cintrée

 

 

Soyons pas obtus, la société a affiné son langage, c’est un bel effort inclusif. On ne traite plus les artistes de fous quand ils ont l’heur d’être des meufs, on les diagnostique sur leur production avec un regard aiguë d’expertE en gribouillons et autre polésie. Avouez quand même, c’est économique, une séance de psy c’est 60 balles et 2 fois par mois.

Apparemment les gens savent mieux ce que j’ai dans la tête que moi. Bon j’aimerais assez qu’ils me l’expliquassent puisqu’iels sont autant au courant, comment font-iels pour me diagnostiquer bipolaire avec 2 phrases quand un diagnostic psy peut prendre 10 à 15 ans -si on croit à cette segmentation psychiatrique rigide inventée pour bien ranger les humains- et quand ce langage développé depuis que je sais tenir un crayon est aussi fait de choix délibérés. L’imposition des doigts sur l’écran fait office de thérapie, on décrète ceci et cela parce qu’on pense avoir reconnu un trait de soi chez l’autre, la paille et la poutre, parce qu’on ne considère pas l’expression d’artiste autrement que comme le cri des tripes. Le cri n’est pas inné, le cri ça s’apprend, et c’est pas les chanteurs de hardcore qui iront me contredire*. Ce que je vois moi c’est que ce que j’écris, dessine agrafe et distribue est déviant, et que je compte pas tellement lutter contre ça bien au contraire vu que les gens à qui ça cause sont infiniment intéressants et que de toutes façons c’est moi. Dis-toi que si t’y vois la maladie, ça n’est peut être que celle que la société finit par développer dans ta tronche aussi ravagée que la mienne, l’obsession de la normalité.

 

*moi en revanche j’adore me contredire. jcrois que c’est une connerie ce truc de cri pas inné, à mieux y penser, et à vrai dire c’est tout le truc justement de psychiatriser les meufs qui crient, et qu’on les contraint très vite à pas le faire, contrairement aux gars. bon bref. Le cri c’est inné mais faut le dépoussiérer, et en art c’est tout pareil. Faut contraindre l’expression.

cancre

Les fayots premiers de la classe pullulent, ça lève le doigt en criant MOI MOI MOI je veux le bon point j’en ai déjà 9 et à 10 j’ai droit à une image ! Ça poukave les cancres allègrement, les mal sapéEs les filLEs de rien, les mauvaisES en tout. Les cancres eux ricanent de plus belle, et se font la malle pour aller courir dehors.

Ça m’épatera toujours, qu’on kiffe les médailles et la reconnaissance. S’épingler des pins certifiant le label rouge. Devant n’importe qui se prétend au dessus on dira pas qu’on s’en fout, on trouvera fantastique qu’on nous voit, comne si notre existence n’était qu’à la condition du regard en surplomb et que sans ça on était rien. Chais pas, c’est bizarre, je ne ressens pas plus de joie que dans les moments où j’assume justement n’être rien, une pouilleuse, une vaurienne, et qui en plus a l’heur de rire au nez des flatteurs et leur tourner le dos en haussant les épaules. Je suis rien et je te chie dessus, en plus, quel affront.

Y’a donc pas de fierté à s’assumer en parias ? franchement pourquoi tirer la manche de pour chuchoter que là on nous écrase les arpions, je comprends pas, quand on peut se marrer très franchement à s’en foutre ostensiblement et à le brailler plus fort encore. On a donc honte de ce qu’on est, rien du tout dans l’océan, une étoile sur la voûte céleste gigantesque à assumer jusqu’à la polésie la plus niaise si ça nous chante, comme là ?

Faites ce que vous voulez je suis pas votre daronne et j’ai ma vie de rien à mener et contre vous aussi désormais puisque vous avez choisi votre camp, je me demande juste à quel point il faut ne pas avoir de considération pour soi même à trouver génial qu’un état avec tout ce que ça veut dire te consacre.  Bravo, t’es digne de cette politique de merde et tu en deviens le relai. Et ça pavane avec la certification en petit coq déplorable, jouant des ergots contre les vers de terre.

