l’écho de soi

Un copain m’a passé un livre qu’il a trouvé sur sa route. Il a du bol ce pote, il trouve que des trucs bien, du Jankelevitch, du Barthes et maintenant du Winnicott. Moi jtrouve des Harlequins avec la moitié des pages en moins, alors évidemment que je crève de jalousie. J’ai commencé à lire et paf paf paf putain, en même pas 100 pages il avait abordé la plupart des questions qui me traversent depuis que j’essaie de causer de création, du rapport de l’art et de la vie, de l’intrication du perso et du politique (et puis il explique la créativité avec des saucisses alors je suis amoureuse). bref, je continue de lire avec cette question angoissante : mais bon sang de bois, comment réussir encore à écrire sur ces questions quand il a tout dit.

Bon, ça,  c’est ma manie tortueuse et torturante de ne pas voir l’intérêt pour moi de ce que je peux pourtant clamer partout, comme si j’étais pas assez bonne pour mes propres conseils : que ça n’est pas parce qu’on trouve l’écho de soi dans une création qu’il faut ne pas dire, soi, et ça fait totalement partie des trucs abordés par l’auteur, en boucle ironique. Dire ou faire soi ce que d’autres ont dit ou fait c’est pas de la répétition, enfin quand on cherche à dire ou faire réellement ce qu’on porte soi et ça veut dire sortir de l’imitation ou de la séduction, c’est surtout comprendre que si il y a une communauté de pensée à tel endroit, il n’en sera pas de même sur un autre point, et que chaque personne est un flocon unique et merveilleux erf erf. Blague à part, chacunE vit et voit différemment et si il y a des croisements c’est très différent d’une unicité, et c’est tout l’intérêt de la multiplication des voix et des façons de dire. Des pensées ou des sensibilités proches, l’éclairage différent nourrit aussi sa propre création, décale, enrichit, et amène encore ailleurs. La création détachée de l’imitation c’est aussi un art détaché du mythe qu’on ne sort que ce qu’il y a en soi, ex nihilo, et piger que tout ça est un mouvement collectif aussi (et ça tout créateur l’a vécu : retrouver un écho si proche que c’est comme une réminiscence ou ressemble, de loin, à de la copie, et la réminiscence elle même dit que l’universel des questions existe, ça sera plutôt dans la façon de le dire que ça changera bref, je m’égare de l’est). Il en va de même avec toutes les autres questions., et je pense notamment beaucoup à la politique et au militantisme, où le constat de l’uniformisation de pensée et de forme souvent me répugne, comme la menace de l’uniformisation par un milieu qui guette toujours, me fait prendre les jambes à mon cou et chercher au contraire à ne pas m’enfermer pour échapper à cette chose qui tend aussi à endormir beaucoup de choses. je me suis encore perdue, et c’est encore une ramification, mais bref t’as l’idée.
et il y a, aussi, cette chose constatée mille fois en écoutant des sachants causer de création (ou d’autre chose) : la voie que j’ai suivi pour arriver aux mêmes constats n’est très certainement pas la mêle qu’eux, et pour beaucoup de choses le schéma pourrait être résumé dans la différence, voire l’opposition de cheminement. Le sachant, extérieur à son sujet,  doit découvrir de l’extérieur ce qui fait un résultat, et quand on écrit de l’intérieur c’est plutôt arriver à comprendre les mécanismes derrière l’évidence. De l’intérieur il y a des choses que l’ont sait, et on met parfois du temps à comprendre pourquoi on le sait. C’est pour ça que souvent je trouve drôle que les sachants semblent découvrir que l’eau mouille après des années et des années d’étude, quand sur les sujets qui me concernent cette eau qui mouille a été plutôt le point de départ de ma réflexion, et dans le sens d’expliquer à d’autres ne vivant pas ladite situation ce que c’est. Le but du sachant est autre, je crois, il est de comprendre ce qu’il ne vit pas. Avec ce que ça peut donner aussi parfois d’impression d’entomologiste comme le dit très bien un copain (mais pas toujours heureusement, et justement chez Winnicott je ne ressens pas ça, pour le moment du moins, sans doute est-ce lié au fait que ce travail de psy ne se fait pas à sens unique et que la position est -en théorie- plus floue) .

