Sylvaine contre les gens contre le coronavirus (bibliothèque verte)

 

Fraichement débarquée de mon biplan, au seuil apocalyptique de l’humanité et sous ma peau de bison, je réfléchis, recluse, à comment sortir mes congénères de la dépendance à la vaine modernité sans avoir à les approcher à moins d’une longueur de bras de calamar géant.
Le virus est un cri de la Nature, une vengeance qui s’exprime par le biais inattendu du pangolin. Il n’existe pas de rébellion ridicule, me dis-je, il n’existe pas de raison de penser que le pangolin n’est pas majestueux aussi, et son courage force le respect.

 


Le café est passé et je le bois comme un remède au trouble de mon âme, comment faire pour transmettre ma sagesse à cette humanité débilisée par des écrans pullulant de virus, suis-je contrainte à mon tour de détourner ces outils. Va, me dis-je à moi-même, surmonte ta répugnance, la Terre l’exige. J’observe mon téléphone, hésitante. M’en servir pour prodiguer mon savoir ou en dévorer le lithium, telle est la question qui me taraude.

Sylvaine relève son col et appuie sur le starter

Résumé des épisodes précédents :

Sylvaine, devenu lesbienne pour la force de la rime, a vaincu une année de tempêtes. Un long voyage avec un simple baluchon avec son ordinateur et sa presse dedans, de Bordeaux à Paris. Voulant voir la grande ville elle s’étonna de passer son temps sous les majestueux arbres à bayer avec les corneilles au Buttes, soudainement prise de polésie, forcément bucolique. Un an passa, donc, et vint à nouveau le temps de la transhumance printanière. S’étirant à grand peine d‘un hibernage douillet, elle s’apprête à chausser à nouveau ses bottes de 1,57414 lieues selon son application citymapper. Le vent sauvage de l’aventure souffle à nouveau sur sa nuque endolorie de s’être encore endormie de traviole, elle boit son café face au petit velux de sa grotte. Pensive, elle songe au périple prochain, et se prépare à l’austérité d’une vie sans wifi ni meubles, et s’impatiente de cette austérité comme d’autres attendent Noël ou Pâques selon qu’on aime la dinde ou l’agneau. Elle, elle attend carême, l’excitation la rend fébrile et la remplit d’une joie presque juvénile. Son animal, le poil ébouriffé et le regard torve, la regarde comme on regarde un inopportun venu vous draguer lourdement alors qu’on faisait des bulles de morve allongée dans l’herbe. Courage, Noble Chat, si Sylvaine est impatiente elle ne saurait te brusquer. Encore 7 jours, se dit-elle.
7 jours de préparatifs, et de cuisine de pemmikan.

25 février 2020
J moins 4
Mon corps d’albumine colle aux draps dans la grisaille de l’aube. 9h30 c’est pas une heure.
je coule jusque dans la cuisine en égrenant la to-do list, cartons, balai, herbe et pack d’autant d’étages.
je vais éreinter encore mes pylones dans six fois le virage quatre fois, mini, je soupire ce constat, je roule décide d’embrumer ma piaule aux murs carton. La bête dans le coin profite de l’ouverture et renifle les restes secs qu’on m’avait chargée d’arroser, deux solstices passés à hurler sous la lune ne m’ont pas rendue plus responsable, je ricane, et je pense à de l’essence promesse de purification. Electricité, gaz, ondes magnétiques d’une communication vaine, chapelet dérisoire et rassurant. Avec assurance je paraphe le cellulose, saisit les bribes indispensables et trace ma route, destination poisson mort sur boule de riz, temps suspendu dans l’enfer des voyages microscopiques.

