le prol est tari, ah !

ho ce titre, de mieux en mieux, bravo.

(texte qui sert à rien, qui n’a même pas d’angle clair, enfin faites en ce que vous voulez)

je tombe ces derniers temps, va savoir si c’est récent ou si c’est moi qui retourne de plus belle voir ce que ça peut jacasser dans ces recoins, sur des auteurs qui disent que faut se positionner en travailleurs, voire en prolétaires (!), ce qui devrait en théorie me combler de bonheur sauf que non je ronchonne de plus belle (prenez un air surpris merci).

C’est que s’inscrire comme prolétaire n’était pas censé aboutir en une longue jérémiade sur notre pauvre sort de pauvres hères, sous le joug de nos éditeurs, ça non. Se définir comme prol permet aussi et surtout, de définir face à qui on est dans quelles situations. Se circonscrire, se définir, c’est désigner simplement la place qu’on occupe pour le reste du monde, dans ce même monde, et les armes qu’on a sous la main, d’où on part. Mais d’où on part pour lutter, pas pour rester les bras croisés à geindre qu’on a des boulots de merde, pas pour ressasser son statut mais pour détruire la hiérarchie qu’il implique et au final,  sortir de cette définition même.

Il y a le métier, et il y a l’activité, et maintenant que les auteurs ont pris à leur compte ce discours de travailleur ça n’est que pour s’étaler en long en large et en travers sur leur malheur. Il n’existerait comme façon de lutter que la comparaison de merde et l’outrance, la surenchère dans le malheur. Dans le cas des auteurs, et professionnels je vous prie, ça me fait pencher la tête avec un sourire narquois, j’avoue, les entendre pleurnicher que la vie est si difficile dans les mines des gros éditeurs, le prix de la planche a chu et le coup de grisou de la non-reconduction de contrat plane au dessus des têtes. Vois ces faces noircies, vois ces mains caleuses.

Si tu choisis de te définir comme prol artificiellement (et en oubliant aussi d’où tu viens et comment tu trouves ta place dans la société de classes, il ne s’agit pas de se dire prolétaire pour arborer le badge) et pas du tout dans une optique de lutte, si tu choisis de ne te dire prol que pour attaquer “l’oligarchie” (yurk) et non pas le capitalisme, et de classes, et non pas pour simplement reconnaitre que telle partie de ton activité n’est pas artistique mais relève de travail, d’exploitation et de contrainte, et place aussi ton éditeur non pas en camarade mais en hiérarchie à attaquer, avec ce que ça comprend d’exploitation, de conditions imposées, de précarité et de chantage tacite*, plus largement ça pose la question de l’activité elle-même et des choix que nous opérons, nous auteurs, dans ce monde de l’édition. Encore plus largement c’est la question de la création dans la société, et encore plus largement la question de nos âmes torturées dans ce monde en perdition. Oups pardon, pituite de polète.

Tu as eu un beau zoom arrière, tu as le tournis, bienvenue dans ma tête. J’ai simplifié tout ça pour moi, c’est désormais simple : j’ai éjecté un maximum d’exploiteurs de mon taf, et je suis revenue à l’origine de mon choix de dessiner pour vivre, avant de me laisser entrainer par les contraintes, jusqu’à en oublier le fait que ce fut un choix, au départ. Je ne considère pas mon activité comme un travail, puisque c’est justement ce qui me permet d’échapper au travail. Et tout ça n’a pas de sens sans remise en question de la place de l’artiste en ce bas monde, ça n’a aucun sens si on opère une séparation artiste-homme, ça n’a aucun sens si la réflexion s’arrête à son

ça n’empêche pas de lutter, ça non au contraire, échapper aux commanditaires ne rend pas entièrement libre puisque l’exploitation c’est pas que dans le travail que ça se joue, et la liberté est plus vaste, tellement plus vaste. Et comment  se satisfaire benoitement de sa petite situation, les mains en œillères sur le reste du monde.

