plus que des images

hier j’ai tenté d’expliquer à un ami musicien ce que m’avait fait ma gravure “Ma soeur” quand j’ai imprimé ma première épreuve après avoir été déjà secouée devant la matrice terminée. C’est au delà des mots et c’est difficile, comme j’étais artisane (pour m’autociter dans attembre car oui j’en suis là, à l’autocitation, c’est que j’ai pris un sacré melon (frais, le melon, avec du porto)) et comme mon travail échappe désormais à la description comme j’ai pu le constater quand, dans les croisements on m’a demandé en quoi consistent mes dessins, et comme j’étais incapable d’expliquer. J’ai essayé, j’y suis pas vraiment arrivée vu sa tête fortement pourvue en rides du front et rondeur de yeux. J’ai tenté un parallèle avec la musique, son domaine.

La musique a un effet tout à fait concret sur moi, je peux basculer d’une humeur à l’autre avec un bon ou un mauvais choix musical selon mon état d’esprit, elle me sert à appuyer où ça fait mal quand j’ai besoin, elle me sert à me sortir très souvent du trou, sans musique il manque une chose, ça ne va pas, il me faut une bande originale pour ma vie. En balade, dans le métro, chez moi, et même sans casque et MP3 j’ai souvent un morceau dans la tête. Je me saignerais et creuserais le découvert plutôt qu’être en rade de casque et appareil, je me priverais de l’essentiel parce que vivre sans musique est inenvisageable pour moi. Voilà pour le décor.

Je nourris une grande frustration à ne pas être dans un groupe, à jouer, à hurler à me prendre le son directement des amplis à mon ventre, cet aspect direct de la musique, surtout, manque -manquait- au dessin. Le dessin est lent, et de mon point de vue ne parlait pas aussi directement justement, au delà des mots. Et produire des images “colle” à ces images, je ne les voyais pas autrement que dans le processus, le concret l’artisanat. Quand je dessinais Attembre et que j’envoyais aux copainEs je ne comprenais pas les retours émus, j’aurais donné cher pour lire avec le détachement nécessaire à l’émotion pour moi pour comprendre. Sauf que face à cette première épreuve de “Ma soeur”, je suis restée interdite. J’ai dit à mon pote : c’était voir, pour la première fois de ma vie, un de mes dessins avec les yeux d’unE autre, et une autre personne à qui ça parle. Quelque chose de presque mystique, comme un dédoublement, c’était moi qui l’avait faite, cette gravure et en même temps ça n’était pas moi puisque je pouvais la regarder en ressentant quelque chose de tout à fait nouveau. J’ai ressenti, physiquement, une chose inédite et submergeante, comme peut produire un concert très fort, une basse qui te frappe tout en te scotchant au sol. Cet au delà des mots que je ne peux pas circonscrire et qui me manquait dans la vision de mon propre travail, je l’ai compris devant cette gravure, et l’avalanche de compréhension, enfin, de ce qu’on me disait quand on me parlait du bien, du soulagement, de la catharsis ou de bien des choses qu’on peut ressentir devant une oeuvre.

Bizarrement, si je dessine je n’ai pas ce genre de rapport aux images, ou assez rarement. Des peintures de Bacon -et notamment son “Étude d’après le portrait du pape Innocent X par Velázquez” qui me sidère (et que hélas je n’ai pas pu encore voir en vrai, et vu ce que de simples repros me font, autant vous dire que c’est un souhait très cher)- peuvent produire ça sur moi. Certaines pièces de Louise Bourgeois me l’ont fait dans une expo au CAPC de bordeaux du temps de mes études. Les gravures de Käthe Kollwitz. Le Cri de Munsch. Des dessins et gravure de Otto Dix. Des dessins de Grosz. Des gravures de Odilon Redon. Je suis pas en train de me comparer à ces brutes, pas du tout, juste le sentiment face à des œuvres n’est pas aussi fort, chez moi, qu’en écoutant de la musique, où là je ne pourrais pas lister tant les sentiments sont différents, les groupes nombreux et leurs effets aussi. Je peux pleurer en concert, pour un tas de raisons, mais je n’ai jamais pleuré devant un tableau. Peut-être que l’environnement muséal n’est pas le bon, le temps n’est pas le bon, je voudrais voir des expos seules, et étaler mes visites sur des jours, laisser la peinture se modifier à mes yeux, voir les subtilités et laisser assez d’espace aussi à la modification de ma perception, je voudrais les voir de nuit, je voudrais les revoir bien accompagnée. Les musées et autres centres d’art ne permettent pas ces conditions.

