undercroûtes

hier je suis passée dans une librairie plutôt spécialisée dans l’underground pour y déposer des zines, et je regardais distraitement les posters en attendant que le libraire finisse de discuter avec des clients qui étaient là. Et puis mon regard s’est arrêté sur une affiche dans le portant, qui titrait “sauver Siné” ce qui déjà me donna une belle occasion de grimacer mais en plus en dessous y’avait l’auteur : Marc-Edouard Nabe.
au dessus, y’avait le prix : 50 balles cette affiche de texte en noir, ça se mouche pas du coude, chez les raclures, dites donc.
 
Là je sais pas, j’ai pris mes cliques et mes claques et je me suis taillée, avec sans doute un nuage charbonneux et électrifié flottant au dessus de mon crâne un peu fêlé, en me disant que je reviendrai faire mon petit scandale. J’avoue ça me manque, j’avoue je m’ennuie, j’avoue je tâtonne en cherchant un nouveau rocher auquel m’agripper pour ralentir ma dérive dans le courant tumultueux de la vie. Je suis ressortie, donc, avec la ferme intention de revenir faire un topo fâché et crier sans doute et dire avec emphase que jamais, jamais, je ne foutrai mes zines dans une librairie qui vend ce genre de merde, tu vois le genre.
Et puis ce matin je me lève, et je bouscule Bubu, et je réfléchis, le nez dans le café. et objectivement, est-ce que j’ai quelque chose à foutre qu’une librairie vende ce salopard ? La question vaut d’être posée, aussi, parce que ça n’est pas le seul salaud à hanter ces murs et surtout parce que l’underground, finalement, en regorge. L’an dernier, en septembre, on m’avait avertie de la possible attaque de fascistes pendant le Monstre où je devais me rendre, pour apprendre -après avoir bien flippé évidemment- sur place qu’en fait de fascistes c’était des militants antiracistes. J’avais été bien douchée en réalisant qu’on m’avait parlé de ça en étant convaincus qu’il s’agissait de fascistes. Ben oui. mais voilà l’underground kiffe les salauds et pensent que des gens à s’en inquiéter sont des fascistes, que voulez-vous, avec des boussoles pareilles y’en a qui seraient mal barrés s’ils se paument, et ça arrive régulièrement.
L
‘underground se cache derrière tout un tas de raisons pour défendre ces salopards, la liberté d’expression, la liberté artistique, l’indépendance, la provocation, les jolies couleurs ou l’impression en risographie ou que sais-je encore. Et c’est comme ça qu’on peut me proposer, aussi, d’exposer dans un lieu qui a accueilli, il y a peu, Ann Van Der Linden, artiste atrocement raciste qui va joyeusement illustrer une réédition de cette petite merde (!) de Coste chez Ring, rien que ça. Et alors que je dis le problème que ça me pose on me répond “alors plus tard, ça nous ferait plaisir de t’exposer !” comme si, le temps balayant mes convictions, mon cerveau lavé de ma maladie antifasciste, je pouvais débarquer, toute sourire, pour vendre ma production, sortie de ce même cerveau antifasciste, et faire comme si ce travail qui sort de moi était la même chose que le travail qui sort d’un cerveau raciste. La séparation de l’artiste et de son oeuvre, heh, mon cul.