Je suis étonnée de voir des gens tenir à leur indépendance plus que tout au monde et ne jamais en user, autrement que pour grimper l’échelle sociale. L’indépendance n’est pas l’autonomie, en somme. Il semblerait que ça ne renvoie, finalement, qu’à l’unicité et l’originalité du créateur et  sa façon individualiste de se défendre dans ce taf, individualiste au sens libéral. Une vision parcellaire et reliée aussi au travail, dans le sens où l’originalité, c’est son CV. Il ne s’agit pas tant d’autonomie que de hurler qu’on est important, soi, sa petite personne, dans ce monde, et qu’il est hors de question de se dissoudre, que ce soit dans l’anonymat, ou dans la lutte. J’ai été intriguée par l’intérêt de pas mal d’artistes et auteurs pour les gilets jaunes. Pas pour ce qu’ils pourraient avoir d’intéressant, ça non, pour le pire souvent. Pour l’antisémite vision du “peuple contre Rothschild”.

L’image fausse qu’ils se font du vrai monde, quoi, la plèbe VS les gros méchants et eux, dans l’entre-deux, ne se sentent plus menacés par un discours réellement de classe, un peu plus nuancé et un qui implique un peu plus ses propres réflexes, qu’ils soient de domination d’un côté ou de soumission de l’autre. Pardi. Et, de façon amusante, pour ce jaune fluo exerce une fascination, et la symbolique on adore ça dans ces milieux. Le jaune fluo ne te fond pas dans la masse, et surtout pas dans un contexte de festival. Les trucs intéressants chez les gilets jaunes sont occultés, comme les moyens d’action qui pourtant auraient un sens particulier dans ces métiers : se retrouver “dans la vraie vie”, une sociabilité en dehors des cercles convenus et institutionnels et en dehors de son propre milieu, se sortir de l’isolement, l’attaque, et l’autonomie. Ça, ça a de quoi étonner, dans un métier où l’indépendance est quelque chose auquel on s’accroche comme une moule à son rocher, elle ne semble pas mener à l’autonomie dans l’action. La moindre idée est soumise à l’approbation générale, la plus petite idée ne sera pas mise en œuvre si la majorité ne l’a pas approuvée. C’est un paradoxe, un de plus, de ces boulots, parce qu’un élément déterminant n’a pas été attaqué, frontalement et honnêtement et à commencer par attaquer ce qu’il suppose en soi : l’estrade, le surplomb, sa petite situation particulière de lumière du peup’.
C’est cette non destruction aussi qui empêche l’action, parce que les métiers de la création et l’originalité qu’ils présupposent (je la fais très très résumée j’ai la flemme et je suis pas maitre de conf), refusent tout simplement de ne plus être personne en particulier. La recherche de la visibilité en dit long, avant de penser à une action ou ce qu’on a à dire, on va avant tout définir une charte graphique et s’inquiéter d’être visibles.

Il y a des choses oubliées dans les choix qu’on opère : c’est que la liberté qu’on a par endroits et par moments peut servir et doit servir, sinon à quoi bon avoir cette liberté. C’est oublier que lutter ne se fait pas avec l’assentiment général, une lutte sans mécontents n’en est pas une, et devrait même allumer quelques signaux d’alarme dans nos têtes.
Je n’ai pas à me soumettre à une hiérarchie ou n’ai pas à craindre d’être rejetée, si l’envie me pète de faire un sticker je le fais c’est tout, ça n’est qu’un sticker et ça ne coûte pas si cher à produire, et le temps de discussion gagné à ne pas demander l’assentiment général peut aller à d’autres idées plus compliquées à mettre en place. Des façons de faire finalement qui ont tout à voir avec le DIY et le fanzinat, si il faut parler aussi de ces métiers, on peut se souvenir qu’avant d’être auteurs reconnus et obsédés par le statut, on était pour beaucoup de jeunes avides de dire et de raconter, et que l’absence de publications officielles n’était pas un problème puisque nous avions des photocopieuses à disposition.

Si j’ai envie de dire, je dis. Si j’ai envie de faire, je fais. Je dis et je fais en pleine conscience de ce que je dis et fais, et en accord avec ma vision de ma propre création et de ma propre vision du monde. Les mots et les actes, l’écriture le dessin et les actions ne sont pas opposés, mais fonctionnent dans un tout cohérent et se renforcent l’un l’autre. Refuser ce monde et les hiérarchies qui le construisent c’est aussi et avant tout détruire ses propres conditionnements.