Mais toujours est-il que désormais quand on me dit qu’un dessin touche, je sais de quoi il est question et ça change énormément la perception que je peux avoir de mon propre travail et du sens que j’y mets. Je désespérais de ne pas le trouver en accord avec ce que je peux penser de la vie en général, mais je voyais les choses encore comme une artisane, avec la lourdeur de l’utilité directe,  je n’avais pas compris ceci : les échos rencontrés font accoucher, ailleurs quelque part, d’autres choses dans un effet de dominos. Je me refusais en somme d’être artiste dans le beau sens du terme et ça y est, j’y suis. Dessiner, peindre, graver avec cette nouvelle donnée n’a plus du tout le même sens, et tout prend une dimension nouvelle, qui ne tient finalement qu’à une minuscule donnée : mon travail n’est pas isolé et s”inscrit dans le monde à sa juste place, modestement, mais de façon certaine et franchement, je trouve ça autrement plus enthousiasmant qu’exposer dans les plus hauts lieux. J’ai finalement rabiboché ma façon de travailler, mes convictions, mon gagne-pain, ce que je produis, tanx et moi, en découvrant une porte cachée que j’avais pas encore ouverte.

Bon voilà, je crève de chaud et j’attends la retombée ce soir, dans la touffeur je ne me vois pas dessiner alors j’ai encore pondu un texte en sirotant des ice tea.

éloge de mon cul sur la commode

youhouuuu ça va là haut on vous emmerde pas trop avec nos odeurs de purin, dans vos librairies militantes? non parce que sinon, vous pourriez demander si ça me fait pas chier d’avoir mon illus sur ce genre de publis ? c’est marrant quand même, même un obscur truc écosocedem a trouvé mon nom sur une version pourtant massacrée et m’a contactée y’a peu (bon ok j’ai répondu “haha lol non quelle horreur j’en veux pas” quand on m’a demandé mon adresse pour m’envoyer le produit), c’est que ça alors c’est parfaitement trouvable, mazette.

bon je m’en tape de cette illus elle vit sa vie au rythme de l’immense blague qu’est devenue la ZAD, c’est même fascinant à observer comme l’illus originale s’adapte au fil des compromissions et des trahisons. Les flics sont systématiquement effacés, pourtant c’était pas la plus VNR des illustrations de ce point de vue, mais eh, la loi de la vente, faudrait voir à pas froisser les autorités n’est-ce pas.

Mais je vais certainement pas laisser cette occasion en or de me foutre un petit peu de la gueule des gens, ça arrive trop peu en ce moment les occasions de bien rigoler. La ZAD est une foire, avec ses bons joueurs de bonneteau, quand je vois des gens qui pensent sans doute réellement changer quoi que ce soit au vieux monde en écrivant et en éditant 3 paragraphes dans un livre sur une lutte bel et bien morte et récupérée par des charognards experts en la matière, je suis secouée du rire de Diabolo, mais alors en plus quand tu regardes le détail du programme, c’est carrément Pinder. Me demande comment nos noms ont retranscrit la boue et les flics, la poésie des coups portés, la magnificence des cabanes détruites, le délicat dessin des prises de pouvoir abjectes et la dentelle du gâchis général. Gageons que ça doit mettre la larme à l’œil, entre ce gros porc de Damasio et cette imposture pseudo libertaire de Graeber, pour ne parler que d’eux.

Une garbure de fonds de frigo pour ramasser des ronds et/ou se faire reluire la conscience politique en deux mots tapotés sur un clavier, les yeux perdus dans des pensées qui n’ont même pas la consistance de rêves, une de plus. Heh, amusez vous bien en dédicace, le vieux monde est bien toujours là, pas de souci, vous en aurez l’occasion.

 

de l’utilité et de l’utilité

Jvais expliciter, parce que je suis censée travailler alors je me dis qu’un peu de procrastination ça serait pas mal. L’autre jour j’ai écrit ça, sur les intérêts particuliers qu’on porte sur certains sujets, comment on en fait ou non son taf ou sa spécialisation et pour quelle raison. Comme d’hab, j’ai posté de ci de là sans viser quoi que ce soit de particulier sauf faire tilter quelques têtes sur son rapport à tout ce merdier, mais sans vraiment y croire tant j’ai le sentiment, souvent, que ça sert à rien et que ça reste des mots et des sujets de branlette. C’est bien toute l’impasse justement dont je causais dans mon texte.