Mais il y a une chose aussi effrayante à lire ce qu’on subodorait soi, et comme je l’ai constaté avec le militantisme, avec la politique, et avec mon travail avec ma psy : comment réussir encore à créer ou encore prendre part aux questions politiques quand on comprend les mécanismes de ce qui pousse à ça. Perso, c’est compliqué d’ignorer une fois qu’on le sait -même encore confusément- comment et par quoi on créée, mieux cerner la chose fait certes bien avancer mais ça peut aussi détruire la spontanéité qui préexistait et faisait créer des choses surprenantes. Comme il y a peu j’ai relu mes trucs et j’ai eu une toute autre lecture de mon propre travail, et j’y ai vu enfin tout ce qui pourtant sautait aux yeux depuis longtemps, je me demande si je peux encore avoir ce ton-là qui me poussait dans ce que je pouvais dire et faire, maintenant que je le circonscris mieux. Comme si, dans un sens, j’avais pété le mystère pour moi-même.

Bon, y’a l’autre côté de cette même chose qui est autrement plus enthousiasmante : sachant mieux tout cela, reste l’envie de toutes manières de dire et de créer, et simplement il faudra trouver d’autres chemins pour se surprendre, d’autres jeux à inventer, quel que soit le domaine. La confirmation ou l’explication ne sont que des étapes et certainement pas le but, ou alors tristement on pourrait les atteindre vite, et comme je dis et répète et ai retrouvé cet écho chez Winnicott : l’art c’est la vie, et la vie comme l’art tendent non pas à s’arrêter mais à être dans le mouvement. Poser des jalons ça fait un peu peur, mais ça crée aussi tout un tas d’autres possibilités nouvelles, et ça quand même c’est drôlement bien.

Et, notamment, dans ce bouquin il est question de la créativité, Winnicott distingue les gens qui créent et les gens à avoir une vie créatrice (l’un n’excluant pas l’autre, mais les deux ne se traduisant pas de la même façon), et j’ai été bien enthousiaste parce qu’un ami a illustré ça dernièrement dans un texte qu’il m’a envoyé qu’il a écrit à la suite d’un des miens. Je parlais de création détachée de la figure d’artiste et lui a parlé de sa vision créatrice sur le monde, en illustration parfaite de ce que je pouvais en penser. J’en ai pas été surprise, je savais qu’il était poète et peut être bien qu’il l’ignore lui même.

 

(anecdote : Ça m’a rappelé aussi le falafélier en bas de chez moi qui m’avait dit, au détour d’une discussion qui portait sur le genre, alors que le point de départ était rebutant, il a laissé son regard porter loin et avec un geste vers le dehors il m’a parlé de la lumière et des nuages que les enfants voyaient et dont ils s’abreuvaient aussi pour grandir. J’en suis restée pantoise, c’était drôlement beau et c’était pourtant pour me tenir un discours réactionnaire. Mais je me suis dit, en l’écoutant, que si il abordait cette question avec moi, et de cette façon, c’est qu’il cherchait une réponse aussi à des questions qui le traversaient, et que ce regard de poète donne malgré tout l’idée que sa vision réactionnaire n’est pas non plus une fatalité. Et la preuve est sans doute dans le fait qu’il ait abordé cette question des “femmes qui s’habillent en hommes” auprès de moi, j’aurais pu m’en offusquer,  mais j’ai trouvé ça plutôt chouette qu’il me fasse confiance, et qu’il ne montre pas de crainte à aborder ça avec moi.)

autogestion de la merde

la semaine dernière je suis tombée sur le lancement d’une boite d’édition “par et pour” les auteurs, qui se targue, comme tant d’autres avant, de vouloir faire dans l’équitable. Et j’ai ricané, ricané tristement certes, mais ricané. Limpasse de ce genre d’initiative a été constatée un million de fois : il n’existe rien d’équitable en société capitaliste. Le fonctionnement même des boites fait que tu es obligée de te plier à une logique bien bien loin de toute équité. Je vais pas tout reprendre du fonctionnement purement administratif, quiconque a taffé à son compte sait très bien : si tu veux pas entrer dans cette logique y’a pas 36 solutions (légale, j’entends) : réguler au max tes revenus pour rester bas, feinter si possible, et rester constant du mieux qu’on peu pour pas boire la tasse. Mais même ça, ça ne suffit pas puisque tout le reste augmente, et du nécessaire à commencer par les loyers, et la logique fait que tout ce que tu pourras entreprendre dans ce sens de l”équitable” sera voué à l’échec, par cette contradiction même. Tes frais augmentent, donc tu augmentes tes prix, donc tu entres dans une logique de croissance, une logique d’entreprise.