Descendre de l’estrade n’est pas mourir, c’est le contraire, ne plus exister en tant qu’exception n’est pas une négation de soi, c’est le contraire, c’est exister soi pour ce qu’on est réellement soi, et non pas pour ce qu’on produit, pour sa classe ou pour les doubles qu’on peut mettre en scène pour nous représenter**.

m’enfin bon, certes, tout le monde ne choisit pas de ne pas travailler, tout le monde ne vise pas la destruction du vieux monde et donc de la figure surplombante de l’artiste et ce que ça entraine, tout le monde n’est pas non plus prol dans ce métier, tout le monde s’en fout pas royalement de l’inexistence de statut. Certes non, mais en revanche il y a des occasions à saisir et des actions à mener… si il y a la peur de se griller il y a la possibilité de ne pas se griller en montant des opérations invisibles (si être grillé est si obsédant que ça… ce qui pose question d’ailleurs quand on refuse par ailleurs de considérer les hiérarchies de ces milieux, cette peur ne devrait pas exister… ça alors), si il y a la précarisation par l’absence de statut, il y a aussi l’autonomie grâce cette absence, si il y a la peur de lendemains, il y a l’existence d’aujourd’hui.

*je vous renvoie pas aux 54633 textes que j’ai pu pondre  d’ailleurs je crois que je les ai virés vu que je suis plus trop d’accord avec moi-même sur cet aspect là justement, de se définir comme prol. Alors bon allez lire P-M. Menger, qui définit très bien les pressions mises sur les métiers de la création, qui n’est pas un fonctionnement unilatéral ça non, mais qui  est un jeu à double sens continu. Si les pressions et chantage tacites sont le quotidien de ces métiers il ne semble pas tellement venir à l’esprit des créateurs qu’on peut y résister, attaquer à notre tour, et bruyamment.

** là je renvoie à Clément Rosset, dans Le réel et son double (vous pouvez lire aussi Le réel, traité de l’idiotie, un coup partis)

quasi Mc Luhan, sauf que je l’ai pas lu

(je savais pas quoi titrer)

Je m’étais déjà fait la réflexion en regardant le succès des strips parlant de dépression, d’angoisse, de phobie sociale, qu’on se demandait rarement comment se sentait l’auteur, à ressasser comme ça. De mon expérience avec le zine, on ne peut pas tellement parler de ce genre de sentiment sans en subir aussi les conséquences, c’est quelque chose qu’il faut faire, je pense, en faisant aussi très attention. La frontière entre le bienfait de l’expression, au sens de “sortir de”, et le ressassement est très, très fine. Et je me disais en voyant énormément de memes passer sur les introvertis que le rôle de ce partage de strips n’était pas tant de partager quelque chose qu’on a trouvé drôle mais de passer un message précis aux gens qui nous suivent. Parce que l’incapacité à exprimer ce que ça peut parfois être sans sombrer dans une sorte d’exhibition malsaine, par pudeur, exactement comme on peut dessiner ce genre de choses en se planquant bien derrière l’humour. Et le rôle des réseaux pour ça me semble bien être le vecteur et du malaise et de son partage, mais aussi de sa minimisation. En tous cas de son détournement : pour les phobiques sociaux, ces réseaux ont l’air d’être une solution parfaite, mais le fonctionnement en cercle vicieux, comme les stratégies d’évitement, font que la solution finit par être un nouveau problème, ou un problème imbriqué.

 
Quel outil peut être le dessin ou le strip, concrètement, souvent dans ce mode d’expression du strip ou du meme il n’est pas tellement question d’art mais de communication. C’est les questions qui me tarabustent en ce moment dans mon taf, de savoir si ce que je fais a une ou plusieurs fonctions, à quels moments et pour quelles raisons. Et, surtout, si j’ai envie de garder cette ou ces fonction(s) ou les dépasser pour voir ce que serait ces moments de mon travail débarrassés de son aspect utilitaire. Ou bien ici c’est juste la bande dessinée résumée, possiblement, du moins une certaine bande dessinée, ou d’un art qui chercherait en premier lieu à dire. Ça ne veut pas dire que le message est perceptible ou lisible ou serait une vérité, ça signifie que l’auteur avait un but de communication en créant (qu’il le touche ou non n’est pas tellement la question, le(s) destinataire(s) non plus), et il existe bien des buts artistiques autres que la communication.
 