 

zineux

tu dessines depuis que t’es tout ptit, depuis que tu sais tenir un crayon et t’as jamais arrêté, tu faisais ça comme d’autres jouent au foot et ça t’empêchait pas de jouer au foot d’ailleurs, c’était dessiner comme autre chose. un jour on t’as dit qu’il fallait gagner ta croûte, t’as trouvé ça con, et puis t’as vu que y’en a à dessiner jusqu’à leur mort tu t’es dit wah mais c’est super, je vais faire ça et comme ça je travaillerai jamais !

et tu te réveilles un matin en réalisant que tu vois tes potes que si tu signes de livres à des festival où ils vont parce que t’es dans la dèche et que t’as pas les moyens de te payer le train avec ce si fabuleux métier qu’il a choisi de pas payer, et qu’en plus tes potes pensent les festivals comme des endroits de rencontre, autour de micros et de signatures, tu t’astreins à dédicacer comme un con derrière une table pour 2h d’apéro où tout le monde est trop crevé par le bruit et la foule pour avoir une discussion tranquille, tu rentres chez toi triste malade et frustréE et toujours dans la dèche et tu te rends compte que même si t’as vu tes potes tu leur as pas vraiment parlé. Le meilleur moment d’angoulême, mon pote, c’est le dimanche soir quand tout est plié et que la ville s’est vidée, qu’on peut enfin se poser dans le calme et raconter nos conneries.

T’as pas de temps pour voir des gens qui dessinent en dehors des festivals pasque tu dois trimer comme un con pour un magazine à la con ou ton album à boucler dans des délais absurdes pour 3 cacahuètes. Tu te souviens de tes premiers zines et comment c’était n’importe quoi, et comme c’était plus cool de pas avoir de ronds mais au moins t’avais pas à te farcir Leclerc pour espérer rigoler avec tes potes. La même dèche mais beaucoup plus supportable.

Fuck cette merde, on dessine pas pour alimenter l’industrie du papier et réclamer le droit à signer des bouquins où on peut même plus raconter ce qu’on veut comme on veut, quittez le navire de toutes façons il coule, et regardez nos gueules on a des écharpes à la noix et on va pérorer sur france culture ça veut dire quoi ça, on est plus foutus de bavarder autrement que sur nos bouquins “et toi tu bosses sur quoi en ce moment ?”. La dépression de beaucoup c’est tout connement ça, se retrouver englués dans cette merde jusqu’à ne plus chercher à socialiser en dehors de festivals ou ne plus socialiser du tout.

je bosse à ne plus jamais bosser, plus jamais, ça n’a jamais été que ça mon but dans la vie : raconter des conneries à des potes.

il faut réveiller le ponk

nan mais tu te rends compte si moi j’ai réussi à m’embourgeoiser ça veut dire quoi du monde ? putain on est dans la merde les gars, j’en  étais à me dire que c’était fini pour moi les conneries de concerts bien avant cette crise, pourquoi Satan m’a pas foudroyée à la seconde ? Jvais pas redire pourquoi et comment j’ai toujours raison, t’as qu’à me croire sur parole : j’ai raison. Ce qu’on fait et ce qu’on dit, ce qu’on défend et comment on agit ont des conséquences, non seulement sur nous et sur nos potes, mais plus largement parce que mes petits potes on vit pas hors du monde, ce monde c’est nous.

Bref ça fait  une semaine que je prie les Saint Svinkels à réveiller le ponk qui est en moi et à refaire tout le chemin, cvar c’est ma passion dans la vie. Si je résume toutes les engueulades que j’ai pu avoir, toutes sont résumables à : vous voulez être underground et ramasser le fric et ça n’est pas compatible et ça me fait bouillir la merde dans le cul. un paquet de temps que je me fritte HxC avec le gauchisme qui veut faire de milieux underground issus d’idées anars des alternatives molles aux idées qu’on a, en les vidant de leur sens. HE les punks j’avais raison et j’ai été soulagée aussi de le lire chez d’autres, comme Stonehenge le disait y’a peu sur l’usage de paypal, comme je l’ai lu dans ne sais plus quel fanzine, regardez nous là on est tristes comme des cailloux à pleurer nos jeunesses, tu crois que ça vient d’où ?

Tsais mon pote punk, je me suis engueulée avec un tas de gens tu le sais bien et je sais que je suis une connasse quand je m’y mets, mais c’est pas pour le plaisir de l’engueulade que je faisais ça, c’était par amour des copains et de notre vision des choses. Avec vous souvent parce que je voyais la gangrène individualiste au sens libéral et pas anar bouffer notre énergie, bouffer nos façons de faire, l’embourgeoisement de bordeaux a tué nos endroits préférés, le Rastaqouère, le Local U, les squats, notre enthousiasme. Jme demandais pourquoi j’étais si nostalgique de cette époque, et ben c’est juste qu’on est devenuEs des cons à travailler alors qu’on détestait ça. C’est juste que y’a des abrutis à chercher la reconnaissance et le pognon avec notre musique, nos fanzines et nos façons de faire, qu’on a fini par oublier qu’on doit rien à personne et que nos shitbraü seront toujours meilleures que leurs IPA bio de mes couilles.