Beaucoup de boites qui se sont essayé à ce genre de choses ont toutes constaté que c’est impossible. Les belles histoires qu’on nous raconte sur les ouvriers ayant repris en SCOP des entreprises font évidemment silence de ce fonctionnement induit une fois que le temps passe et la logique rattrapant l’entreprise, et taisent encore plus culpabilité qui en découle : tu ne peux plus t’en prendre à un patron, mais tu te flagelles toi et nait le désespoir. Je trouve ça même encore pire qu’avoir un patron à cibler, quand tu en viens toi à te sentir responsable d’un fonctionnement qui n’est pas plus de ton ressort, mais quand on t’a cité en exemple, ce bel ouvrier qui se passe de patron, comment dire la souffrance du constat que ça ne change rien. Et, en plus, avoir retiré ce qui pouvait aussi être de l’ordre de la lutte, et entrer dans une logique de concurrence interpersonnelle, la même qu’en entreprise mais biaisée, difficile de rester horizontal quand tout le monde est responsable du bon fonctionnement de l’ensemble : l’entreprise ne disparait pas, elle se dissout dans autant de personnes.

Ce leurre de croire qu’on pourra sortir d’une logique capitaliste à l’intérieur de celui-ci est une aporie indépassable. C’est toujours un peu ironique qu’on puisse encore croire ce genre de chose possible, détruire un fonctionnement à l’intérieur de celui-ci, et c’est d’autant plus tristement ironique de voir ça de la part de gens qui se piquent d’être un poil, ho si vaguement, mus par une autre idée du monde. En fait d’autre idée du monde, c’est le même en très légèrement moins pire, mais les bases restent les mêmes.

Même en restant au maximum indépendant et tâchant de ne pas dépasser un seuil pour ne surtout pas entrer dans la logique de croissance (et ce qu’elle induit, et notamment dans la création elle-même, car qui dit croissance dit qu’il faut aussi chercher de plus en plus à vendre, et qui dit élargir son lectorat dit compromission, léchage de bottes diverses, bref, piétiner un peu ses idées au passage et trouver ça pas si grave puisqu’on préserve son emploi heh c’est une bonne cause ! et finir par inverser, comme bon nombre d’auteurs, l’importance de la création et de la vie, la création devient un but en soi et trône ainsi dans les préoccupations en  lieu et place de l’idée de départ. Appauvrissant les deux, et l’idée et la création), l’augmentation de tout autour t’oblige très vite à te mettre au pas. Sauf à frauder. Sauf à feinter. Sauf à  rester ou revenir au RSA. Sauf à avoir un logement HLM et des allocs. Croyez pas qu’on puisse, d’une quelconque façon institutionnelle, fonctionner en boite équitable : ça n’existe pas.

(et j’aurais pu enchainer encore avec le corporatisme qui nait de ce genre de choses, quand on interroge pas totalement la question de l’exploitation ou qu’on la circonscrit à une seule chose, ça me semble couler de source)

Les mots et la vie.

je suis rentrée tard hier, lundi soir d’après distrib. Je suis passée d ‘un coup de la joie futile des discussions tout aussi futiles et soulageantes en une telle période à une colère sourde, en rentrant à pied faute de métro dans une ville vide. Je craignais un peu les rencontres, et ça faisait bien longtemps, parce que dehors, la misère et les conditions s’empirant, ça devient plus tendu. Je n’ai croisé que si peu de personnes et dans un tel état, que cette peur diffuse m’est passée rapidement. Restait la tristesse.