et là où j’ai été très surprise c’est qu’on m’a dit que mon texte avait dénoué une interrogation. Mazette, mais quelle joie : mon texte a servi à quelque chose ! Les gens à savoir mon mépris pour l’utilitaire seront sans doute surpris de cette  joie là. C’est qu’il faut distinguer l’utilité capitaliste de l’utilité en elle-même. Je vois mes textes comme des outils, mon but c’est outiller les gens, c’est tout, mais dans un but concret de libération, de réflexion qui tend vers une libération, et d’autonomie. Ce texte a été utile pour un travail utile aussi, travail qui vise à démonter entre autre les discours négationnistes et antisémites. L’utilité est tout à fait concrète pour moi dans le sens où ces discours sont une façon de relativiser beaucoup de choses et focaliser d’autres sur un faux/non-problème qui fait écran dans bien des luttes et fait office de rideau occultant pour bien des tensions internes qui pour moi toujours sont des empêchements aux libérations. C’est un très gros raccourci que je fais, évidemment.

L’utilité capitaliste c’est justement tout ce qui me poussait à écrire ce premier texte : écrire et penser dans le vide pour ne produire que du papier et des conférences n’est qu’une adaptation à ce qu’on doit vivre dans ce monde là et pas une remise en question profonde. Ça fait avancer c’est sûr, mais avancer sur ces questions intellectuellement ça n’a pas grand sens si on en tire pas des conclusions, concrètes, dans sa vie propre et tendre aussi vers un changement. Changement est un terme un peu faiblard, vu comment je pense plutôt à une destruction pure et simple du vieux monde et ses horreurs. Je distingue l’utilité capitaliste de l’utilité qu’a eu mon texte en ce sens : ça a servi à débloquer quelque chose pour quelqu’un qui œuvre dans le même sens, à outiller les gens concrètement, ce que j’ai appris dans cette conf me servira, concrètement et me sert déjà, à casser des murs qui empêchent aussi d’aborder les problèmes sous-jacents occultés par des discours ou racistes ou antisémites ou les deux. Ça veut pas dire que le mec partage la même vision politique que moi, non, ça veut dire que ce qu’il vise m’est utile pour œuvrer dans mon sens, c’est la différence entre militantisme orienté et outillage pour l’autonomie de pensée  quoi.

En résumé on parle de l’utilité concrète de l’antifascisme et de l’antiracisme, et aider à distinguer les profiteurs des discours nauséabonds, pour eux se faire un petit pactole sur le dos des obsessions des gens. Ça sert à distinguer le vrai problème du faux, et distinguer la vraie obsession dégueulasse de la dérive provoquée aussi par ce monde-là. Comme à une époque où j’étais isolée et dans la merde, j’ai pu dériver sur des discours bien pourris. Le point n’est pas de nier l’antisémitisme ou le racisme, mais de démonter ceux là, c’était le truc qui me rendait dingue pendant les gilets jaunes chez les intellectuels se piquant de passion pour ce mouvement : jamais il n’était question de contrer l’antisémitisme qui y croissait tranquillement, au contraire,  ils s’acharnaient à y foutre de l’engrais pour récolter la moisson intéressante, et parce que c’était aussi le fond de leur pensée nauséabonde. Leur prétendue volonté de changement n’en était pas une,  c’était un intéressement tout à fait concret pour ce mouvement récupérable par ce biais et ça tombait bien c’était le même qu’eux, et pour ça ils n’ont jamais eu en tête que d’alimenter les obsessions dégueulasses avec le prétexte tout aussi dégueulasse qu’un bon prol est un prol qui ne réfléchit pas (et là ça renvoie aux vieux mythes encore tenaces de l’ignorance prolétaire, qui met d’emblée les gens qui pensent, les artistes, les antifascistes, les anarchistes, les radicaux, etc. dans la classe bourgeoise en ignorant totalement et les conditions d’existence. enfin ça nécessiterait un autre texte bien que ça serait encore du radotage eh). Ils se sont désintéressés des GJ quand iels ont constaté que ceux ci ne lâchaient rien et mangeaient dans la gueule une répression atroce, mutilante et emprisonnante pour avoir osé aussi se passer de tête de mouvement, et leur sincérité à se méfier de la récupération a fait que ces connards des classes supérieures intéressées a fait que ces derniers ont tout bonnement abandonné tout intérêt pour ces gueux incapables de voir la portée de leur lumière du peuple. Une belle démonstration de leur intérêt réel pour ce mouvement, iels sont tous repartiEs à leur petits intérêts de boutiquiers.
HE bien je me suis encore bien embraquée dans des digressions mais heh je suis ainsi, clé à molette qui est infoutue de trouver la bonne boite à outils où être rangée, et j’en suis ravie.

pourquoi on pense, heh ?