Je suis partie de Bordeaux dégoutée de voir qu’on nous avait tués, qu’on ne savait plus être marrants et fous, qu’on s’emmerdait comme des pierres, que l’importance que certainEs pensaient avoir à être des figures de l’underground bouffait aussi tout ça, on est que dalle, on est mal sapés, on vit pas comme des bourgeois et on fait du bruit putain. On est pas là pour échanger des LP à la base, on est là pour le live, on est là pour la vie, on est pas là pour devenir une version patchée et cloutée de la bourgeoisie, engoncés dans des couples tradis et des locations d’appart de plus en plus éloignés, en cherchant des trucs alternos plus bobos que punks, en laissant crever les dernier endroits qui nous appartiennent parce qu’on a baissé les bras, on a laissé mourir aussi les trucs collectifs en suivant les restrictions de la mairie, parce qu’on a pas voulu se battre et parce qu’on regardait avec condescendance les derniers alluméEs encore à défendre cette vision de la vie.

On ne pouvait pas lutter contre l’embourgeoisement  : on était pas ensemble. Parce qu’on se regardait entre nous entre les milieux à savoir qui était le plus cool et qui était le plus con, on a jamais su regarder ce qui faisait le commun et à se montrer snobs sur des trucs à la con. Décoincez-vous essayez, être soi même n’est ni honteux ni rien, bordel, c’est quand tu t’ouvres en laissant aussi la possibilité d’être contreditE sans flipper que tu découvres que ce snobisme à la con c’est juste avoir une vision parfaitement normative. Quand on se fichait de moi parce que j’avais le mauvais goût d’aimer Roots de Sepu, quand on arrivait pas à discuter d’autres chose que d’ampli et de pressage de LP, quand les distros sont devenues des magasins autogérés, quand on allait faire des trucs fanzine underground avec Mollat sur l’Iboat, on avait déjà capitulé.

Merde, merde, vos potes les plus cools sont ceux que vous regardez avec pitié, ils boivent et se défoncent parce qu’ils sont tristes, ils boivent et se défoncent parce qu’on a oublié ce que c’est que notre vision DIY, parce que les potes à avoir gagné cette bataille sont ceux à avoir les dents longues, parce qu’on a jamais voulu essayé d’être cohérentEs autrement que dans les mots. On a affiché des trucs antisexistes en laissant des vieilles connaissances se comporter en porcs en leur trouvant un paquet d’excuses, on a vu disparaitre des tas de meufs des milieux, lessivées et en dépression, on a vu crever tout. Et c’est ce que je vois, ici à Paris alors que je cherche un endroit comme le Novo Local que j’aimais tant : il n’y en a pas. Ici la séparation est encore plus nette, et je compte bien aller chercher les punks embourgeoisés par la peau du cul et leur remettre dans la tronche les idées qu’ils sont censés porter. L’anarchie les gars, ça n’est pas un vain mot à brailler en concert pour retourner au turbin le lundi.

 

et ça urge, alors que j’entends mes potes glandus, punks, perdus, anars et autres rebuts de la société dire qu’ils flippent de ne plus dire ce qui paraissait évident y’a pas si longtemps, qu’on refuse le travail. Je me suis pas radicalisée du tout, je reviens à ce que j’étais avant que je pète un câble à force d’avoir aussi emprunté cette voie de merde, la réussite, parce que rien à bordeaux ne pouvait à ce moment là me tirer vers quelque chose de chouette, je me suis engueulée avec un paquet de gens, et toujours pour la même raison. Quand je vois que dire que le travail est une horreur est devenu trop subversif pour être porté, quand je vois que les gens à partager encore cette vision sont vus comme des arrachés à vite faire taire et à réprimer, ça CRAINT et tout devient horriblement étouffant. Vous vous rendez compte qu’on est en train de croire que des gens comme nous sont tombés dans le fascisme ? on en est là en fait : porter ce genre d’idée est devenu encore plus suspect. La faute à cette putain de gauche qui nous veut responsables et la vie qui va en devenant de plus en plus trash, à tous points de vue. Ce qu’on porte comme idée c’est notre vie, et on est en train de crever et la société autour qui a suivi le même mouvement enferme et condamne encore plus ce que nous sommes, que ce soit la taule ou l’HP, alors il est grand temps, mon pote, de réveiller le ponk qui est en toi.