En cette fin de journée, des bribes d’un cortège revenant de République sont passés, c’était aussi comme le mélange contradictoire qu’est la vie, je dirais si j’étais poète. D’un côté le calme et de l’autre le boucan. Comme mon esprit qui se dépêche de me contredire : ah non alors ma vieille, être contente de la futilité c’est pas ce pourquoi tu es au monde, merde ! Mon esprit est comme la vie, quoi, toujours prêt à faire chier.

Les esprits chagrins y verront sans doute une incapacité au bonheur, et je leur rétorque que le bonheur m’emmerde, et surtout si il doit pour ça se nourrir de déni du reste, une satisfaction de soi, bêtement infatuée. Je lui préfère un million de fois ce que provoque le soulèvement. Ça n’est pas le bonheur rabougri, ça, c’est la libération ou la perspective de la libération et c’est très différent d’une béatitude petite-bourgeoise, la vision étriquée de son petit confort. C’est une tension, un moteur, une secousse, la chaleur, et loin de l’incapacité à être heureuse, j’y vois justement les moments où je peux l’être, à ma place, parce que je ne suis pas seule tout en l’étant, comme je peux l’être dans un concert. C’est justement le moment où tu peux voir que ce qu’on appelle le bonheur n’est qu’un endormissement et une adaptation à ce monde, et que c’est taper bien à côté que de croire que ça puisse être ça, être heureux.

La pulsion de vie dans mon boulot, puisqu’ici c’est de ça que je parle, est toujours teintée de ça. Ma vie telle qu’elle se construit autour et dedans mon dessin, ne peut être qu’en accord avec cette pulsion-là, puisque mon dessin est le sommet de l’iceberg de ma façon de vivre. Si j’ai tourné et retourné la question de la séparation de l’artiste et de sa création, c’est que, constatant les incohérences, je ne comprenais pas bien que d’un côté on nie sa pulsion révolutionnaire dans un train-train éditorial, un ronronnement du succès, comme je ne comprenais pas qu’on nie aussi au dessinateur fasciste une implication politique au sens que je refuse de me voir niée aussi dans cette intrication, créer n’est jamais détaché de soi, comme les mots des gens ne naissent pas de leur cul, mais du cerveau qui leur fait prendre des décisions.

L’incohérence de l’écrit révolutionnaire dans une boite d’édition qui trouve toute sa place dans ce merdier et le continue dans la même logique tue le propos même. D’oublis en compromissions, l’auteur mu pourtant par une vision d’un monde autre finira par adapter sa vie et étriquer sa vision si sa vie ne cherche pas aussi à incarner ses mots. Si il y a une séparation à opérer dans ce bazar, c’est peut être plus du côté du lecteur qu’il faut la chercher, ou dans les mots qui n’ont pas de volonté didactique (comme le souligne justement Despiniadis en conclusion de Kafka et les anarchistes). Je radote, pour changer. En somme je me dit que les textes qui nous portent ne devraient pas être rattachés à l’auteur, mais rester aux mots et à ce qu’ils provoquent. La destruction de la figure d’artiste ou d’auteur participe de cette séparation, si on est capables de lire des mots porteurs et d’y discerner aussi cette pulsion de vie, on devrait dans le même temps oublier que ça n’est pas parce qu’UntelLE l’a écrit que c’est important. Comme quand on me disait que mes textes étaient bien je me dépêchais de répondre que ça n’est pas tant que je le dise qui prime là dedans que l’écho qu’on en a et qu’on a tout à gagner à multiplier les voix, pour les diluer hors des personnalités et contribuer à faire vivre les idées plutôt que chercher à les circonscrire. C’est aussi pour ça que j’insiste autant sur le fanzinat, l’écriture, le dessin : il ne faut pas se contenter  de recevoir la pensée et la sensibilité d’autres mais exprimer ce que l’on porte aussi, parce que la multitude des nuances est infinie, et que la façon de dire n’est pas la même selon les personnes. Ce qui est dit d’une façon ici le sera autrement là, et l’éclairage nouveau fait apparaitre un milliard de sources nouvelles et autant de possibilités.

des fourmis dans les jambes

ce jeudi, je me suis refait des podcassettes Mankind.
hier, j’ai zoné un moment avec un pote, qui constatait comme moi y’a peu que ce qui manque dans les concerts n’est pas le concert lui même, c’est autre chose. En écoutant les podcasts et les copains à discuter des groupes qu’on aime tant, je me suis refait le film de mon ras le bol bordelais juste avant de me casser pour de bon, l’impatience qui avait fini par me gagner, comme très, très souvent.