Ce matin, dès l’aube à 11h12, je sirotais mon café  en laissant tomber mes croûtes d’œil dans les godets d’aquarelle que je préparais (ça donne de la consistance). Vois-tu, j’écoutais à nouveau mon cher P-M. Menger, comme une groupie je veux pouvoir remuer les lèvres en même temps qu’il parle et pouvoir couvrir sa voix au collège de france.
Bon j’écoutais P-M. Menger pour une raison précise qui n’a rien à voir avec mon backpatch sur mon perf. Et, écoutant, je me disais mais wah quand même c’est fou parce qu’une fois que mon cerveau un tant soit peu fatigué qui se pique de réfléchir a démêlé ce qui est dit dans un autre vocabulaire, la pensée dénudée est tout simplement la mienne, sauf que je tire des conclusions politiques vu que c’est pour ça que ça m’intéresse.

Et ça n’est pas prétentieux que d’affirmer que oui, parfaitement, je pourrais aussi bien raconter ce qu’il raconte, mais avec d’autres mots, d’une autre façon et certes sans le bagage théorique monstrueux (pasque mon boulot c’est dessiner, pas me documenter ad lib). Alors juste, j’ai sorti mes doigts de la peinture fraiche et je suis restée là à regarder par la fenêtre, en m’étalant distraitement ce beau bleu outremer sur le menton. J’ai pensé notamment au travers qui me guette à tous les coins de rue et qui guette quiconque se met à réfléchir à sa condition dans le but de détruire la case à laquelle on l’assigne, et qui exige à tout prix de rester vigilant comme le perdreau à l’ouverture de la chasse  : ne pas oublier le but, et ne  pas se perdre dans les mots.

Non pasque je crois que c’est ça, finalement, qui conduit à devenir “spécialiste” : un vrai intérêt pour une condition, pour une situation, alors on se met à lire et à réfléchir et à écrire. Et comme n’importe qui qui s’intéresse à n’importe quoi (je dis bien n’importe quoi) ben forcément tu accumules un savoir et des réflexions sans même souvent t’en rendre compte. Et si t’es un peu réaliste vient le moment de la désespérance, comme le décrit je-sais-plus-qui-là qui explique que la confiance en soi pour causer d’un sujet connait une brusque poussée en tout début et fait devenir atroce comme unE étudiantE aux beaux arts (tout à fait expérimenté aussi), bref tu vois le truc. Tu te mets à causer d’Adorno alors que t’as jamais lu.

Et puis, hélas, c’est ce qui fait qu’on finit par avoir des-spécialistes-de d’un côté et des-gens-qui-écoutent-religieusement de l’autre. Non mais je le sais, parce que refusant de devenir spécialiste, j’ai été surprise plusieurs fois qu’on me dise que “pourquoi j’écrirais, puisque tu le fais bien mieux ?”
jvais vous dire, moi, pourquoi c’est important de pas laisser la curiosité et la réflexion à des gens qui vont y passer tout leur temps : parce que le but n’est pas le même. Parce que quand on commence à s’intéresser à un sujet, il y a une raison précise, et quelque chose qu’on cherche à faire et qu’il ne faut jamais jamais perdre de vue ce but-là,  ça peut être n’importe quoi mais c’est quand même souvent une recherche de compréhension d’un truc qui nous échappe, une logique qu’on pressent, qu’on veut délimiter.
et une autre chose très importante : c’est que selon les vécus, son histoire, son trempage dans des milieux différents, on peut aborder une même question sous un tas d’aspects très différents et avoir une conception de cette même question qui ne sera pas exactement la même que celle de ses voisins. La richesse de ces questions qu’on se pose est si énorme qu’on peut pas faire l’économie des points de vue, et le partage de ses propres mots pour exprimer sa propre vision n’est pas une volonté autoritaire de l’imposition de cette pensée mais au contraire une volonté de mise en regard, de discussion. Toujours l’idée, en somme, qu’on ne réfléchit pas sur la base de rien et que les idées se confrontent entre elles aussi. Y’a bien des gens à partager mes points de vue qui en ont donné un nouvel éclairage en me disant simplement ce qui sous-tend, mais d’une façon différentes de la mienne.