 

Et tu sais, si j’ai pleuré comme une madeleine à ce rarissime concert queer au Novo et sans arriver à réprimer les pleurs, j’ai mis du temps à le comprendre : c’était que pour une fois, pour une fois, je voyais un public heureux et ensemble, des queers et des meufs à fond, dans la joie et l’énergie que je ne voyais plus ailleurs.

tuer tanx

j’essaye depuis quelques jours de me défaire de tout ce qui m’emmerde dans mon activité, ou la rendant contradictoire avec ma vision des choses : devoir produire d’une certaine façon pour vendre derrière, et ceci implique un nom. Un personnage à construire autour, une ligne visible, une marque de fabrique en somme. Même sans en avoir, ne pas en avoir en devient une, dans ce monde.

J’ai remonté, remonté, jusqu’à l’époque où je créais sans me poser les questions en ces termes, quand tanxxx avait 3X et que c’était un nom choisi au pif pour ouvrir un site web pété en html pour produire de tout sans me poser de question, à la punk, et me suis demandé à partir de quand j’ai dévié jusqu’à en arriver à défendre des positions qu’aujourd’hui je contrecarre complètement et jette sur le tas de fumier en les insultant copieusement. Qu’est ce qui a fait basculer ce qui était ma vie dans ce qui est devenu un travail et tout ce que ça a fini de comporter en dissonances. J’en ai  parlé un nombre incalculable de fois, à un point tel que c’est à se demander si c’est pas là THE fucking question de ma vie.

Je me suis demandée quand est-ce que j’ai commencé à parler  de l’exploitation du travail créatif, et tout connement c’est quand je me suis rendue à l’évidence que j’avais fini par adopter cette position bien malgré moi : après être sortie du RMI (le RSA des darons, qui avait l’avantage par rapport au RSA d’être attribué sans qu’on t’emmerde trop) parce que l’éditeur chez qui j’avais signé payait une avance mensuellement que la CAF n’a pas voulu considérer comme des droits d’auteurs mais comme salaire, me giclant donc du dispositif (pour faire rapide ils ont pris en compte le brut de 900 balles quand le net pour moi était en réalité de 550 euros par mois, et pendant 9 mois seulement, sans ouverture à aucun droit de chômage d’aucune sorte contrairement à un salaire). Avant ça, je défendais mon taf correctement sans avoir à brailler syndicalement partout comment il fallait se défendre, à la punk aussi, parce que je n’avais pas d’autre but que de vivre comme je l’entendais et dire à qui voulait me conformer que c’était de la merde.
Non seulement être sortie du RMI mais m’être retrouvée aussi à me foutre en cohabitation avec un mec avec qui nous ne partagions pas équitablement les frais de l’appartement où on vivait tous les deux, quand jusque là dans ma vie cette question là ne s’était alors jamais posée pour moi auparavant (ou je vivais seule dans une ville très abordable, ou à deux avec un compagnon avec qui la question du fric se posait simplement en termes très pratiques et très exactement calculés pour qu’aucun ne pèse sur l’autre).

Pour résumer j’ai commencé à penser le dessin en termes de travail  quand je me suis retrouvée exploitée, quand ce sentiment là en tous cas a été le plus fort dans ma vie et le plus difficile à contrer parce qu’indirect et reposant sur des trucs qu’on ne veut pas forcément regarder en face, le moment où j’ai du me résoudre à taffer pour des trucs de merde, des trucs que je n’aimais pas, mal payés, au lance pierre, à la saint glinglin, inintéressants, et tout ça pour payer un loyer très cher pour nos petits moyens. je perdais le goût du dessin, j’en étais terrorisée, j’ai pensé tout lâcher à ce moment là pour trouver un “vrai taf” sans arriver à me résoudre pour autant de me mettre aux horaires, au patron et à tout le bordel que ça suppose. j’avais choisi le dessin pour vivre par rejet de tout ça, aussi abandonner le dessin m’était impossible ou me retrouver à hurler en permanence parce que je ne peux tout simplement pas supporter cette merde.