27 février 2020
J -2
du déni à l’optimisme, je danse les heures, et elles accélèrent tout en s’étirant. Le flipper de mon humeur envoie des extraballs en rafale, je frôle le tilt, et l’hippocampe noyé par trop de café je me paume. Campée au beau milieu, un pied sur chaque pôle, je fléchis ma viande et creuse mon découvert : la résilience du départ. Je me tord dans les excuses, et le no future en dieu adorable m’assouplit. Je dégringole puisqu’il faut bien avaler des choses d’ici là, et zoner près des arbres timides pour les saluer encore une pas tout à fait dernière fois. Domac inévitable sur la route, comme un hasard, tu parles, il sponsorise ma transhumance.
28 février 2020
J -1
savoir comment on décide de la fin, qu’on peut lancer le générique, tirer le rideau. Les dernières amibes encore vivantes me regardent au milieu des cercueils provisoires, angoisse d’autant de capsules hibernantes dans une boite d’allumettes. Tout pèse sur mes yeux en crispant mes dorsaux, j’ai les semelles engourdies, calme plat sur la mer encéphalorachidienne, les açores m’essorent, faiblissent ma vigilance orange en prévision d’un vent force 8. Addiction au chiffon, ivresse de l’alcool ménager, je me saoule pour passer le temps au mitan de la veille. Les lendemains n’en finissent jamais, c’est pénible.
Encore  des morceaux surgissent dans la poussière, générés par l’ombre inquiétante des recoins oubliés. Cette armée ténébreuse des farfadets en mitose constante est invincible, et je n’ai plus assez de pièges et je suis trempée de la sueur d’Hercule maudissant Augias. Un joint serait pas de trop, un grand verre de destop pour m’en réhydrater, alors je me pose, j’en ai marre.
Un coup d’oeil au sablier pour constater le désert qui n’en finit plus de couler, je compte les escales, les étapes et les troquets, je fais le bilan en ignorant les aggios. Une grande goulée de déni encore et je devrais voir le bout des montagnes autour.
29 février 2020
Jour J
arrimée sous l’épaisseur de viscose chaude, je me décrasse les yeux bleuis des écrans. mes synapses s’électrisent à l’annonce d’une heure d’arrivée. Samedi, pardi, he oui, jour J.
je fais la crêpe en gémissements, la Bête chante en chœur. la caféine serait mieux en intraveineuse, directe à la pompe aortique, ne pas tout larguer par la fenêtre est le plus gros effort matinal. Vivement le crépuscule, et Poséidon exauce mon souhait, sauce averse perverse, les salauds se liguent.
encore une tasse, 113ème cigarette. soixante quinze pour cent d’une heure et je rejoue l’ascenseur en ahanant mon ras le bol.
1er mars 2020
J +1
Ce matin la gueule en tek rejette l’eau, j’engloutis le paracétamol, molle. La paupière aussi lourde que l’âme collante comme le bitume au soleil, j’agace mes cheveux et dresse ma colonne. La caféine en éternelle pénurie, je pisse mon réveil. Partout une muraille m’enserre, même en carton. J’éventre un pan le schlass en avant, et je crie victoire, même minus, y’a des jours on se contente d’encore plus moins.

Faignante et feignante, je regarde ailleurs et prends la porte. La clé au bout de la chaine frappant ma cuisse bétonnée me rappelle que ce soir je saurai où échouer ma viande après absorption des liquides et expulsion d’humeurs, mercato prolo.

dévernissage

Ce 26 février je décroche mon expo en renversant du kir sur mes dessins, et c’est un pestacle gratuit. J’aurai aussi des zines et des gravures avec moi, ramenez du cash.
et l’évènement FB est par ici.

le prol est tari, ah !

ho ce titre, de mieux en mieux, bravo.

(texte qui sert à rien, qui n’a même pas d’angle clair, enfin faites en ce que vous voulez)

je tombe ces derniers temps, va savoir si c’est récent ou si c’est moi qui retourne de plus belle voir ce que ça peut jacasser dans ces recoins, sur des auteurs qui disent que faut se positionner en travailleurs, voire en prolétaires (!), ce qui devrait en théorie me combler de bonheur sauf que non je ronchonne de plus belle (prenez un air surpris merci).

C’est que s’inscrire comme prolétaire n’était pas censé aboutir en une longue jérémiade sur notre pauvre sort de pauvres hères, sous le joug de nos éditeurs, ça non. Se définir comme prol permet aussi et surtout, de définir face à qui on est dans quelles situations. Se circonscrire, se définir, c’est désigner simplement la place qu’on occupe pour le reste du monde, dans ce même monde, et les armes qu’on a sous la main, d’où on part. Mais d’où on part pour lutter, pas pour rester les bras croisés à geindre qu’on a des boulots de merde, pas pour ressasser son statut mais pour détruire la hiérarchie qu’il implique et au final,  sortir de cette définition même.