L’ennui. L’ennui des concerts devenus cérémonieux et protocolaires, cadrés et  d’un chiant aussi morne que le reste de l’existence, manquant d’enthousiasme, de folie, de relâchement, devenus en somme aussi convenu que le bon patch du bon groupe cousu au bon endroit. Le punk s’est oublié, comme tant de choses.

L’impatience qui me gagnait était la même qui me poussait, y’a 20 piges aux beaux arts, à farcir la tête de toute l’école en diffusant non stop un unique morceau d’un groupe du label DHR en boucle dans la serre centrale et résonnante. L’impatience qui me faisait peindre du bruit et de la fureur, et des femmes géantes et grotesques sur les murs de l’atelier, qui m’a fait jouer un concert de grindcore d’un groupe de potes pour mon passage de diplôme dans une salle recouvertes d’affiches fluos avec un visage souriant et donnant l’ordre avec un ENJOY ! répété à l’infini, en distribuant des 33 tièdes au jury, qui n’a pas su comment prendre la chose et a refusé poliment. Ce qui m’a pas empêchée de picoler et soupirer, encore, à l’ennui et aux rôles que chacunE continuait à tenir, coûte que coûte et renâclant au moindre écart, à la moindre petite aventure, à la moindre petite folie, ne se laissant jamais aller à un imprévu.

Tout m’ennuie, dans cette vie, tout est morne, et rien ne survient de la vie exultante, et c’est ce qui fait naitre le punk, hurlement de l’enfant qui s’emmerde et veux ruer partout, habillé n’importe comment et se foutant comme d’une guigne d’être insulté, et pire : récupérant l’insulte à son compte et se l’épingler comme un trophée, fier d’être un rebut d’une société qu’il méprise, fier d’être un freak. Moches et contents de l’être.

Je voulais mettre plus de politique dans le punk avant de me casser, je voulais hurler que le punk c’était autre chose que chanter l’anarchie le samedi soir pour retourner au turbin le lundi matin, c’était tellement plus que parler de pressages de LP, que la reproduction alternative d’un mode de vie qu’on rejette massivement et radicalement en théorie. La mise en pratique manquait furieusement et on se faisait chier comme des pierres, jusque dans les plus minuscules interactions. Je voulais remettre du politique dans le punk comme je voulais dire aux gens qui me rejetaient pour ça qu’ils ne sont que des impostures, comme je voulais dire mon amour à celleux à s’interroger sur leur légitimité dans un monde où ils se sentent inutiles, leur dire que leur bizarrerie est tout ce qui importe et que justement, ils doivent rester ainsi à ne jamais se piquer de politique, puisque leur incompréhension de ce monde là est tout ce qui importe, finalement, et que la politique pourrit certaines personnes et en remet d’autres sur les rails d’une réelle libération. Je veux hurler dans certaines oreilles comme je veux susurrer dans d’autres que tout ira bien, puisque t’es pas le ou la seulE freak, loin de là.

Comme cette pote hurleuse dans un groupe qui me dit, un soir après un vernissage et dans la confidence bourrée, à l’écart des mecs, son envie dévorante de bouleverser l’univers.

 

le succès (encore)

Saigneur, me disais-je de bon matin en tombant sur un tweet vantant un bouquin de Fabrice Caro / Fabcaro, on me nous épargnera donc aucune journée dans la fabrique de ce succès. Je prends le métro on s’évente avec Zai Zai Zai Zai devant moi, je marche dans Belleville je tombe sur une affiche, je visite une expo je tombe sur un présentoir géant. Fabcarofabcarofacaro. J’ai du mal à faire le lien avec le type rencontré lors d’un festival dans un tout ptit bled qui savait plus où il avait garé sa voiture quand je vois ces affiches. C’est amusant dans un sens, mais ce qui prime quand je vois ça c’est la tristesse, surtout.

Le succès et sa cohorte d’oublis.