Revenons à cette librairie. J’ai encore une fois tourné et retourné la question de mettre en vente mes trucs dans un lieu qui vend une telle chose, comme à chaque fois. Ce qui me fait toujours refuser, finalement, c’est pas vouloir considérer que tout se vaut. Je peux tout simplement pas accepter qu’on me voit et me défende exactement comme Nabe ou Ann Van Der Linden, c’est une équivalence répugnante et je peux tout simplement pas, c’est que je me prends pas pour de la merde. Alors je fume ma clope sur le trottoir en regardant la vitrine de l’underground, avec ses productions qui ont pourtant forgé mon regard et mes intérêts, et je n’y entre pas et je rage, je rage de ne jamais voir de position claire et courageuse défendue dans ces milieux, quelque chose qui soit un peu plus évolué et pensé que la provocation ou la liberté d’expression, quelque chose de réellement subversif ou beau, et non pas au sens canonique. Si la crasse et les aspérités me plaisent, il y a des choses indéfendables, sans doute est-ce une question de dosage aussi, à défendre le mauvais goût, le sale, le laid et l’effrayant on a fini par croire que tout ça était le sel de l’underground,  que le no futur punk n’était pas un refus du futur qu’on nous impose mais une pulsion nihiliste.
Eh ben tant pis, je me dis finalement ce matin (il n’est pas encore midi au moment où je tape ces mots j’ai droit de parler encore de matin), je me dis que ce moulin à vent là je l’ai assez combattu pour le résultat qu’on sait : rien.
je vendrai pas mes trucs dans ces endroits, je continuerai seule tout seule all alone sur mon Jolly Jumper, ma conscience est de toutes façons une connasse qui ne perd jamais une occasion de me harceler. J’ai fini par me dire hier en regardant la seine se mouvoir comme un couleuvre fatiguée (je vous ai dit que j’aimais Paris ?), qu’est ce que tu t’en fous finalement, ton boulot tu le vends parce que faut payer un loyer, c’est tout, et c’est vraiment tout, ma vieille, ton but n’est pas de faire carrière ou un nom dans ce milieu comme dans n’importe quel autre, regarde à chaque fois que tu te concentres sur ton boulot tu finis exaspérée et écœurée par ce petit confort d’existence. J’ai envoyé mon mégot de roulée trop chère dans le caniveau et je suis partie voir ailleurs, encore plus loin ailleurs, en concluant à tout ce merdier finalement très secondaire, que je serai bien mieux en manif à chercher encore et encore et encore à détruire le vieux monde parce que y’a que là qu’on se sente réellement vivantE. Et d’un coup ben c’est allé vachement mieux. Mais vous leurrez pas trop, c’est pas parce que je recentre encore les priorités que je vais fermer ma gueule, faut bien s’occuper.

 

plaire et séduire

la séduction -en art, en amour et pour tout en fait- est une chose dont je me méfie beaucoup, je deviens soupçonneuse, je ne suis qu’inquiétude, sur le qui-vive, je plisse les yeux et tout, et ça m’emmerde toujours mortellement au final. Les choses que j’ai pu produire qui ont eu du succès ont été le signe que j’ai merdé quelque part, parce que j’ai séduit. Le seul avantage, c’est que ça permet de revenir sur ce qui a pu merder et voir comment ça merde. Faut aimer touiller la merde, oui. J’aime ce mot.
Et je me rends compte aujourd’hui que dans mon taf comme pour tout le reste, j’ai fui le confort. Mon refus de parvenir n’était que ça, finalement, ne pas vouloir accéder à une place qui efface tout ce qui fait la vie, son tumulte, ses contradictions, son inconfort, et dans mon taf comme dans mes positions, je me suis finalement éloignée de plus en plus de tout ça. Et je regrette pas une seconde.

Il est facile de séduire, il est moins facile de toucher comme par inadvertance, sans chercher à le faire, comme on se cognerait dans quelqu’un dans une rue bondée pour découvrir que cet autre est un ami. La vérité seule est révolutionnaire disait l’autre qui comme quoi ne racontait pas que des conneries, et de l’inconfort d’une position, d’un dessin ou dans la relation à l’autre, le risque que ça comprend, est infiniment plus intéressant et riche. La séduction est une manipulation, un bon placement, une manœuvre, un mensonge. La séduction ne porte qu’en elle que le désir de dominer, d’une façon ou d’une autre, créer un consensus le plus large possible, se gargariser de cette position surplombante du haut de la force du nombre, et pour ça il faut aplanir les aspérités, lisser, retoucher ce qui pourrait être dérangeant et casser l’unanimité. Chercher à se frayer le chemin de la popularité. Et ça comprend aussi cacher la saleté, qu’on souhaite escamoter sous le tapis plutôt que la regarder bien en face et s’y confronter. La beauté évidente, canonique, est emmerdante, la séduction qu’elle exerce est fugace et ne laisse aucun souvenir, on se dit juste que c’était beau et on en tire aucune émotion. Rien. Une amarante ballotée dans le vent du désert aride de nos émotions (oui je suis toujours polète).