Et puis je me suis dit que le succès des memes nazis / suprémacistes / etc (non exhaustif hélas) ou plus largement contre les féministes / SJW etc, et leur rôle concret doit s’en approcher. Une façon de dire qui on est sans le dire trop directement ou en biais, par l’humour, une sorte d’appel, de code à destination de semblables. Tout art a mille interprétations possibles, dans le cas de ces strips et memes, et l’humour plus largement, ils sont des outils et ont un sens assez clair dans ce qu’ils disent, un peu à la manière des BD didactiques qui fleurissent un peu partout. Un dessin clair et une mise en page simple pour une lecture fluide, des couleurs et des gimmicks, des rappels de cultures communes, de la dérision pour ne pas s’ennuyer et rester accrochés. Le féminisme (et tous les autres axes qui ont leur BD didactique), ont pléthore de petits strips et bande dessinées-outils qui circulent peu ou prou sur le même principe.
Les memes nazis ou suprémacistes ont je pense un rôle assez similaire à ces BD didactiques, à la différence évidemment que ces memes n’exposent pas les idées qui les sous-tendent, comme  on partage des memes d’introverti pour ne pas se répandre, il ne faudrait pas que ce soit trop clair. Ce que dit un strip ou un meme clairement est à distinguer de son but : il y a ce qui est dit et il y a le message en second plan, avec l’idée, surtout, de communiquer avec ses semblables. Une sorte de clin d’oeil de connivence. C’est en partie pour tout ça que je crois que les questions sur la liberté d’expression, l’art, le dessin ou la création ne peuvent pas être réglés aussi simplement qu’en tranchant dans un sens ou dans l’autre, et que ça reste une question et primordiale et intéressante, non pas pour la création en soi, mais pour ce qu’elle a de la vie en elle, de concret, de politique, ce qu’elle porte (ou non) de message (et là oui, il est question aussi de degrés de lecture souvent, et l’absence de message ne veut pas dire absence de communication), et de son rôle. Et donc ses conséquences.

undercroûtes

hier je suis passée dans une librairie plutôt spécialisée dans l’underground pour y déposer des zines, et je regardais distraitement les posters en attendant que le libraire finisse de discuter avec des clients qui étaient là. Et puis mon regard s’est arrêté sur une affiche dans le portant, qui titrait “sauver Siné” ce qui déjà me donna une belle occasion de grimacer mais en plus en dessous y’avait l’auteur : Marc-Edouard Nabe.
au dessus, y’avait le prix : 50 balles cette affiche de texte en noir, ça se mouche pas du coude, chez les raclures, dites donc.
 
Là je sais pas, j’ai pris mes cliques et mes claques et je me suis taillée, avec sans doute un nuage charbonneux et électrifié flottant au dessus de mon crâne un peu fêlé, en me disant que je reviendrai faire mon petit scandale. J’avoue ça me manque, j’avoue je m’ennuie, j’avoue je tâtonne en cherchant un nouveau rocher auquel m’agripper pour ralentir ma dérive dans le courant tumultueux de la vie. Je suis ressortie, donc, avec la ferme intention de revenir faire un topo fâché et crier sans doute et dire avec emphase que jamais, jamais, je ne foutrai mes zines dans une librairie qui vend ce genre de merde, tu vois le genre.
Et puis ce matin je me lève, et je bouscule Bubu, et je réfléchis, le nez dans le café. et objectivement, est-ce que j’ai quelque chose à foutre qu’une librairie vende ce salopard ? La question vaut d’être posée, aussi, parce que ça n’est pas le seul salaud à hanter ces murs et surtout parce que l’underground, finalement, en regorge. L’an dernier, en septembre, on m’avait avertie de la possible attaque de fascistes pendant le Monstre où je devais me rendre, pour apprendre -après avoir bien flippé évidemment- sur place qu’en fait de fascistes c’était des militants antiracistes. J’avais été bien douchée en réalisant qu’on m’avait parlé de ça en étant convaincus qu’il s’agissait de fascistes. Ben oui. mais voilà l’underground kiffe les salauds et pensent que des gens à s’en inquiéter sont des fascistes, que voulez-vous, avec des boussoles pareilles y’en a qui seraient mal barrés s’ils se paument, et ça arrive régulièrement.
L
‘underground se cache derrière tout un tas de raisons pour défendre ces salopards, la liberté d’expression, la liberté artistique, l’indépendance, la provocation, les jolies couleurs ou l’impression en risographie ou que sais-je encore. Et c’est comme ça qu’on peut me proposer, aussi, d’exposer dans un lieu qui a accueilli, il y a peu, Ann Van Der Linden, artiste atrocement raciste qui va joyeusement illustrer une réédition de cette petite merde (!) de Coste chez Ring, rien que ça. Et alors que je dis le problème que ça me pose on me répond “alors plus tard, ça nous ferait plaisir de t’exposer !” comme si, le temps balayant mes convictions, mon cerveau lavé de ma maladie antifasciste, je pouvais débarquer, toute sourire, pour vendre ma production, sortie de ce même cerveau antifasciste, et faire comme si ce travail qui sort de moi était la même chose que le travail qui sort d’un cerveau raciste. La séparation de l’artiste et de son oeuvre, heh, mon cul.