Il y a le métier, et il y a l’activité, et maintenant que les auteurs ont pris à leur compte ce discours de travailleur ça n’est que pour s’étaler en long en large et en travers sur leur malheur. Il n’existerait comme façon de lutter que la comparaison de merde et l’outrance, la surenchère dans le malheur. Dans le cas des auteurs, et professionnels je vous prie, ça me fait pencher la tête avec un sourire narquois, j’avoue, les entendre pleurnicher que la vie est si difficile dans les mines des gros éditeurs, le prix de la planche a chu et le coup de grisou de la non-reconduction de contrat plane au dessus des têtes. Vois ces faces noircies, vois ces mains caleuses.

Si tu choisis de te définir comme prol artificiellement (et en oubliant aussi d’où tu viens et comment tu trouves ta place dans la société de classes, il ne s’agit pas de se dire prolétaire pour arborer le badge) et pas du tout dans une optique de lutte, si tu choisis de ne te dire prol que pour attaquer “l’oligarchie” (yurk) et non pas le capitalisme, et de classes, et non pas pour simplement reconnaitre que telle partie de ton activité n’est pas artistique mais relève de travail, d’exploitation et de contrainte, et place aussi ton éditeur non pas en camarade mais en hiérarchie à attaquer, avec ce que ça comprend d’exploitation, de conditions imposées, de précarité et de chantage tacite*, plus largement ça pose la question de l’activité elle-même et des choix que nous opérons, nous auteurs, dans ce monde de l’édition. Encore plus largement c’est la question de la création dans la société, et encore plus largement la question de nos âmes torturées dans ce monde en perdition. Oups pardon, pituite de polète.

Tu as eu un beau zoom arrière, tu as le tournis, bienvenue dans ma tête. J’ai simplifié tout ça pour moi, c’est désormais simple : j’ai éjecté un maximum d’exploiteurs de mon taf, et je suis revenue à l’origine de mon choix de dessiner pour vivre, avant de me laisser entrainer par les contraintes, jusqu’à en oublier le fait que ce fut un choix, au départ. Je ne considère pas mon activité comme un travail, puisque c’est justement ce qui me permet d’échapper au travail. Et tout ça n’a pas de sens sans remise en question de la place de l’artiste en ce bas monde, ça n’a aucun sens si on opère une séparation artiste-homme, ça n’a aucun sens si la réflexion s’arrête à son

ça n’empêche pas de lutter, ça non au contraire, échapper aux commanditaires ne rend pas entièrement libre puisque l’exploitation c’est pas que dans le travail que ça se joue, et la liberté est plus vaste, tellement plus vaste. Et comment  se satisfaire benoitement de sa petite situation, les mains en œillères sur le reste du monde.

Je suis étonnée de voir des gens tenir à leur indépendance plus que tout au monde et ne jamais en user, autrement que pour grimper l’échelle sociale. L’indépendance n’est pas l’autonomie, en somme. Il semblerait que ça ne renvoie, finalement, qu’à l’unicité et l’originalité du créateur et  sa façon individualiste de se défendre dans ce taf, individualiste au sens libéral. Une vision parcellaire et reliée aussi au travail, dans le sens où l’originalité, c’est son CV. Il ne s’agit pas tant d’autonomie que de hurler qu’on est important, soi, sa petite personne, dans ce monde, et qu’il est hors de question de se dissoudre, que ce soit dans l’anonymat, ou dans la lutte. J’ai été intriguée par l’intérêt de pas mal d’artistes et auteurs pour les gilets jaunes. Pas pour ce qu’ils pourraient avoir d’intéressant, ça non, pour le pire souvent. Pour l’antisémite vision du “peuple contre Rothschild”.

L’image fausse qu’ils se font du vrai monde, quoi, la plèbe VS les gros méchants et eux, dans l’entre-deux, ne se sentent plus menacés par un discours réellement de classe, un peu plus nuancé et un qui implique un peu plus ses propres réflexes, qu’ils soient de domination d’un côté ou de soumission de l’autre. Pardi. Et, de façon amusante, pour ce jaune fluo exerce une fascination, et la symbolique on adore ça dans ces milieux. Le jaune fluo ne te fond pas dans la masse, et surtout pas dans un contexte de festival. Les trucs intéressants chez les gilets jaunes sont occultés, comme les moyens d’action qui pourtant auraient un sens particulier dans ces métiers : se retrouver “dans la vraie vie”, une sociabilité en dehors des cercles convenus et institutionnels et en dehors de son propre milieu, se sortir de l’isolement, l’attaque, et l’autonomie. Ça, ça a de quoi étonner, dans un métier où l’indépendance est quelque chose auquel on s’accroche comme une moule à son rocher, elle ne semble pas mener à l’autonomie dans l’action. La moindre idée est soumise à l’approbation générale, la plus petite idée ne sera pas mise en œuvre si la majorité ne l’a pas approuvée. C’est un paradoxe, un de plus, de ces boulots, parce qu’un élément déterminant n’a pas été attaqué, frontalement et honnêtement et à commencer par attaquer ce qu’il suppose en soi : l’estrade, le surplomb, sa petite situation particulière de lumière du peup’.
C’est cette non destruction aussi qui empêche l’action, parce que les métiers de la création et l’originalité qu’ils présupposent (je la fais très très résumée j’ai la flemme et je suis pas maitre de conf), refusent tout simplement de ne plus être personne en particulier. La recherche de la visibilité en dit long, avant de penser à une action ou ce qu’on a à dire, on va avant tout définir une charte graphique et s’inquiéter d’être visibles.