Sortir du RMI et de l’autonomie, tout ça a réduit infiniment mes possibilités dans mon dessin, dans ce que je voulais dire, et faire des travaux que je n’aimais pas m’a fait adopter le langage syndicaliste : défendre mon activité comme une professionnelle, défendre le droit de gagner sa croûte avec son dessin. A l’époque j’écrivais beaucoup, et notamment sur les questions dissonantes de tout ça, le corporatisme auquel je me cognais sans cesse dans la défense de ces droits, les impasses que je voyais se multiplier, le mur que je voyais arriver vitesse grand V, l’impossibilité de pouvoir rassembler autour de ces questions, etc. Un éditeur a voulu regrouper ces textes sous le titre “artiste c’est un métier” (en référence à un graffiti bien connu à poitiers dans les années 90), j’ai accepté, puis fait machine arrière, et encore une fois un aller retour pour finalement envoyer balader cette idée définitivement parce que quelque chose clochait là dedans. C’est que je suis chiante, hin, bon.
J’ai pu recadrer ce que je pensais, et sortir aussi de ce discours et de l’impasse du dessin “militant” que j’avais fini par adopter, constatant encore une fois cette aporie dégoutante de faire un gagne pain avec des idées qu’on souhaiterait révolutionnaires, l’antinomie était insupportable. Je nageais en pleine dissonance de l’anarchiste prise au piège de l’exploitation sans capter d’où elle venait exactement, diffuse et sournoise. Il m’a fallu pas mal de temps pour comprendre comment tout ça s’imbriquait entre patriarcat et capitalisme se cognant aux envies personnelles beaucoup plus radicales que cette merde, ça bouillonnait en dedans sans que j’arrive à trouver de sortie. J’ai repris la gravure pour gagner en indépendance vis à vis d’exploiteur et trouver l’autonomie dans mon travail graphique quand mon conjoint a trouvé un taf qui m’a soulagée d’une bonne partie de cette exploitation, mais ça n’a pas suffit, il manquait quelque chose pour me sortir de cet  état que je n’aimais pas, toujours dans la frustration.
J’ai trouvé une sortie possible quand j’ai touché suffisamment de thune pour tout plaquer, au détour d’un sale coup de la vie, mon mec ma vie bordelaise et tout le bordel, ne gardant que mon chat, ma presse et une poignée de livres, et j’ai tout remis à plat, pour de bon, et encore et encore, pour finir par piger ce qui bloquait tout ça. Si je n’avais pas eu ce coup du destin, j’aurais à coup sûr trouvé une autre voie tant tout ça n’était tenable de toutes façons, et je me demande parfois ce qu’aurait été cette voie.

Aujourd’hui je me cogne aux dernières contradictions, celles de mon nom, qui conditionne mon gagne pain, et ceci dans un contexte désormais différent pour moi : je veux sortir de la logique libérale qui fait aussi que je peux gagner ma vie en temps de pandémie : si je suis indépendante financièrement je dépends très directement de mon nom et des réseaux sociaux, et tout ce que ça implique, que ce soit pour le taf la visibilité et la perception par un public, questions que je ne me posais même pas quand j’ouvrais mon premier site, je le faisais comme un fanzine, comme j’ai toujours dessiné : pour les copainEs. Je me suis finalement bien adaptée à la vision libérale des métiers créatifs ici bas, même si je tends du mieux possible à y échapper, reste que je fonctionne en accord avec ce monde là, du fait de l’existence de mon nom et de ce à quoi il renvoie.

Et il y a, dans le fonctionnement d’une boite même réduite à une seule personne, le fait qu’on doive forcément fonctionner dans une logique de croissance, aujourd’hui je me cogne à cette question très concrètement, quand le loyer est mon exploiteur numéro un : comment gagner assez pour un loyer qui augmente légalement sans se retrouver à payer des cotiz faramineuses, obligeant aussi à une ascension sociale même quand on en veut pas ? je vous laisse déduire. Et dans cette ascension forcée le statut vient avec : la croyance que notre parole d’artiste ou d’auteur a une importance, et la culpabilité d’avoir grimpé l’échelle qui fait que ce qu’on écrit ou ce qu’on dessine menace de se charger d’une volonté de changement socedem ou hippie, ou bien de se mettre à croire que sa création, les mots et les images suffisent à changer le monde, sans autre cohérence incarnée dans sa vie propre, en empilant les contresens. L’état veut la croissance de n’importe quelle activité, et si elle est artistique la chargera  en plus de la morgue nécessaire et aveugle à son relai efficace dans la fatuité la plus répugnante d’un art fait pour distraire, pour amuser, pour “élever” et se pensant comme bastion démocratique à protéger avant toute autre chose, protéger le symbole de la vie plutôt que la vie. La fameuse liberté d’expression dont on nous rebat les oreilles, qu’on interroge jamais dans ce qu’elle dit en creuxs. Pas étonnant de la voir débouler à tous les coins de discours réacs, d’extrême droite, de l’état ou de toute personne n’ayant pas grand intérêt à parler de liberté tout court ou de façon très abstraite ou performative. mais je m’égare (de l’est)
Ça n’est pas qu’économique c’est aussi très idéologique, quand on constate ce que produit l’ascension sociale sur les esprits les plus rebelles : un assagissement jusqu’à devenir de vieux croûtons imbus et déconnectés, pensant que les mots performent la vie à eux seuls, sans voir que le mouvement inverse existe tout autant : la vie influe aussi sur les mots.

