monde de merde, comme disait l’autre

le déconfinement me plait pas, intimement. la peur et l’angoisse donnaient aux gens une fragilité à fleur de peau qui leur faisait dire de jolies choses, des discussions dont je n’avais eu, ou trop rarement jusque là, que trop peu l’occasion d’effleurer la dentelle délicate, et tout ça disparait dans le tumulte qui revient déjà. Les bords de seine sont assaillis et c’est trop bruyant pour laisser les chuchotements s’entendre, et je ne peux plus voir les oiseaux de nuit solitaires et qui avaient envie de hululer, ils sont noyés, ou sont restés chez eux. Il va falloir reprendre mes horaires de chouette, moi aussi, pour espérer retrouver ces moments de grâce. Pour le reste je ne sais pas si ça sera possible, tout me rend triste, et pour le reste il y a la rage, ce qui faisait tenir s’est évanoui aussi vite que c’est apparu, pfuit ! on en a plus besoin, dans le grand monde grouillant, de cette dentelle d’émotions, et on veut l’oublier surtout. vite se retrouver, vite se remettre dans les rails, vite travailler, vite, oublier les questions qu’on a pu se poser, vite, vite. Je n’ai pas tellement vécu de rupture de mon quotidien, sauf à cet endroit, comme si le confinement avait rendu les gens un peu plus comme moi, un temps, et me rendait un peu plus normale, ou adaptée, comme si tout à coup ma façon de voir le monde était comprise peut-être, chez certainEs. le vent qui souffle ce soir ne m’amène plus les chants nocturnes mais des brailleries de gens saouls, et pas de cette ivresse qui épanche, celle dont on ne s’aperçoit qu’en se levant, après des heures à discuter tranquillement dans le calme, heureux d’être là et d’avoir partagé vraiment. A peine on installait un bar pour faire des bières à emporter qu’il était pris d’assaut, ce constat déprimant, y’a des canettes à côté à 3 fois moins cher, mais ça fait trop punk sans doute. M’en fous je retrouverai mes plumes de nuit et mon inadaptation à ce monde qui n’a jamais cessé d’être qu’un monceau de merde, et qui a rattrapé ses évadéEs temporaires. J’espère pas touTEs.

et toi, comment ça va ?

-tu l’as acheté sur amazon ton chien ? qu’il lui demande. j’en aurais bien besoin aussi, et pi là avec les frais de port offerts faut en profiter.  J’ai plus une thune pour acheter des nouilles et j’en ai 384 paquets en stock, même en prenant que des coquillettes j’ai plus un centimètre carré pour poser mon cul, et ça devient chaud depuis qu’on est passés à 3 minutes de sortie par jour pour le jogging, je suis à peine sorti de chez moi que je dois remonter les 4 étages vite fait, sans compter le cerbère qui veille au second.
-ho tu sais, je me plains pas, y parait que des gens mangent leurs enfants
-he voilà, y’a toujours des gros malins pour s’en tirer mieux que d’autres.

Sylvaine contre les gens contre le coronavirus (bibliothèque verte)

 

Fraichement débarquée de mon biplan, au seuil apocalyptique de l’humanité et sous ma peau de bison, je réfléchis, recluse, à comment sortir mes congénères de la dépendance à la vaine modernité sans avoir à les approcher à moins d’une longueur de bras de calamar géant.
Le virus est un cri de la Nature, une vengeance qui s’exprime par le biais inattendu du pangolin. Il n’existe pas de rébellion ridicule, me dis-je, il n’existe pas de raison de penser que le pangolin n’est pas majestueux aussi, et son courage force le respect.

 


Le café est passé et je le bois comme un remède au trouble de mon âme, comment faire pour transmettre ma sagesse à cette humanité débilisée par des écrans pullulant de virus, suis-je contrainte à mon tour de détourner ces outils. Va, me dis-je à moi-même, surmonte ta répugnance, la Terre l’exige. J’observe mon téléphone, hésitante. M’en servir pour prodiguer mon savoir ou en dévorer le lithium, telle est la question qui me taraude.

Sylvaine relève son col et appuie sur le starter

Résumé des épisodes précédents :

Sylvaine, devenu lesbienne pour la force de la rime, a vaincu une année de tempêtes. Un long voyage avec un simple baluchon avec son ordinateur et sa presse dedans, de Bordeaux à Paris. Voulant voir la grande ville elle s’étonna de passer son temps sous les majestueux arbres à bayer avec les corneilles au Buttes, soudainement prise de polésie, forcément bucolique. Un an passa, donc, et vint à nouveau le temps de la transhumance printanière. S’étirant à grand peine d‘un hibernage douillet, elle s’apprête à chausser à nouveau ses bottes de 1,57414 lieues selon son application citymapper. Le vent sauvage de l’aventure souffle à nouveau sur sa nuque endolorie de s’être encore endormie de traviole, elle boit son café face au petit velux de sa grotte. Pensive, elle songe au périple prochain, et se prépare à l’austérité d’une vie sans wifi ni meubles, et s’impatiente de cette austérité comme d’autres attendent Noël ou Pâques selon qu’on aime la dinde ou l’agneau. Elle, elle attend carême, l’excitation la rend fébrile et la remplit d’une joie presque juvénile. Son animal, le poil ébouriffé et le regard torve, la regarde comme on regarde un inopportun venu vous draguer lourdement alors qu’on faisait des bulles de morve allongée dans l’herbe. Courage, Noble Chat, si Sylvaine est impatiente elle ne saurait te brusquer. Encore 7 jours, se dit-elle.
7 jours de préparatifs, et de cuisine de pemmikan.