C’est toute ma méfiance vis-à-vis de la BD didactique, ou bien les études sur la culture de masse, c’est pas que je trouve pas ça intéressant bien au contraire c’est mon gros kif mais souvent, après avoir lu des trucs bien compliqués à dénouer les contradictions, les tensions, les subtilités je finis comme très souvent avec l’impression de pas en faire assez de mon côté pour développer tout ça, et avec, surtout, une question : ok, super, mais on fait quoi avec toutes ces réflexions ? ou comme un BD didactique je peux me dire : mais putain on est pas des abrutiEs ont peut nous causer sans qu’on nous prenne pour des gosses, non ?

Je sais pas si t’as déjà expérimenté, mais de mon côté avec toute cette masse de réflexion sur la séparation de l’artiste et de son travail, y’a un moment où je n’ai fini qu’à penser à ce sujet et écouter de plus en plus de podcasts et lire sur la question, et y’a eu le moment où je me suis mise à rigoler parce que, justement, je me suis rendue compte subitement que : bah oui enfin tout ça je le sais et puis bon c’est l’eau qui mouille un peu, je le dis pas de la même façon, c’est tout. Sauf que c’était dit sur un ton pontifiant avec le vocabulaire qui finit par se développer quand on devient spécialiste.

Et tout à coup réaliser qu’on est devenuE passif à écouter et lire des gens qui décortiquent de loin leur objet d’étude, et que la noyade sous les concepts qui ne sont qu’une façon différente de dire une chose qu’on expérimente soi-même. C’est pas tellement de l’anti-intellectualisme que je fais là, qu’un rappel sur la base, que si les intellectuels réfléchissent aux mêmes sujets qui nous traversent le but est pas le même, et surtout que c’est une perversion qui menace les militantEs. Devenir spécialiste c’est, petit à petit et de façon pernicieuse, s’écarter du concret pour ne plus parler que de concepts, en oubliant le rapport des deux. Y’a un moment, où dans cet intérêt qu’on a pour des sujets faut mettre les freins moteurs, oublier son nom,  sortir la tête des livres et retrouver la raison profonde pour laquelle on s’était intéressé au départ.

Dans ma méfiance vis-à-vis des analysophiles permanents, et des didacticienNES de tout poil, il y a cette idée : que le but et la façon se sont inversés, à un moment donné, et ça a tout à voir avec la place de l’artiste, de l’intellectuel, dans cette société là : on en vient à croire que la culture est un moyen de s’émanciper et qu’il suffit, et qu’il se joue à ce moment là l’idée que le livre est à sauver, plus que toute autre chose. C’est ce qu’il se joue, à mon avis, quand on nous parle du livre comme d’une chose sacrée à sauver avant des vies, en oubliant pourquoi les livres sont importants. La limite est fine comme le papier de mes clopes, entre la volonté de comprendre une chose et se l’approprier pour la démonter et finalement croire que le salut de l’humanité réside là-dedans.

Ben non en fait : le salut réside dans cette impulsion de départ, ce qui fait qu’on va chercher à comprendre ce qui nous échappe, à cerner cette ombre qu’on perçoit dans le coin du champs de vision et qui nous met mal à l’aise sans qu’on sache trop pourquoi, et, surtout, la raison dans le réel qui a poussé la réflexion sur ce terrain-là.

Me souviens lors des rencontres autour du négationnisme organisé par Lignes de Crêtes, l’intervention de Tal Bruttman, qui utilise les documents bruts pour appuyer son démontage des théories négationnistes, comme j’ai été vivement intéressée par notamment deux dessins, qui se suivent, un strip minimal. Il expliquait alors qu’il peut attester de la vérité qui émane de ces dessins parce qu’il corrobore les informations des dessins avec d’autres documents. Perso et avec mon regard de dessinatrice, j’ai vu une chose en plus : ces dessins sont maladroits, ils sont de la main et de l’œil de quelqu’un qui n’est pas artiste, au sens où la personne n’a pas cherché à faire du joli.

Je me suis fait la réflexion parce que c’était comme les dessins des gens qui ne maitrisent pas le dessin : ils cherchent à représenter dans le détail et de façon très fidèle ce qu’ils ont vu ou voient. Il n’y a pas de licence poétique. Le but de ces dessins n’est pas de dessiner mais de transmettre, et pour fixer ce genre de détail en dessin, il faut avoir été choqué par ce qu’on représente, la mémoire est ainsi. Comme j’expliquais à un ami quelques rudiments du dessin pour du croquis d’observation, alors qu’il me disait son désarroi devant le nombre de feuilles sur un bosquet : tu n’as pas besoin de dessiner toutes les feuilles, il faut avoir l’idée du bosquet et prendre du recul, plisser les yeux : c’est un conseil d’artiste, et lui se posait la question de la photographie.

