi moche mais en plus il a une valise à roulettes à la con. Il met un temps à me remettre, faut dire que si je suis voyou classe maintenant, à l’époque c’était les robes trop ptites ras la salle de jeu, couettes et parfois même talons. C’était perrave aussi, un des mecs que j’ai fréquenté à cette époque ronchonnait que j’étais pas assez féminine. Comme quoi hin, si t’aimes pas qu’on te traite en tas de viande et que t’adores faire l’andouille, t’auras beau être Monica Bellucci on verra toujours Josiane Balasko. Et y’a aucun souci avec ça.
On me prenait déjà pour une conne, mais dans un autre style : du genre de celles chez qui on trouve la connerie alléchante. Ça voulait dire que comme maintenant, on pensait que l’habit fait le moine et je me marrais déjà beaucoup dans ce petit théâtre. Note que ça n’a pas changé, juste les sales mecs en prenant du bide apprennent à être plus discrets, et encore. Ils sont si cons par contre qu’ils s’imaginent jamais qu’on puisse causer entre tas de viande, et qu’on a aussi de très bons potes mecs et que eux non plus sont ni aveugles ni sourds ni insensibles à leurs saloperies. Et que c’est pas parce que t’es pas dans un milieu que tu sais pas ce qu’il s’y passe. Justement : c’est parce que t’ignores rien de ce qu’il s’y passe que tu y es pas.
Mais enfin pour y revenir, cette tête de bite se souvient pas de moi, c’est un peu fort de robusta. J’ai l’heur de penser que je marque les esprits à tout jamais, et lui il me dit qu’il voit pas, quel affront.
Mais si, souviens toi abruti, je suis celle que tu as fait chier des plombes, et puis à tous les coins de l’école ? souviens toi, je suis celle qui t’avais hurlé dessus d’arrêter ce cirque un jour devant la machine à café ? Et puis en plein repas post-vernissage parce que t’as fait chier le mec avec qui je passais tout mon temps alors, il était tout gentil et marrant et il avait rien demandé à personne, tu t’étais foutu de son âge parce que te taper des meufs de 15 ans de moins que toi sur lesquelles t’as un pouvoir c’est cool mais qu’elles se tapent des copains un poil plus jeunes qu’elles c’est risible, alors faut s’en prendre à ce mec qui est pas du genre à devenir agressif parce qu’il est trop gentil pour ça, t’es sûr tu remets pas ? j’avais quitté la table avec ce copain, en te hurlant dessus que t’étais un pauvre type, ça te revient ? je suis la meuf que t’avais réveillée en pleine nuit pour me demander si je t’avais écrit et je t’avais dit oui je t’avais écrit POUR QUE TU ME LÂCHES LA GRAPPE et c’est ta femme qui avait intercepté la lettre.
J’avais trouvé ça hilarant. Presque autant que l’entendre chouiner que c’était la merde chez lui depuis que ladite femme gagnait plus de fric que lui.
C’était très gênant de voir son air extatique au réveil le lendemain de cette pauvre coucherie aussi excitante qu’une redif des chiffres et des lettres, coucherie que je lui avais accordée dans l’espoir que son fantasme retombe comme un soufflé et parce que bah oui je baise so what. J’ai pas eu le mémo qui dit que des meufs doivent niquer comme ceci comme cela avec machin avec truc et dans les liens sacrés du mariage uniquement. Note au passage que le mariage, ça peut aussi se faire sans cérémonie, sans bague ni rien, y’a pas de pièce montée ok mais bon ça a l’avantage d’être économique et d’être anar-friendly : avec un bon vieux chantage affectif complètement gratuit.
Donc je disais que ce con avait levé le nez pour s’émerveiller comme un ravi de la crèche du parachute que j’avais foutu au dessus de mon lit parce que j’ai toujours eu du talent pour la déco pétée la plus fire-friendly du monde. Il prétendait être marrant et détaché comme tous les couillons à clamer partout vouloir les meufs libres, sauf qu’une fois qu’ils en rencontrent ils se rendent compte qu’ils sont pas fait pour ça alors ils s’acharnent à les faire chier à mort jusqu’à ce qu’elles craquent et ils changent de crèmerie pour trouver une meuf libre mais pas libre mais libre mais enfin surtout pas libre pour recommencer ce merdier.