Revenons à cette librairie. J’ai encore une fois tourné et retourné la question de mettre en vente mes trucs dans un lieu qui vend une telle chose, comme à chaque fois. Ce qui me fait toujours refuser, finalement, c’est pas vouloir considérer que tout se vaut. Je peux tout simplement pas accepter qu’on me voit et me défende exactement comme Nabe ou Ann Van Der Linden, c’est une équivalence répugnante et je peux tout simplement pas, c’est que je me prends pas pour de la merde. Alors je fume ma clope sur le trottoir en regardant la vitrine de l’underground, avec ses productions qui ont pourtant forgé mon regard et mes intérêts, et je n’y entre pas et je rage, je rage de ne jamais voir de position claire et courageuse défendue dans ces milieux, quelque chose qui soit un peu plus évolué et pensé que la provocation ou la liberté d’expression, quelque chose de réellement subversif ou beau, et non pas au sens canonique. Si la crasse et les aspérités me plaisent, il y a des choses indéfendables, sans doute est-ce une question de dosage aussi, à défendre le mauvais goût, le sale, le laid et l’effrayant on a fini par croire que tout ça était le sel de l’underground,  que le no futur punk n’était pas un refus du futur qu’on nous impose mais une pulsion nihiliste.
Eh ben tant pis, je me dis finalement ce matin (il n’est pas encore midi au moment où je tape ces mots j’ai droit de parler encore de matin), je me dis que ce moulin à vent là je l’ai assez combattu pour le résultat qu’on sait : rien.
je vendrai pas mes trucs dans ces endroits, je continuerai seule tout seule all alone sur mon Jolly Jumper, ma conscience est de toutes façons une connasse qui ne perd jamais une occasion de me harceler. J’ai fini par me dire hier en regardant la seine se mouvoir comme un couleuvre fatiguée (je vous ai dit que j’aimais Paris ?), qu’est ce que tu t’en fous finalement, ton boulot tu le vends parce que faut payer un loyer, c’est tout, et c’est vraiment tout, ma vieille, ton but n’est pas de faire carrière ou un nom dans ce milieu comme dans n’importe quel autre, regarde à chaque fois que tu te concentres sur ton boulot tu finis exaspérée et écœurée par ce petit confort d’existence. J’ai envoyé mon mégot de roulée trop chère dans le caniveau et je suis partie voir ailleurs, encore plus loin ailleurs, en concluant à tout ce merdier finalement très secondaire, que je serai bien mieux en manif à chercher encore et encore et encore à détruire le vieux monde parce que y’a que là qu’on se sente réellement vivantE. Et d’un coup ben c’est allé vachement mieux. Mais vous leurrez pas trop, c’est pas parce que je recentre encore les priorités que je vais fermer ma gueule, faut bien s’occuper.

 

plaire et séduire

la séduction -en art, en amour et pour tout en fait- est une chose dont je me méfie beaucoup, je deviens soupçonneuse, je ne suis qu’inquiétude, sur le qui-vive, je plisse les yeux et tout, et ça m’emmerde toujours mortellement au final. Les choses que j’ai pu produire qui ont eu du succès ont été le signe que j’ai merdé quelque part, parce que j’ai séduit. Le seul avantage, c’est que ça permet de revenir sur ce qui a pu merder et voir comment ça merde. Faut aimer touiller la merde, oui. J’aime ce mot.
Et je me rends compte aujourd’hui que dans mon taf comme pour tout le reste, j’ai fui le confort. Mon refus de parvenir n’était que ça, finalement, ne pas vouloir accéder à une place qui efface tout ce qui fait la vie, son tumulte, ses contradictions, son inconfort, et dans mon taf comme dans mes positions, je me suis finalement éloignée de plus en plus de tout ça. Et je regrette pas une seconde.