La précision de certains détails, dans ces dessins que Tal utilisait dans son exposé, et avec ce trait maladroit, disait toute la véracité de ce qui était représenté. Le vide dans certaines zones aussi : la focalisation de l’attention se faisait ailleurs, la disposition même des éléments, comme si le vide de certaines zones appuyait l’importance des endroits fournis et touffus.

Bon je me suis encore perdue dans mon machin j’essaie de recadrer : la main, la tête, le but et les moyens, tout ça ne peut pas être séparé. Ne pas oublier le pourquoi on s’intéresse pour ne pas se perdre dans les mots au détriment du concret et des changements réels que ce début de réflexion réclame, à la base. Voilà allez j’arrête je reviendrai sans doute dessus encore, mais à j’ai du bleu à me nettoyer du menton.

 

tu devrais publier (bis)

(trigger warning tartine)

Il ne faut pas de talent particulier pour être publié. Il ne faut pas d’idées particulières pour être publié. Non, il faut un coup d’éclat, si on a pas le réseau, et le talent viendra ensuite. Par talent il faut entendre non pas une capacité à faire rêver, à entrainer, à réfléchir ou quelque chose de cet ordre, mais il faut cadrer avec quelque chose de particulier, il faut coller à une case, qu’on vous assignera ou que vous vous assignerez. Les plus “talentueux” arrivent à créer leur propre case et à se faire véritablement un nom. Changer de case, une fois qu’elle est construite, est extrêmement difficile : ça ne sera pas compris, ou très difficilement, et il faut pour ça, surtout, accepter qu’on se détourne de l’intérêt qu’on pouvait vous porter. Ça ne signifie pas que les livres ainsi publiés sont mauvais ou bons, ça n’a rien à voir, ça signifie qu’il y a un jeu à jouer, et qu’il faut le savoir, et qu’il faut savoir forcément ce qu’on veut quand on dessine ou on écrit. Les ors de la gloire sont aveuglants, et, la réussite aidant, on a tendance à oublier beaucoup de choses. Douter, déjà, perdre de vue la raison de l’écriture ou du dessin, réellement.

Dire à des gens qu’ils “devraient écrire” alors même qu’on les lit dit tant de choses, du rapport qu’on entretient à l’écriture, et plus précisément de l’édition. Je peux raconter des tas de choses ici, tout le monde s’en foutra sauf la poignée de fidèles (coucou), qui y trouvent quelque chose d’autre que ce qu’on peut chercher dans les livres qu’on pousse à publier. Mais publiez ces petits trucs et paf, ça devient autre chose, le texte se nimbe d’une nouvelle aura, et moi avec. Et, avec le livre publié, ce que je raconte encore sur les réseaux et ici prendra une autre couleur aussi : ça n’est plus juste moi qui parle, mais une autrice, et ça change tout très en profondeur, du rapport qu’on a avec le texte, sa forme et son fond, et la critique qu’on peut y apporter. Que ce soit laudatif ou réprobateur, la parole portée n’existe qu’au travers de son créateur. Les premiers livres échappent un peu à ça, magiques, ils arrivent tout fraichement d’un auteur tout neuf qui n’a pas encore sa case ou n’en a pas encore bien conscience (car, figurez-vous, l’éditeur a déjà pensé à la construire dans son dossier de presse). Beaucoup de choses se jouent dans un premier livre : c’est le ton que vous allez donner à la suite, ce à quoi on vous assignera, la case qu’on vous attribuera. Je suis restée “auteur rock” très longtemps après Rock, Zombie !. Si certes la musique a toujours fait partie intégrante de mon travail, on ne pouvait pourtant pas le résumer comme ça.

Il a fallu casser ces murs, et constater qu’on m’en reconstruisait d’autres, légèrement différents ou non, dans la foulée, parce qu’on ne peut pas admettre qu’il existe des auteurs sans démarcations nettes. C’est le piège tendu aux gens qui se rêvent auteurs, la liberté qu’on leur fait miroiter n’est qu’une petite cage, plus ou moins dorée, en tous cas enviée et donc forcément jolie. Mais combien d’auteurs j’ai vu s’installer dans leurs cages, y prendre un certain plaisir, s’y enfoncer, et avec la réussite devenir des personnages atroces que plus personne autour ne vient contrarier. Heureusement, ça n’est pas général, heureusement ça n’est pas systématique, et je connais aussi des auteurs à ne pas se laisser tellement aveugler et rester tristement lucides, et bizarrement toujours heureux d’écrire et dessiner. Mais ceux-là,  je crois, n’ont jamais vraiment cru les sirènes et sont restés toujours un peu en retrait.