je ne vois que rarement abordée cette question de la popularité et de la séduction dans le boulot, en dessin, ou dans le reste, pourtant à cette époque étrange de l’autopromotion constante de soi, c’est comme si personne ne voulait voir l’éléphant dans la pièce : on cherche touTEs à être quelqu’un, et je ne m’exclue pas de la chose du tout. La séduction passe par la provocation des auteurs à la petite semaine, se vautrant dans l’outrance facile de la vanne de merde, antisémite, raciste, miso et j’en passe, la séduction passe dans les positions consensuelles ou taire ses convictions parce que ça nuirait à notre gagne-pain, la séduction passe dans le like qu’on va coller aux gens en vue pour faire coucou t’as vu je kiffe, la séduction passe dans les selfies, la séduction passe par le récit. J’ai été prise d’écœurement, comme souvent et comme dans tout, face à mes propres comportements sur ces réseaux-là, à ne plus savoir si ce que j’y racontais par moment était motivé par simplement une volonté de dire ou si c’était autre chose, et j’ai été effrayée de ne pas savoir y répondre nettement parfois. Et, dans tous les cas, ne pas savoir si ce qu’on y lit est une vérité ou une séduction, surtout dans les interactions avec des gens qui ont un nom. Et finalement je me dis que c’est ce qui fait le tissu de ce fonctionnement sur les réseaux, ne pas vraiment croire ce que des gens y disent parce qu’on est touTEs plus ou moins conscients du petit jeu hiérarchique qui se met et remet en place quotidiennement.  Alors je fais comme souvent, ma petite mise en retrait, je recule sur la pointe des pieds. Je renoue ailleurs et loin de ces jetsets, parce que l’insincérité est une chose que je ne supporte pas. A chaque fois que j’ai lu l’admiration dans le regard quand on m’abordait pour mon travail ou ce que je peux raconter, j’ai eu envie de fuir à toutes jambes. Une gêne atroce, parce que je ne pouvais pas accorder de crédit à la relation qui allait se mettre en place. Parfois des gens dépassent ça, parfois non. Ça se sent. Fuir mon milieu, fuir les endroits de monstration de ces milieux, fuir aussi ce que je suis publiquement, m’a fait du bien, n’être que moi, ne pas douter des motivations en face, ne pas me méfier a priori. N’être rien, ou plutôt n’être que soi, est un soulagement. L’admiration ou la haine (les deux sont la même chose : une extrapolation de l’importance) m’encombre, comme la popularité, si je conchie les hiérarchies c’est aussi parce que je refuse une place surplombante (comme refuser d’être artiste, dans le sens où ça l’exclurait du reste du monde), peu importe comment elle s’exprime, et la séduction marque un surplomb. Une table d’orateur reste une frontière, même dans un lieu anar, il ne s’agit pas tellement de décréter la fin des séparations artificielles, mais d’agir en ce sens, toujours.

En art comme en tout, je préfère toucher ne serait-ce que deux personnes, je préfère la vie qui relie fragilement les petites bulles d’angoisse que je peux croiser simplement. La sincérité des relations, les échos des gens en moi, et inversement, ne sont que plus forts quand on ne cherche pas à séduire. Et quand on ne séduit pas, on peut plaire, par accident, juste en étant soi. Il est des joies simples, en voilà une.

 

je ne suis pas une femme

je reviens encore là-dessus, j’enfile les épiphanies depuis fin août, je n’arrive pas à tout articuler encore alors je pose, petit à petit.

d’un côté, l’anarchie. L’anarchie et ce petit truc qui change tout : tout est déjà là et il n’y a rien à attendre. Il ne s’agit pas de comprendre en théorie ce que ça veut dire, il s’agit de l’appréhender profondément, et on ne peut pas atteindre cette compréhension sans agir. Entre comprendre et embrasser à pleine conscience, un pas de côté et un univers entier qui s’ouvre soudainement, une faille dans un réel trop lourd, trop noir, trop angoissant. Dans cette brèche, il y a la joie de la lutte, de la vie et le goût de la liberté