Il est facile de séduire, il est moins facile de toucher comme par inadvertance, sans chercher à le faire, comme on se cognerait dans quelqu’un dans une rue bondée pour découvrir que cet autre est un ami. La vérité seule est révolutionnaire disait l’autre qui comme quoi ne racontait pas que des conneries, et de l’inconfort d’une position, d’un dessin ou dans la relation à l’autre, le risque que ça comprend, est infiniment plus intéressant et riche. La séduction est une manipulation, un bon placement, une manœuvre, un mensonge. La séduction ne porte qu’en elle que le désir de dominer, d’une façon ou d’une autre, créer un consensus le plus large possible, se gargariser de cette position surplombante du haut de la force du nombre, et pour ça il faut aplanir les aspérités, lisser, retoucher ce qui pourrait être dérangeant et casser l’unanimité. Chercher à se frayer le chemin de la popularité. Et ça comprend aussi cacher la saleté, qu’on souhaite escamoter sous le tapis plutôt que la regarder bien en face et s’y confronter. La beauté évidente, canonique, est emmerdante, la séduction qu’elle exerce est fugace et ne laisse aucun souvenir, on se dit juste que c’était beau et on en tire aucune émotion. Rien. Une amarante ballotée dans le vent du désert aride de nos émotions (oui je suis toujours polète).

je ne vois que rarement abordée cette question de la popularité et de la séduction dans le boulot, en dessin, ou dans le reste, pourtant à cette époque étrange de l’autopromotion constante de soi, c’est comme si personne ne voulait voir l’éléphant dans la pièce : on cherche touTEs à être quelqu’un, et je ne m’exclue pas de la chose du tout. La séduction passe par la provocation des auteurs à la petite semaine, se vautrant dans l’outrance facile de la vanne de merde, antisémite, raciste, miso et j’en passe, la séduction passe dans les positions consensuelles ou taire ses convictions parce que ça nuirait à notre gagne-pain, la séduction passe dans le like qu’on va coller aux gens en vue pour faire coucou t’as vu je kiffe, la séduction passe dans les selfies, la séduction passe par le récit. J’ai été prise d’écœurement, comme souvent et comme dans tout, face à mes propres comportements sur ces réseaux-là, à ne plus savoir si ce que j’y racontais par moment était motivé par simplement une volonté de dire ou si c’était autre chose, et j’ai été effrayée de ne pas savoir y répondre nettement parfois. Et, dans tous les cas, ne pas savoir si ce qu’on y lit est une vérité ou une séduction, surtout dans les interactions avec des gens qui ont un nom. Et finalement je me dis que c’est ce qui fait le tissu de ce fonctionnement sur les réseaux, ne pas vraiment croire ce que des gens y disent parce qu’on est touTEs plus ou moins conscients du petit jeu hiérarchique qui se met et remet en place quotidiennement.  Alors je fais comme souvent, ma petite mise en retrait, je recule sur la pointe des pieds. Je renoue ailleurs et loin de ces jetsets, parce que l’insincérité est une chose que je ne supporte pas. A chaque fois que j’ai lu l’admiration dans le regard quand on m’abordait pour mon travail ou ce que je peux raconter, j’ai eu envie de fuir à toutes jambes. Une gêne atroce, parce que je ne pouvais pas accorder de crédit à la relation qui allait se mettre en place. Parfois des gens dépassent ça, parfois non. Ça se sent. Fuir mon milieu, fuir les endroits de monstration de ces milieux, fuir aussi ce que je suis publiquement, m’a fait du bien, n’être que moi, ne pas douter des motivations en face, ne pas me méfier a priori. N’être rien, ou plutôt n’être que soi, est un soulagement. L’admiration ou la haine (les deux sont la même chose : une extrapolation de l’importance) m’encombre, comme la popularité, si je conchie les hiérarchies c’est aussi parce que je refuse une place surplombante (comme refuser d’être artiste, dans le sens où ça l’exclurait du reste du monde), peu importe comment elle s’exprime, et la séduction marque un surplomb. Une table d’orateur reste une frontière, même dans un lieu anar, il ne s’agit pas tellement de décréter la fin des séparations artificielles, mais d’agir en ce sens, toujours.