Ouh la vilaine jalouse qu’on va me dire exactement comme d’hab : holala mais que NON ! Jalouse de quoi ? de perdre le sel de ce qui fait ma création à moi (et j’entends pas par là que c’est pas de la merde (et quand bien même, non c’est pas de la merde, nan mais ho), j’entends simplement y mettre ce que je veux moi) ? perdre le doute, perdre le reste, perdre le regard critique des collègues, de mes éditeurs qui se mettent à tout publier en disant amen ? perdre la tranquillité, perdre l’anonymat ? perdre ma salive en intervious, perdre mes tendons en dédicace, perdre l’intérêt des discussions météo avec la boulangère  ?

Comme pour tous les grands succès de l’édition alternative, ou tout dessineux issu de ces milieu là qui finit par grimper les échelons, on va faire mine de causer de BD ou de littérature alors qu’il s’agit de tout à fait autre chose, voilà bien le souci. Y’a rien de surprenant, rien d’inédit ni rien qui différencie de la fabrique du succès d’une grosse boite, les mécaniques sont tristement les mêmes. Peut être même plus marqués , la taille des éditeurs alternos et leur plus grande fragilité financière les rend plus aveugles à ceux-ci, ou plus hypocrites, et à démêler entre les deux bon courage parce que la mauvaise foi prime. Le succès est une chose retorse et sournoise, s’immiscant mine de rien dans la tête de tout le monde, je refais pas le topo j’ai assez tourné autour de ce truc. En édition, et de l’intérieur, on le palpe bien concrètement, le reste du catalogue qu’on dit mis en valeur par ce succès là en parlant de locomotive et de wagons, finit dans l’oubli, les auteurs devenant faire valoir du succès. A qui on va dire plus ou moins que non, ça vend pas assez déso.

L’édition est un commerce, il serait bien hypocrite de prétendre que ça n’a pas d’impact sur ce qu’on fait, autant auteur qu’éditeur, et où la valeur d’un livre ne tient pas tant à ce qui est dit que ce qu’il comporte de symboles quand on ne parle pas de chiffre strictement, et le symbole de certains livres est aussi une façon de parler de chiffre puisque c’est viser la légitimité, le prestige, ou une certaine image de la boite qu’on souhaite avoir. Mais tout ça participe de la même chose : que ce soit le prestige, la légitimité, les prix, le patrimoine ou avoir l’auteur un peu rock’n roll ou subversif n’est pas tant une question de contenu que d’obtenir un certain statut pour continuer à vendre, et plus si possible.

L’édition alterno c’est un peu comme les trucs gauchistes et/ou militants : on va prétendre qu’il s’agit d’idées et d”une certaine conception de l’édition ou de la vie qu’on défend, mais le glissement qui guette finit tôt ou tard (et souvent bien tôt, car la machine est très rapide), dans ce monde là régit par un enchevêtrement d’oppressions diverses, par devenir un fond de commerce. Je parlais y’a peu d’éditeurs alternos avec un copain artiste qui y était aussi comme moi, et a constaté peu ou prou la même chose que moi : cet aspect alterno vient comme dans la grosse édition saccager le livre avec ce truc encore plus merdique de glisser une bonne dose de chantage affectif de trahison à ton milieu si jamais tu demandes des comptes. Comme dans le “militantisme” tout devient prétexte aux pressions, et ça a tout à voir avec l’exploitation.

J’ai ces dernières années choisir l’édition alterno pour mes BD, en gardant en vue que si les pressions y existent elles sont peut être moins marquées que chez les gros. Le livre par exemple est moins pilonné que dans les grosses boites (mais selon les éditeurs la politique du pilon existe malgré tout) et a plus de chance de vivre plus longtemps, plus étalé dans le temps (et le temps est une chose primordiale dans l’édition comme en tout, et avoir à prouver l’intérêt d’un livre en un temps record est de l’ordre de l’absurde me concernant), les contrats moins arnaquants pour les auteurs ou du moins plus discutables, mais tout ça reste et la logique avec. J’ai du me poser et réfléchir à ce que je voulais en écrivant ou dessinant. Ma seule expérience chez un gros éditeur (casterman, par leur collec kstr) a suffit à me montrer la saloperie, et suite à ça je suis retournée aux alternos, mais ces derniers temps et depuis Attembre, j’ai encore remis tout ça sur la table. Les déceptions sur mes derniers trucs, sur la lecture qu’on en avait chez les alternos,  et leur promotion m’y ont aussi obligée.