Et quand on y goute, tout n’est plus jamais pareil et il n’y a pas de retour en arrière possible. Je me débattais avec cette idée depuis des années des décennies, depuis que j’ai choisi de ne pas avoir de patron et même sans aucun doute antérieurement à ça, mais ça ne suffisait pas, jamais, le décalage restait malgré tout et cette manie de passer tous les autres avant moi me rongeait. Dans mon esprit, je ne pouvais pas faire des choix pour moi ou tenir mes convictions sans considérer les conditions particulières de chacun, parce que je n’avais pas encore tout à fait décalé mon point de vue. De particularité en particularité, de prise en considération en empathie, je devais prendre pour moi la douleur, l’aliénation et la phagocyter pour la faire mienne pensant trouver ainsi la clé d’un langage collectif et la possibilité de lutter.

Le petit pas de côté s’est fait avec mon coming-in : si je n’avais pas la peur particulière des hommes et si je l’avais ingurgitée de force, si j’avais perdu les armes contre cette menace, il y avait un problème, profond, dans cette façon de prendre la peur pour espérer lutter. Le petit renversement s’est effectué : si je suis si mal avec tout ça, ça n’est pas du fait de la peur, non, c’est du fait que je ne puisse pas m’adresser à un homme d’égal à égal, du moins pas totalement puisque l’hétérosexualité conditionnait de fait le rapport que je pouvais avoir avec eux, et que ce soit chez moi, ou chez eux. Le doute persistant dans la relation homme-femme dans les raisons qui motivent un rapprochement ou un affrontement (pour moi c’est peu ou prou la même chose) faisait que trop rarement j’ai eu l’occasion d’avoir un rapport réellement égalitaire avec les hommes que je pouvais croiser. Et les femmes, itou. Et puis l’âge, et puis l’existence, et puis les rapprochements avec des femmes qui ont fait des choix proches des miens, et puis l’urgence, et puis l’exaspération à ne jamais voir évoluer de façon significative la plupart des mecs, tout ça combiné à ce changement dans ma façon de voir les choses avec l’anarchie, tout a contribué à exploser cette prison-là.

Une chose me retenait sans doute avant mon coming-in, que j’ai fini par dénouer grâce à l’anarchie : il ne s’agit pas de créer une alternative sur le modèle existant, il s’agit de tout un nouvel univers, où ce qu’on connait n’existe plus ou ne nous concerne plus. Il ne s’agit pas d’un arrangement, il ne s’agit pas d’une adaptation ou d’une amélioration , il s’agit de totalement autre chose. Pour moi, être lesbienne n’avait pas d’autre sens que recréer l’hétérosexualité mais avec une femme et ça ne m’intéressait pas du tout, comme pour beaucoup l’anarchie n’a pas de sens puisque nous vivons dans un monde régit et tenu par des oppressions multiples. Le jour où j’ai fini par capter que j’étais plus profondément anarchiste que je ne le pensais moi-même, où j’ai enfin vu aussi mes petites émancipations, menées non pas de façon théoriques mais concrètes et souvent sans m’en apercevoir, le jour où j’ai réalisé que ma vie était déjà une lutte et que c’est possible, tout a été renversé. La connaissance profonde de ses motivations, l’honnêteté vis à vis de soi, savoir ce qu’on veut et pourquoi, ont fini le travail. Ça, et la destruction de cette idée que pour lutter aux côtés de, il faut être comme.

Je n’ai pas besoin d’être une victime pour lutter avec des victimes, bien au contraire : être une évadée c’est de la propagande par le fait. L’anarchie ne se contente pas de briser les tôles pour soi, mais cherche à détruire les prisons pour touTEs, et quelle meilleure motivation que de voir des évadéEs et leur joie à l’être, je n’en connais pas et c’est ce qui a tout changé pour moi. L’obsession de la place de victime a fini par évacuer totalement l’idée d’autre chose, non pas un peu pareil ou un arrangement, mais radicalement autre, et cet autre est à inventer chaque jour.

Parler de la difficulté de mener une grève et les sacrifices qu’elle réclame ne donne pas envie de grève. En revanche constater, soi, que la grève crée autre chose, qu’elle est un moment de suspension dans la lourdeur du quotidien, qu’elle est aussi comme la neige à modifier les comportements, ça, c’est enthousiasmant, ça, ça donne envie.