En art comme en tout, je préfère toucher ne serait-ce que deux personnes, je préfère la vie qui relie fragilement les petites bulles d’angoisse que je peux croiser simplement. La sincérité des relations, les échos des gens en moi, et inversement, ne sont que plus forts quand on ne cherche pas à séduire. Et quand on ne séduit pas, on peut plaire, par accident, juste en étant soi. Il est des joies simples, en voilà une.

 

je ne suis pas une femme

je reviens encore là-dessus, j’enfile les épiphanies depuis fin août, je n’arrive pas à tout articuler encore alors je pose, petit à petit.

d’un côté, l’anarchie. L’anarchie et ce petit truc qui change tout : tout est déjà là et il n’y a rien à attendre. Il ne s’agit pas de comprendre en théorie ce que ça veut dire, il s’agit de l’appréhender profondément, et on ne peut pas atteindre cette compréhension sans agir. Entre comprendre et embrasser à pleine conscience, un pas de côté et un univers entier qui s’ouvre soudainement, une faille dans un réel trop lourd, trop noir, trop angoissant. Dans cette brèche, il y a la joie de la lutte, de la vie et le goût de la liberté

Et quand on y goute, tout n’est plus jamais pareil et il n’y a pas de retour en arrière possible. Je me débattais avec cette idée depuis des années des décennies, depuis que j’ai choisi de ne pas avoir de patron et même sans aucun doute antérieurement à ça, mais ça ne suffisait pas, jamais, le décalage restait malgré tout et cette manie de passer tous les autres avant moi me rongeait. Dans mon esprit, je ne pouvais pas faire des choix pour moi ou tenir mes convictions sans considérer les conditions particulières de chacun, parce que je n’avais pas encore tout à fait décalé mon point de vue. De particularité en particularité, de prise en considération en empathie, je devais prendre pour moi la douleur, l’aliénation et la phagocyter pour la faire mienne pensant trouver ainsi la clé d’un langage collectif et la possibilité de lutter.

Le petit pas de côté s’est fait avec mon coming-in : si je n’avais pas la peur particulière des hommes et si je l’avais ingurgitée de force, si j’avais perdu les armes contre cette menace, il y avait un problème, profond, dans cette façon de prendre la peur pour espérer lutter. Le petit renversement s’est effectué : si je suis si mal avec tout ça, ça n’est pas du fait de la peur, non, c’est du fait que je ne puisse pas m’adresser à un homme d’égal à égal, du moins pas totalement puisque l’hétérosexualité conditionnait de fait le rapport que je pouvais avoir avec eux, et que ce soit chez moi, ou chez eux. Le doute persistant dans la relation homme-femme dans les raisons qui motivent un rapprochement ou un affrontement (pour moi c’est peu ou prou la même chose) faisait que trop rarement j’ai eu l’occasion d’avoir un rapport réellement égalitaire avec les hommes que je pouvais croiser. Et les femmes, itou. Et puis l’âge, et puis l’existence, et puis les rapprochements avec des femmes qui ont fait des choix proches des miens, et puis l’urgence, et puis l’exaspération à ne jamais voir évoluer de façon significative la plupart des mecs, tout ça combiné à ce changement dans ma façon de voir les choses avec l’anarchie, tout a contribué à exploser cette prison-là.

Une chose me retenait sans doute avant mon coming-in, que j’ai fini par dénouer grâce à l’anarchie : il ne s’agit pas de créer une alternative sur le modèle existant, il s’agit de tout un nouvel univers, où ce qu’on connait n’existe plus ou ne nous concerne plus. Il ne s’agit pas d’un arrangement, il ne s’agit pas d’une adaptation ou d’une amélioration , il s’agit de totalement autre chose. Pour moi, être lesbienne n’avait pas d’autre sens que recréer l’hétérosexualité mais avec une femme et ça ne m’intéressait pas du tout, comme pour beaucoup l’anarchie n’a pas de sens puisque nous vivons dans un monde régit et tenu par des oppressions multiples. Le jour où j’ai fini par capter que j’étais plus profondément anarchiste que je ne le pensais moi-même, où j’ai enfin vu aussi mes petites émancipations, menées non pas de façon théoriques mais concrètes et souvent sans m’en apercevoir, le jour où j’ai réalisé que ma vie était déjà une lutte et que c’est possible, tout a été renversé. La connaissance profonde de ses motivations, l’honnêteté vis à vis de soi, savoir ce qu’on veut et pourquoi, ont fini le travail. Ça, et la destruction de cette idée que pour lutter aux côtés de, il faut être comme.