Je ne supporte plus du tout d’être vue comme tanx, et c’est pour ça que je fuis les endroits où on me perçoit ainsi ou en reviens toujours avec le même malaise, c’est pour ça que j’ai abandonné ma signature sur mes publis et l’idée d’être éditée, quand je refile un fanzine désormais il est vu pour ce qu’il est : un petit truc que je bricole dans mon coin, et c’est tout ce qui m’intéresse : faire, diffuser à la sauvette, laisser mes images trouver leur public toutes seules comme ça arrive parfois en me remplissant de joie d’autant plus quand c’est des gens avec qui je partage une certaine vision de la vie. Qui je suis là dans mon dessin n’a aucune espèce d’importance, ce qui compte c’est ce que le dessin dit et comment c’est reçu, ce que ça produit. Que ce soit en bien ou en mal.

L’envie de tuer tanx déjà là y’a pas mal de temps est toujours là et plus féroce que jamais. Tout de mes envies en art est retenu par cet ultime boulet, celui qu’on se met soi même au pied pour diverses raisons : la volonté égotique d’être reconnue comme artiste, cette volonté liée à vouloir gagner du fric et de la gloire, empêche la libération de l’art dans son mélange aussi et ses échos, il fait s’accrocher aux mesquineries du plagiat, au refus de voir sa création voler librement sans signature ni rien d’autre que ce qu’il est lui et pour lui seul, et participe complètement de cette concurrence interpersonnelle que je hais, puisque restera le loyer à payer et la disparition menaçante de ce qui permet, dans la légalité du moins, de vivre sans travailler. Je ne défendrai jamais le travail, et si je l’ai fait à un moment donné et de façon biaisée c’est pour mieux me cogner à la contradiction et l’impasse. Je relis parfois des textes de cette époque sans même comprendre quelle logique pouvait m’amener à dire de telles choses, je ne comprends plus du tout ce que je voulais dire, quand je braillais que “le travail ne devrait pas être une souffrance” ou qu’artiste est un métier, je n’avais juste pas capté que je demandais alors une exploitation qu’on aime, cette horreur que je ne peux plus entendre aujourd’hui sans péter un boulon, à la façon du très haïssable “vivre en travaillant ou mourir en combattant” des Canuts.

C’est ce que l’exploitation produit, l’amour de l’exploitation en oubliant que ce qu’on veut c’est simplement vivre, et qui dit vivre dit être libre de l’exploitation quelle que soit sa forme, directe ou non. Ce que demandent aujourd’hui les intermittents dans ce cri consternant d’amour du travail n’est pas le travail, c’est exercer une activité qu’ils aiment, croiser des copains avec qui ils aiment exercer cette activité, et pouvoir vivre, avoir un toit et de la bouffe au frigo sans tirer la langue comme des crevards. Ce qu’ils veulent, ça n’est pas travailler, c’est autre chose, mais continuer à prétendre que c’est travailler dont on a besoin continuera à enfoncer tout le monde dans la merde, comme ça se produit depuis plus de 15 ans maintenant à force de s’enfoncer dans ces discours moisis d’exploités volontaires, en se drapant en plus dans la posture qui va forcément de paire, celle de l’artiste dans la conception que l’état souhaite.

Cet aplatissement devant l’oppresseur à lui réclamer à genoux le droit à l’exploitation me fait hurler de rage, quand toute réflexion sur ce sujet devrait conduire à la révolte pure et simple.

Perso je sais où est ma solution, elle sera dans un retour à la vie que j’avais avant cet horrible sentiment d’être exploitée, dans la libre association et autour de ces idées là, pour vivre, et pour lutter plus librement encore sans cet ultime boulet au pied. rien foutre avec des copainEs.