La question était tout bêtement de savoir ce que je souhaite moi en écrivant ou dessinant. Qu’est-ce que je veux faire, qu’est-ce que j’attends, qu’est-ce qui motive à dedans. Le succès est non seulement une chose dont je me méfie mais une chose que je rejette, et qu’il soit d’estime n’y change pas grand chose puisque ça participe du même bordel. Le succès exige le nombre, et le nombre demande à lisser et/ou oublier certaines choses primordiales. Même à un tout petit niveau comme le mien et cherchant des éditeurs fonctionnant le moins possible de cette façon, je me retrouve à faire des croix sur des livres parce que je vends pas assez, mon nom n’est pas bankabeul vu que je refuse de jouer le succès et que je suis rétive à la promotion, voire je suis prompte à rappeler que si on signe des contrats d’édition, c’est pas pour lâcher toute maitrise de ses mots pour se retrouver à endosser le travail de promotion. Quelque soit l’éditeur, petit comme gros, on aime pas trop les auteurs que la promotion agace,  puisque l’individualisation libérale galopante et les réseaux entendent désormais tacitement que tout auteur est VRP de sa propre production (et le fonctionnement du droit d’auteur amène ça très concrètement). Si tu ne joues pas ce jeu et que tu souhaites rester un minimum cohérentE dans ta vision des choses, y’a fort à parier qu’on ne souhaite plus trop travailler avec toi.

Y’a pas d’amertume là-dedans, faut-il le rappeler, je vis ma petite vie tranquille finalement n’étant pas engrenée dans cette pression du chiffre qui s’intensifie encore avec le contexte, j’estime même que c’est une chance d’avoir tout fait pour rester au maximum indépendante de ces pressions, puisque je ne vais pas suer sang et eau à la fermeture des librairies qui pour moi ne sont pas tellement un enjeu en soi et détaché du reste. Il ne s’agit pas de défendre cette chapelle mais de viser ce qui conditionne aussi les mots et les images dans ce monde-là, ce pourquoi ils existent et pourquoi on les sort, et les miens ne peuvent pas être destinés à une partie des gens qui arrivent à tirer leur épingle du jeu dans ce marasme-là ou n’ont jamais eu vraiment à penser en ces termes. Dessiner et écrire ne peuvent pas être conditionnés pour moi par le chiffre, mais par ce qui me motive, moi. Et le succès a tendance à dévier les raisons qui ont poussé aussi à empoigner un  crayon en diluant ces raisons dans tout autre chose. Le succès est aussi une drogue, l’autosatisfaction c’est du crack, et ça fait faire et dire n’importe quoi tant qu’on a une réponse enthousiaste d’un public, qu’on confond souvent avec de l’affection. Et c’est piégeant, si piégeant, qu’on se retrouve un jour à tenir un propos pauvre et cherchant encore une adhésion large dans la recherche de cette satisfaction immédiate en élargissant au fur et à mesure, on se vide aussi au gré des compromissions.

Bien sûr que je sais que les “mais” sont nombreux à ce que je peux raconter. Mon but n’est pas tellement de rejeter toute littérature à succès. Mais le sens est pour moi ailleurs, qui n’est pas dans le chiffre et ce qui conditionne la visibilité d’un livre, mais dans ce qu’il peut provoquer ou ce pourquoi on le conseille et on le fait circuler. Comme je pouvais exécrer les auteurs et journalistes à  revendiquer le rôle de xanax pour la création, je suis émerveillée d’entendre d’autres, des lambdas, des toi, des moi,  mus par autre chose et y compris dans leur amour du livre, et faire circuler les écrits pour ce qu’ils sont  réellement, comme le disait joliment Bradbury dans Fahrenheit 451 : Ils montrent les pores sur le visage de la vie. Les gens installés dans leur tranquillité ne veulent que des faces de lune bien lisses, sans pores, sans poil, sans expression.