Il y a des choses oubliées dans les choix qu’on opère : c’est que la liberté qu’on a par endroits et par moments peut servir et doit servir, sinon à quoi bon avoir cette liberté. C’est oublier que lutter ne se fait pas avec l’assentiment général, une lutte sans mécontents n’en est pas une, et devrait même allumer quelques signaux d’alarme dans nos têtes.
Je n’ai pas à me soumettre à une hiérarchie ou n’ai pas à craindre d’être rejetée, si l’envie me pète de faire un sticker je le fais c’est tout, ça n’est qu’un sticker et ça ne coûte pas si cher à produire, et le temps de discussion gagné à ne pas demander l’assentiment général peut aller à d’autres idées plus compliquées à mettre en place. Des façons de faire finalement qui ont tout à voir avec le DIY et le fanzinat, si il faut parler aussi de ces métiers, on peut se souvenir qu’avant d’être auteurs reconnus et obsédés par le statut, on était pour beaucoup de jeunes avides de dire et de raconter, et que l’absence de publications officielles n’était pas un problème puisque nous avions des photocopieuses à disposition.

Si j’ai envie de dire, je dis. Si j’ai envie de faire, je fais. Je dis et je fais en pleine conscience de ce que je dis et fais, et en accord avec ma vision de ma propre création et de ma propre vision du monde. Les mots et les actes, l’écriture le dessin et les actions ne sont pas opposés, mais fonctionnent dans un tout cohérent et se renforcent l’un l’autre. Refuser ce monde et les hiérarchies qui le construisent c’est aussi et avant tout détruire ses propres conditionnements.

Descendre de l’estrade n’est pas mourir, c’est le contraire, ne plus exister en tant qu’exception n’est pas une négation de soi, c’est le contraire, c’est exister soi pour ce qu’on est réellement soi, et non pas pour ce qu’on produit, pour sa classe ou pour les doubles qu’on peut mettre en scène pour nous représenter**.

m’enfin bon, certes, tout le monde ne choisit pas de ne pas travailler, tout le monde ne vise pas la destruction du vieux monde et donc de la figure surplombante de l’artiste et ce que ça entraine, tout le monde n’est pas non plus prol dans ce métier, tout le monde s’en fout pas royalement de l’inexistence de statut. Certes non, mais en revanche il y a des occasions à saisir et des actions à mener… si il y a la peur de se griller il y a la possibilité de ne pas se griller en montant des opérations invisibles (si être grillé est si obsédant que ça… ce qui pose question d’ailleurs quand on refuse par ailleurs de considérer les hiérarchies de ces milieux, cette peur ne devrait pas exister… ça alors), si il y a la précarisation par l’absence de statut, il y a aussi l’autonomie grâce cette absence, si il y a la peur de lendemains, il y a l’existence d’aujourd’hui.

*je vous renvoie pas aux 54633 textes que j’ai pu pondre  d’ailleurs je crois que je les ai virés vu que je suis plus trop d’accord avec moi-même sur cet aspect là justement, de se définir comme prol. Alors bon allez lire P-M. Menger, qui définit très bien les pressions mises sur les métiers de la création, qui n’est pas un fonctionnement unilatéral ça non, mais qui  est un jeu à double sens continu. Si les pressions et chantage tacites sont le quotidien de ces métiers il ne semble pas tellement venir à l’esprit des créateurs qu’on peut y résister, attaquer à notre tour, et bruyamment.

** là je renvoie à Clément Rosset, dans Le réel et son double (vous pouvez lire aussi Le réel, traité de l’idiotie, un coup partis)