Ce genre de connard pense que tomber sur des meufs qui s’amusent dans leur vie pas encore rangée c’est tomber amoureux, ils pensent que la clé se trouve dans une personne extérieure, de préférence bien foutue, jeune et la plus con possible. Ils savent absolument pas ce que ça peut-être l’amour mais ils en causent en permanence en se prenant pour des poètes, ils s’imaginent qu’écrire de pleines pages sur tes cuisses d’albâtre et la courbe suave de ton nichon gauche les rend irrésistibles.
Ce con-là s’était tapé une autre étudiante plus jeune encore après qu’il ait finalement compris que plus il insistera plus je hurlerai, et qu’à un moment si les hurlements suffisent pas à faire comprendre qu’il faut me foutre la paix, je peux encore jouer de mes petits poings. Il a du capter, aussi, que j’avais déjà le chic pour attirer des fous souvent à la rue en tous cas qui en ont plus rien à foutre, dont Double-Face, un type géant, teigneux et nerveux, qui avait une ligne tatouée coupant son visage en deux. Il s’était épris de moi au point de m’offrir 6 pulls trop moches et trop grands à la Noël mais je m’égare, ça sera pour une autre fois, cette histoire. Mais on peut déjà en dire que j’ai jamais eu le moindre mal à calmer les ardeurs de ce genre de gars, qui n’a d’ailleurs jamais rien tenté d’autres que ces cadeaux timides et un poil perturbants.
Je suis lente à comprendre les choses, mais à côté de mecs pareils à continuer à croire qu’on voit rien de leur cirque passé 22 ans, je suis une fusée. Ils me font penser à mon brave Bubu qui se croit planqué quand il me voit pas, les yeux derrière un pied de table. C’est attendrissant chez un gros chachat à sa mémère, mais ça donne bien envie de filer des gros coups de boules par ailleurs. Je suis vraiment navrée d’être spéciste comme ça mais y’a pas grand chose pour m’aider, avouez.
C’était une nana aussi alléchante, mais qui elle avait le bon goût de pas la ramener, et lui il était là, à profiter lâchement de son statut de prof en s’imaginant que c’est du sex-appeal qu’il avait pas, et qu’il a toujours pas. Pourtant y’a des mecs qui en vieillissant deviennent sublimes, justement en se décidant enfin à se dire qu’on en a rien à foutre. Ben lui, non : il était très moche dedans encore, et ça suintait jusqu’à imprégner son manteau en pure laine de mon cul sur la commode.
Ils s’envoyaient des coups de coudes avec son con de pote prof aussi venu de paris. Celui qui se plaignait de sa paye de prof alors qu’il en ramait pas une et que nous on devait se farcir des gros lourds qui se prenaient pour des Bukowski en leur servant des demis dans des rades de fachos pour payer nos études pour se faire poser des lapins vu que ces imbéciles de profs parisiens avaient passé la soirée de la veille à draguer les jeunettes en picolant comme des trous. C’était le bon vieux temps, le bon vieux temps où je m’en carrais pas mal de niquer un soir avec un con pour qu’il me lâche. Le bon vieux temps où j’avais pigé qu’un abruti extatique me défendrait mieux qu’une connasse miso pour mon diplôme. C’est le genre de choix qu’on a dans ces écoles, tu peux pas espérer devenir du chocolat à être abreuvée de chiasse. L’insulte du mec qui voit que le cul était plus gérable pour moi que l’insulte de la meuf qui voit que le cul aussi, au moins dans la bave y’avait un truc à tirer, contrairement au mépris.
Voilà. Ce genre de con là était devant moi. Il percute, et il a l’air aussi à l’aise que moi en vernissage au FRAC. C’est la rue, c’est mon domaine, et on me sert une occasion pareille comme sur un plateau, 20 ans plus tard, tu crois que c’est quoi, ça ? le cosmos, évidemment.
Il a vieillit, moi aussi. sauf que sur moi, ça rend bien. Je balance :
-toujours artiste ?
-oui… et toujours prof
ça suinte l’ennui, ça poisse aux entournures.