Pourquoi j’écris tout ça, je sais pas, tiens c’est très étonnant ça. Ah oui : j’y repensais alors que j’ai fait du prosélytisme comme j’en fais souvent auprès d’un copain avec mon tas de zines sous le bras, pour lui en chanter les mérites et la liberté, l’autonomie et le fun absolu de ces trucs bricolés, alors qu’il écrit. Je l’ai fait non pas parce que je dédaigne l’édition, mais parce que je sais qu’elle peut être fatale à son envie d’écrire, à ses mots, et à sa connexion au monde, selon chez qui on publie et dans quel état d’esprit. Chercher tout de suite à être publié peut être fatal, il vaut mieux se faire la main autrement, et aviser ensuite, voir si on veut vraiment gagner sa vie avec ce qu’on a à dire. Parce qu’on saura ce qu’on veut, mieux et de façon plus nette, et on se fera moins facilement farcir la tête. Rester méfiant de l’édition pour ne pas trahir son écriture ou sa pensée, rester méfiant pour ne pas dépendre de la flatterie et du succès que ce soit financièrement ou moralement, c’est le meilleur conseil que je peux donner aux gens qui “devraient écrire”.
(D’autant que vu la gueule des droits d’auteurs, tu peux me croire, c’est pas un énorme sacrifice que de ne pas être publié)

Et ce matin (à l’aube, même, putain), je repensais à tout ça et je constatais l’envahissement progressif de mon travail sur mon profil perso sur facebook. Avec le retour des strips, ça m’a sauté aux yeux tout à coup, et je sais pas trop pour quelle raison nouvelle au final, comme une très grosse partie des gens sur FB est devenue non pas une intrication de la politique et du personnel mais une vitrine du politique et du personnel dans un mélange pas toujours très heureux (voire rarement heureux, enfin en tous cas je me révulse de plus en plus, d’autant plus quand je connais les gens) et je me place en preums dans la critique je suis pas en reste tu peux me croire.
C’est quelque chose que je savais, mais je sais pas pourquoi là c’est devenu tout à coup insupportable. Peut-être parce que je me suis vue, comme tant d’autres qui me faisaient ricaner alors, avoir enfilé la même tenue d’autopromotion constante, après avoir rechigné à le faire et toujours revendiqué d’être avant tout quelqu’un qui cause de politique, exactement comme je pouvais constater d’autres le faire, sauf que tu penses, hin, moi ça pouvait pas être pareil (ha ça, ce melon, décidément), puisque euh… puisque je sais pas trop en fait.

C’est marrant, comme on peut analyser froidement une chose, la décortiquer, l’observer, la raccorder avec la décrépitude générale quand on parle de ces emmêlements dans l’édition entre perso et politique, les travers libéraux que ça prend très rapidement, la course à l’auto-entreprenariat et la réussite, et tomber dedans sans même s’en rendre compte, parce qu’on regardais l’effet ici et chez toi ça s’opérait là, plutôt. Le fait d’échapper beaucoup à l’édition traditionnelle, et n’y être plus que de façon très lointaine et détachée ne m’a pas préservée de ce travers pour autant. Cette grosse andouille de tanx avait pas vu que son boulot, qui paye le loyer et la fait bouffer, est tout autant malmené par le politique et sa vision politique toute aussi malmenée par tout ça, malgré toutes ses précautions.

Ce qui m’a fait le réaliser, c’est plutôt mon écriture sur ce réseau, pas exactement mon travail, et c’est bizarrement passé par les strips qui étaient jusque là une façon aussi de ne pas m’exposer trop. Je me suis dit que des gens allaient lire ces strips et mes statuts sur le même mode, y réagir, et ça m’a fait très bizarre. Et que, parfois, j’écris certains statuts dans un mélange d’autosatisfaction et d’autonarration, en prenant des airs politiques, en mettant aussi en scène ma vie, dans le choix des mots on est jamais très innocent, surtout quand on sait manier la plume. Dernièrement encore, même si l’histoire était jolie, en me relisant j’ai eu quand même la bonne vieille gêne que ce soit lu sans mise en garde minimum sur le contenu. Ce sont des choses auparavant dont j’aurais fait des planches, ou des strips, sont devenues autre chose, comme FB change en profondeur aussi son rapport au monde je crois. Ou, plutôt : l’apparition de ces statuts d’autonarration et de l’écriture sur mon profil facebook a modifié aussi la lecture de mes strips et je n’ai pas du tout aimé ça.
Un strip ou une planche, ou même un texte posté plutôt ici sous le label “petites fables” n’aurait pas du tout la même texture que sur ce réseau, sa perception n’aurait pas été la même. Le fait de relier directement un nom, un réseau de personnes autour, et des tas de réactions variées qui en plus selon le degré d’intimité des personnes change la perception, tout ça contribue largement à mélanger tout, et pour le pire je crois. Je peux poster une grosse ânerie sur un ton potache aussitôt suivi par un statut bien pompeux ou emphatique, parce que j’ai pas de constance (haha).