Je n’ai pas besoin d’être une victime pour lutter avec des victimes, bien au contraire : être une évadée c’est de la propagande par le fait. L’anarchie ne se contente pas de briser les tôles pour soi, mais cherche à détruire les prisons pour touTEs, et quelle meilleure motivation que de voir des évadéEs et leur joie à l’être, je n’en connais pas et c’est ce qui a tout changé pour moi. L’obsession de la place de victime a fini par évacuer totalement l’idée d’autre chose, non pas un peu pareil ou un arrangement, mais radicalement autre, et cet autre est à inventer chaque jour.

Parler de la difficulté de mener une grève et les sacrifices qu’elle réclame ne donne pas envie de grève. En revanche constater, soi, que la grève crée autre chose, qu’elle est un moment de suspension dans la lourdeur du quotidien, qu’elle est aussi comme la neige à modifier les comportements, ça, c’est enthousiasmant, ça, ça donne envie.

Le jour où j’ai fini par faire rejoindre l’anarchie et ce que je faisais au jour le jour a simplement éclairé différemment mon rapport au féminisme. Je m’étais évertuée à chercher au fond la douleur, voire à créer des peurs, pour fabriquer artificiellement une appartenance à une communauté. Mais je n’avais pas vu, ou plutôt pas regardé en face, que je n’étais déjà plus une femme. Ne pas être une femme était pour moi misogyne, le petit pas de côté m’a fait réaliser que c’était tout au contraire vraiment formidable. J’étais en effet sortie de la classe des femmes, et ce depuis un moment. J’étais sortie du rôle assigné, je savais ce que je voulais et ce que je ne voulais pas, et j’étais une lesbienne politique bien avant de lire la moindre ligne de Wittig. Je ne suis pas une femme, et c’est bougrement chouette.

Sortir de l’hétérosexualité est un tel bouleversement, une révolution, je ne pensais pas à ce point, c’est sidérant, incroyable, et ça va bien au delà d’une bête histoire de couple puisque concrètement je suis toujours célibataire et ma vie n’a pas changé fondamentalement.
Ça n’est pas du tout ce que j’imaginais, coincée dans le schéma préexistant de l’hétérosexualité. Je cherchais des relations autres, véritables, qui ne soient pas délimitées arbitrairement. Ou tu es la femme de, ou tu es l’amie, ou du es, etc. pour moi les séparations n’étaient pas si simple et tout s’entremêlait, et pas seulement pour moi ou mes relations personnelles mais pour la lutte aussi, et j’ai trouvé là ma réponse.
Sortir de l’hétérosexualité a totalement explosé mon rapport aux gens et au monde, c’est une vraie révolution et je n’utilise pas ce terme à la légère. Depuis ce coming-in, j’ai l’impression d’avoir de nouvelles chaussures et de chercher toutes les occasions de marcher : je veux réexplorer toutes les relations que j’ai eues, revoir les gens que j’ai connus avant, voir ce qui est sort maintenant, voir qui ielles sont réellement, mon envie dévorante de tout voir avec mes nouveaux yeux, tout vivre avec ce moi tout neuf, mener des luttes surtout avec cette force-là que je découvre.

Détruire cette prison là est, et de très loin, la plus grande lutte que j’ai jamais menée, et je suis émerveillée de ce que ça entraine dans son sillage. Ce texte de coming-in que j’avais fait portait cette joie, mais je n’avais pas encore réalisé à quel point les changements sont profonds quand on se libère d’une telle chose. Chaque jour qui passe depuis est rempli d’épiphanies sidérantes. Je suis enfin moi, je me suis enfin trouvée, les angoisses ont quasiment disparu, reste -et encore plus vive qu’avant- la volonté de détruire les tôles pour tout le monde. Parce que je sais, maintenant, ce sentiment grisant de l’évasion.