Le jour où j’ai fini par faire rejoindre l’anarchie et ce que je faisais au jour le jour a simplement éclairé différemment mon rapport au féminisme. Je m’étais évertuée à chercher au fond la douleur, voire à créer des peurs, pour fabriquer artificiellement une appartenance à une communauté. Mais je n’avais pas vu, ou plutôt pas regardé en face, que je n’étais déjà plus une femme. Ne pas être une femme était pour moi misogyne, le petit pas de côté m’a fait réaliser que c’était tout au contraire vraiment formidable. J’étais en effet sortie de la classe des femmes, et ce depuis un moment. J’étais sortie du rôle assigné, je savais ce que je voulais et ce que je ne voulais pas, et j’étais une lesbienne politique bien avant de lire la moindre ligne de Wittig. Je ne suis pas une femme, et c’est bougrement chouette.

Sortir de l’hétérosexualité est un tel bouleversement, une révolution, je ne pensais pas à ce point, c’est sidérant, incroyable, et ça va bien au delà d’une bête histoire de couple puisque concrètement je suis toujours célibataire et ma vie n’a pas changé fondamentalement.
Ça n’est pas du tout ce que j’imaginais, coincée dans le schéma préexistant de l’hétérosexualité. Je cherchais des relations autres, véritables, qui ne soient pas délimitées arbitrairement. Ou tu es la femme de, ou tu es l’amie, ou du es, etc. pour moi les séparations n’étaient pas si simple et tout s’entremêlait, et pas seulement pour moi ou mes relations personnelles mais pour la lutte aussi, et j’ai trouvé là ma réponse.
Sortir de l’hétérosexualité a totalement explosé mon rapport aux gens et au monde, c’est une vraie révolution et je n’utilise pas ce terme à la légère. Depuis ce coming-in, j’ai l’impression d’avoir de nouvelles chaussures et de chercher toutes les occasions de marcher : je veux réexplorer toutes les relations que j’ai eues, revoir les gens que j’ai connus avant, voir ce qui est sort maintenant, voir qui ielles sont réellement, mon envie dévorante de tout voir avec mes nouveaux yeux, tout vivre avec ce moi tout neuf, mener des luttes surtout avec cette force-là que je découvre.

Détruire cette prison là est, et de très loin, la plus grande lutte que j’ai jamais menée, et je suis émerveillée de ce que ça entraine dans son sillage. Ce texte de coming-in que j’avais fait portait cette joie, mais je n’avais pas encore réalisé à quel point les changements sont profonds quand on se libère d’une telle chose. Chaque jour qui passe depuis est rempli d’épiphanies sidérantes. Je suis enfin moi, je me suis enfin trouvée, les angoisses ont quasiment disparu, reste -et encore plus vive qu’avant- la volonté de détruire les tôles pour tout le monde. Parce que je sais, maintenant, ce sentiment grisant de l’évasion.

tu devrais ouvrir un blog

Le rapport au support quand on écrit ou qu’on dessine est quand même vachement intéressant.
y’a des gens qui après avoir lu une prose qui leur à plu, disent  à l’auteurice: “tu devrais écrire”. C’est drôle, c’est comme si, rotant d’aise après l’ultime café-calva chez unE amiE, et, dans la fumée de la cigarette qui l’accompagne si divinement quand on est repuE, tu lui disais : “c’est délicieux, tu devrais faire un repas”.

C’est épatant, troublant et surtout foutrement parlant sur comment on considère la création quand même, je regarde cette manie fleurir partout, je l’entends moi même aussi, il ne faut apparemment pas se poser la question des moyens de production et de diffusion comme si ils n’appartenaient pas au monde politique dont on cause justement dans ces textes et créations. Et c’est toute l’ambiguïté de ces boulots là, c’est toute la force et l’aporie entremêlées de la culture telle qu’on la définit ici et maintenant, dans cette société-là, et du rôle qu’elle joue.