Et ça, aussi, influe sur l’écriture, parole d’autrice et retour sur le début du texte : les réactions, les commentaires, les partages sont un système de notation de la qualité de votre auto-fiction. Plus de cœurs : vazy t’es sur la bonne voie envoie-nous du rêve et de la larme. Rien du tout ? tu écris comme un pied, ton texte est nul et tu vaux rien, tes idées puent et tut le monde s’en fout. En fait ça reproduit juste le système de rétribution en droits d’auteurs des éditeurs, avec la perversion des algorithmes en plus. Et le gros souci, c’est que ça fonctionne, et sur certaines personnes plus que d’autres (et je dis ça en tant que concernée (lol) bien que luttant très fort pour ne pas tomber dans ce travers). FB pousse à ce mélange pervers, en privant de visibilité les pages, par exemple. Je me souviens que j’arrivais à préserver cette séparation entre fiction et perso jusqu’à ce que le réseau change l’algo des pages et pousse les auteurs de pages à plutôt alimenter leur profil perso. Je pensais pouvoir aussi facilement séparer sur mon profil, mais c’est se penser bien forte, face à la puissance d’une telle machinerie et surestimer largement ses capacités, et c’était d’ores et déjà foutu quand j’ai du accepter tout le monde sans tri justement pour mon travail. A part un ou deux critères évidents, je n’opérais plus de distinction inconnuE / connaissance / amiE en acceptant les contacts.

C’est sans doute en  commençant à ressentir (à nouveau) le malaise que j’ai commencé à rapatrier mes réflexions et mes textes plutôt ici sur mon blog, que je vois comme du fanzine sans limitation de pages, avec peu ou prou la même audience qu’un zine. Je sais que ça n’est pas lu de la même façon ici, en tous cas le nombre de personnes à faire l’effort de venir lire ici est bien moindre que sur FB, et les réactions aussi n’existent pas sur ce blog. C’est aussi reposant que se retrouver dans un jardin un soir d’été après une journée dans un supermarché bondé, pour donner une idée un peu con.

Et le fait d’avoir rapatrié ces textes, qu’ils soient plus personnels, plus dans le récit ou plus dans la réflexion politique (au sens large), m’a fait retouché bon nombre de ceux-ci. Ça m’a fait aussi supprimer certains, dont j’ai réalisé l’aspect subitement public (qui l’étaient pourtant déjà tout autant sur FB, mais ce réseau a ce talent dingue de faire oublier cet aspect là), et le fait que je parlais aussi parfois de personnes qui n’ont peut être pas envie d’être exposéEs. Même si je ne donne jamais de noms, ni d’indication d’identité : il ne s’agit pas tant de protéger l’identité des personnes que résister à cette tentation d’exploiter aussi des gens qui n’ont rien demandé, pour X ou Y raison. J’ai réfléchi longuement à certains textes, où il est question de gens que je peux croiser en balade, dans les rades, dans ma vie, et je me suis dit que la place de ces récits étaient dans un zine, sur du papier, quelque chose qu’on lit aussi dans un état d’esprit tout autre. Il ne s’agit pas de tomber dans l’opposition idiote de l’écran VS papier, non, il s’agit de parler de l’intimité qui se noue d’une toute autre manière quand on lit sur papier, aussi.

Je ne veux pas être metteuse en scène de la vie de tanx, je veux raconter ma vie, moi au milieu des autres sans distinction aucune, et ce sont des choses très différentes. Ces zines de récits seraient (seront ? on va bien voir et de toutes façons vous saurez pas et toc) logiquement anonymes, si les gens que je croise n’ont pas de nom, je n’ai aucune raison particulière d’en avoir. Lâcher le nom, le laisser disparaitre comme un ballon rouge (oui le ballon est toujours rouge, sur le ciel bleu je vous ferais dire), dans certains textes.
j’ai une très intime conviction quasi mystique, de toutes manières, je n’ai pas besoin de cibler pour toucher les gens qui trouveront écho et sauront retrouver ma trace dans ce grand merdier.

Ah ben c’est encore bien long mes conneries.