-mais et toi, il enchaine, je te croyais à Bordeaux
-bah je suis à paris depuis deux ans, presque trois.
-t’en as eu marre, trop petite ville ?
toujours aussi con de parisien, incapable de croire qu’on puisse kiffer la vie si on s’entasse pas comme des poules de batterie et sans musée en bas de chez toi. Zéro imagination.
-ceci cela, un mélange de choses mais ouai, plein le cul. mais Paris c’est pareil, j’ai déjà envie de bouger. Ça veut pas beaucoup cramer la société par ici, on se fait chier.
Et moi quand je m’emmerde, ça me rend bête, ça me fait régresser, j’ai la curiosité qui s’étiole.
Il sait pas quelle tête faire il se gratte le front, il regarde par terre, il hésite. Je me demande si je mets les pieds dans le plat, mais tout ce qu’il m’inspire c’est une profonde pitié et j’aime pas tirer sur les ambulances, à vaincre sans je sais plus quoi on triomphe sans gloire.
-tu dessines toujours ?
Je dessinais encore malgré tout ce que l’institution pouvait être critique du dessin, il kiffait bien mais il le disait pas parce que c’était la honte d’aimer le beau dessin aux beaux arts, c’était pas très orthodoxe. Il disait avec honte qu’il lisait des comics, et les autres profs ricanaient, parce que c’était vraiment qu’un ramassis d’imbéciles obtus, fallait bien préparer les jeunes ouailles à devenir bien snobs à leur tour.
-hhmmmmouai
-ouh c’est pas un oui très franc ça, il prend un air entre la jouissance et la compassion, j’ai envie de lui faire manger sa veste moche.
-ho détrompes toi, j’aurais pu cartonner, mais juste ça m’emmerde j’ai pas envie.
Je suis là, plantée dans mon futal tout moche et tout crade sous mon manteau trop grand et mon tish SACCAGE PARIS et je me tiens comme la paysanne que je suis, je sors une roulée tordue de mon étui à cigarette en fine fleur de duct-tape râpé je suis grave fière de saisir aussi somptueusement cette occasion de bien faire ma branleuse, et il me sort :
-ha tu voulais pas entrer dans ce système…
-bah non
Mais enfin il aurait pu s’en douter vu comment j’ai pu faire chier du temps de mes études, y’avait comme des indices. Pourquoi je serais entrée plus dans celui-ci que celui-là. Il a l’air déçu un peu que j’aie finalement pas craqué, ou alors j’interprète comme ça pasque ça me fait plaisir.
Il me demande si je vois encore des gens, je reste évasive, pas envie de causer des copainEs à ce mec, ça les salirait. Je dis quand même que je sais que des potes sont devenus techniciens à l’école. Il fait une grimace et marmonne un “c’est bien” qui schlingue.
-bah ouai c’est bien, c’est très bien même.
Mon humour se fait la malle, merde, j’y peux rien le mépris de classe autant sur moi tu peux y aller j’en ai rien à carrer, mais sur les copains c’est un truc qui me fait vriller de suite. Mais je garde mon calme et je me contente de lever le menton, et je vole toutes les insultes du ciel pour les mettre dans mes yeux.
Il me sort encore 3 banalités aussi grises que lui, je réponds de façon expéditive et toujours en insistant sur ma fierté à être bien perrave parce que je suis con. Il me demande où j’habite, je réponds Stalingrad. Et j’ajoute tranquillement que j’y suis très bien, et à ma place au milieu des drogués, coupant court à sa nouvelle moue dégoutée. Il a pitié de moi ça transpire, c’est très plaisant d’être méprisée par ce genre de personne, je vous conseille. J’ai coupé court, en sortant encore une roulée tordue de mon étui pourri, en lâchant “bon ben je continue ma balade moi, allez bye” et hop, j’ai disparu de sa vie à nouveau.
J’ai juste raté cette occasion de lui mettre le nez dans son caca, en demandant négligemment si il harcelait encore des jeunes et fraiches étudiantes là où il enseigne désormais à Lyon. Alors bon plutôt qu’arpenter la rue de crimée nuit et jour dans l’espoir de retomber sur cette enclume je me suis dit que j’allais écrire, parce que j’ai quand même vachement la flemme.