Le mode de diffusion  lui-même est un choix, éclairé ou par défaut mais il reste un choix. Faire un fanzine ou être édité n’a pas le même sens, diffuser sur les réseaux plutôt qu’en livre aussi, enfin je vous refais pas le topo sur le DIY et les moyens de production en adéquation avec le propos, vous voyez ce que je veux dire depuis le temps qu’on rabâche.

Mais cette phrase “tu devrais dessiner / être publiéE” dit une chose, surtout : tu ne seras pas reconnuE en tant qu’artiste ou intellectuelle tant qu’on aura pas un livre à la BNF,  ISBN compris, pour le prouver. Cette phrase dit en creux tout le mépris qu’on a pour qui ne publie pas par les moyens traditionnels tout en voulant complimenter. Et dit aussi que le propos d’un livre ne peut pas être que politique. On est bien d’accord, mais pourquoi vouloir inverser à ce point la part du politique et la part du reste ? J’y lis, mal à l’aise, une volonté de vider le politique du propos, l’adoucir et arrondir ses angles.
Bien sûr qu’il y a l’objet et la pérennité, mais je crois pas qu’il soit question de ça dans ces petites phrases (moi aussi parfois, je fais un tweet dont je suis plus fière que beaucoup d’autres choses, alors moi aussi j’archive, en recopiant dans mes carnets, mais parce que je veux que mes vannes soient gravées dans le marbre parce que tout de même je suis un génie incompris de l’humour mais revenons à nos moutons)

Mais la publication c’est autre chose, et par publication on entend aussi “avec l’aval d’un éditeur” ou d’un rédac chef, parce que rares sont les gens à dire “pourquoi tu fais pas un fanzine ou un journal en autogestion ?”.
On attend aussi une confirmation de ses propres goûts, dans cette petite phrase, on attend la flatterie de pouvoir dire un jour “je l’avais dit, je connaissais avant que ce soit mainstream”, on peut se flatter d’avoir eu du nez et d’avoir le bon goût bien placé, ça fait chic. L’ego, dans les arts, n’est pas que chez les créateurs, mais chez les gens à recevoir aussi tout ça et tout s’autoalimente. Ça n’est pas fondamentalement grave, ce fait là, mais il faut l’admettre à un moment. Faut admettre, de toutes façons en tout et pour tout la part égotiste sauf à devenir unE sombre crétinE qui pense qu’on vit en  dehors de soi. Y’en a qui ont essayé et ça a fini en livres mystiques avec des incarnations en algues ou je sais pas quoi bref.

(Tant qu’on aura pas flingué cette société hiérarchisée la figure du créateur / artiste perdurera c’est comme ça c’est ainsi, la place de l’ego dans une société tout autre ne serait sans doute pas la même et tiens ça serait marrant de réfléchir à ça mais je m’égare du nord (je varie)).

Mais à partir du moment où on devient mainstream, on risque de perdre une bonne partie de ce qui plaisait tant quand “ça n’était pas des livres” quand ça n’était “que des machins sur internet”. Rares sont les auteurs et autrices à conserver aussi leur verve, leurs idées, complètement. Je ne connait hélas pas beaucoup de contre-exemple. Ho je connais des auteurs sympas ça n’a trop rien à voir mais même les plus révolutionnaires se sont émoussés (je ne m’exclue pas du tout de mon propos, notez bien), et le petit milieu culturel étant ce qu’il est, on se brosse les egos tranquillement et on finit par ne plus douter de nos talents et de ce qu’on dit avec, on finit par croire que la littérature sauvera le monde, on finit par réellement penser que les mots et les dessins sont des armes sans voir que les couteaux ont perdu des dents en route.

Et puis y’a aussi le fait que même le propos le plus subversif du monde sera phagocyté dès lors qu’il sera publié. C’est comme ça, on fait avec ou on fait pas, et ça n’empêche pas du tout que ces livres soient formidables ou même changent des vies pour certains, juste il faut pas non plus trop se leurrer sur la portée d’un propos, si révolutionnaire soit-il, dès lors que Gallimard le défend. Par exemple. Parce que le succès et le milieu font aussi une chose : ils créent une connivence avec des gens pour lesquels nous n’aurions eu que du mépris sans la publication, et c’est la chose la plus détestable qui soit quand on parle de littérature / dessin et d’idées politiques ou simplement d’autodéfense en termes de conditions de travail. C’est très simplement vérifiable, tu ne vas pas taper sur qui te brosse le poil, tu ne vas pas risquer de perdre de précieux soutiens bien placés ou la possibilité de travail. On prétend souvent que non parce que ça la foutrait mal, dis, t’imagines, admettre qu’on se tait parce que faut bien bouffer alors même que tes livres chantent la révolution.

On finit, aussi, à penser que la publication est la seule voie possible tout en prétendant être encore proche du “peuple” (hurk). On prétendra mille chose mais sans jamais regarder les milieux dans lesquels on évolue, parce que bon pourquoi faire après tout, on fait des livres c’est bien la preuve qu’on est du bon côté non ? (oui là ça part sur un autre sujet mais totalement en rapport)
Je suis pas en train de dire qu’on devient mauvais en publiant ou avec le succès, je dis qu’on oublie quelques trucs en changeant de milieu et de statut, c’est comme ça et on y peut rien. Faut juste le savoir, en être conscientEs, et trouver des moyens autres, des interstices, et si on souhaite garder ce qu’il y a de plus précieux à nos yeux, ça oblige à faire un choix qui comme tout choix ne sera pas toujours compris. Il est possible de faire plusieurs choses à la fois ou de choisir la voie difficile, j’en connais, et qui n’auront pas autant ni de lauriers ni même d’audience que d’autres. et à mes yeux c’est là qu’il se passe les choses les plus intéressantes quand on parle de culture populaire, au sens où c’est une culture faite par et pour les prolos avec des moyens de prolos.
C’est je crois ce qui perturbe dans cette volonté de rester dans ces façons d’écrire, dans les interstices : c’est un refus affirmé, catégorique, de la figure du sachant, de l’expert, de l’artiste. C’est une forme revendiquée et un peu nouvelle de l’anonymat, aussi, dans le sens où on choisit de ne pas devenir quelqu’un.
ou plutôt : où on choisit de rester quelqu’un, et de ne pas devenir un symbole, une image, un livre qu’on offre parce qu’on ose pas dire le fond de notre pensée quand elle est révolutionnaire.

bon je pensais avoir déjà écrit là dessus, mais pas exactement enfin ça recoupe les trucs sur le DIY l’autoédition et l’embourgeoisement, bref.

C’est un regret me concernant que le réseau occupe une telle place mais pour des raisons de données, anticapitalistes, ce genre de choses chiantes à gérer quand on participe aussi à tout ça. Mais je chéris ces endroits pour y avoir croisé les meilleures personnes que je n’aurais pas connues autrement et que je n’aurais pas tellement pu croiser je pense. C’est ça aussi “la vraie vie” dont on nous rebat les oreilles quand on veut l’opposer aux réseaux (perso je fais pas de différence) sans voir l’évidence sous nos yeux souvent : les réseaux virtuels construisent aussi nos discours, et nous y recréons les milieux que nous souhaitons intégrer ou que nous intégrons déjà. Il n’existe pas de magique séparation entre ces réseaux et nos vies. Et ça, ça n’est pas tellement le livre qui le permettait, ce dépassement de la séparation artiste-homme, enfin, pour de vrai. Les réseaux ont cet avantage de briser un peu les distances qui pouvaient exister (en entrainant d’autres problèmes, certes, mais problèmes passionnants si on y réfléchit sérieusement). Et mon petit diable intérieur me fait ajouter : c’est bien ce qui effraie les gens, qu’on ne puisse plus opérer de séparation artiste-homme. C’est ce qui effraie autant les lecteurs que les artistes d’ailleurs.

Même les plus critiques des réseaux s’y trouvent, d’une façon ou d’une autre, parce que le constat, c’est ça : tu ne peux pas lutter seulE contre ce phénomène là,  aussi, ça ne peut être que collectif alors même que les réseaux ne font que renforcer l’individualisme (au sens libéral)

BREF c’est encore bien long et c’est encore bien le foutoir eh bien ce n’est pas grave puisque c’est ma langue et que j’ai jamais réussi à faire autrement.