25 février 2020
J moins 4
Mon corps d’albumine colle aux draps dans la grisaille de l’aube. 9h30 c’est pas une heure.
je coule jusque dans la cuisine en égrenant la to-do list, cartons, balai, herbe et pack d’autant d’étages.
je vais éreinter encore mes pylones dans six fois le virage quatre fois, mini, je soupire ce constat, je roule décide d’embrumer ma piaule aux murs carton. La bête dans le coin profite de l’ouverture et renifle les restes secs qu’on m’avait chargée d’arroser, deux solstices passés à hurler sous la lune ne m’ont pas rendue plus responsable, je ricane, et je pense à de l’essence promesse de purification. Electricité, gaz, ondes magnétiques d’une communication vaine, chapelet dérisoire et rassurant. Avec assurance je paraphe le cellulose, saisit les bribes indispensables et trace ma route, destination poisson mort sur boule de riz, temps suspendu dans l’enfer des voyages microscopiques.

27 février 2020
J -2
du déni à l’optimisme, je danse les heures, et elles accélèrent tout en s’étirant. Le flipper de mon humeur envoie des extraballs en rafale, je frôle le tilt, et l’hippocampe noyé par trop de café je me paume. Campée au beau milieu, un pied sur chaque pôle, je fléchis ma viande et creuse mon découvert : la résilience du départ. Je me tord dans les excuses, et le no future en dieu adorable m’assouplit. Je dégringole puisqu’il faut bien avaler des choses d’ici là, et zoner près des arbres timides pour les saluer encore une pas tout à fait dernière fois. Domac inévitable sur la route, comme un hasard, tu parles, il sponsorise ma transhumance.
28 février 2020
J -1
savoir comment on décide de la fin, qu’on peut lancer le générique, tirer le rideau. Les dernières amibes encore vivantes me regardent au milieu des cercueils provisoires, angoisse d’autant de capsules hibernantes dans une boite d’allumettes. Tout pèse sur mes yeux en crispant mes dorsaux, j’ai les semelles engourdies, calme plat sur la mer encéphalorachidienne, les açores m’essorent, faiblissent ma vigilance orange en prévision d’un vent force 8. Addiction au chiffon, ivresse de l’alcool ménager, je me saoule pour passer le temps au mitan de la veille. Les lendemains n’en finissent jamais, c’est pénible.
Encore  des morceaux surgissent dans la poussière, générés par l’ombre inquiétante des recoins oubliés. Cette armée ténébreuse des farfadets en mitose constante est invincible, et je n’ai plus assez de pièges et je suis trempée de la sueur d’Hercule maudissant Augias. Un joint serait pas de trop, un grand verre de destop pour m’en réhydrater, alors je me pose, j’en ai marre.
Un coup d’oeil au sablier pour constater le désert qui n’en finit plus de couler, je compte les escales, les étapes et les troquets, je fais le bilan en ignorant les aggios. Une grande goulée de déni encore et je devrais voir le bout des montagnes autour.
29 février 2020
Jour J
arrimée sous l’épaisseur de viscose chaude, je me décrasse les yeux bleuis des écrans. mes synapses s’électrisent à l’annonce d’une heure d’arrivée. Samedi, pardi, he oui, jour J.
je fais la crêpe en gémissements, la Bête chante en chœur. la caféine serait mieux en intraveineuse, directe à la pompe aortique, ne pas tout larguer par la fenêtre est le plus gros effort matinal. Vivement le crépuscule, et Poséidon exauce mon souhait, sauce averse perverse, les salauds se liguent.
encore une tasse, 113ème cigarette. soixante quinze pour cent d’une heure et je rejoue l’ascenseur en ahanant mon ras le bol.
1er mars 2020
J +1
Ce matin la gueule en tek rejette l’eau, j’engloutis le paracétamol, molle. La paupière aussi lourde que l’âme collante comme le bitume au soleil, j’agace mes cheveux et dresse ma colonne. La caféine en éternelle pénurie, je pisse mon réveil. Partout une muraille m’enserre, même en carton. J’éventre un pan le schlass en avant, et je crie victoire, même minus, y’a des jours on se contente d’encore plus moins.

Faignante et feignante, je regarde ailleurs et prends la porte. La clé au bout de la chaine frappant ma cuisse bétonnée me rappelle que ce soir je saurai où échouer ma viande après absorption des liquides et expulsion d’humeurs, mercato prolo.

Qu’est-ce qu’il est drôle, je me disais, et tiens c’est marrant mais il est plus grand et plus beau que dans mon souvenir. Alors que d’autres s’affairent sérieusement pour un concert juste à côté, je déconne avec Claude François. Allongé négligemment sur des coussins, et je mange une pêche, légèrement penchée sur lui, Il fait mine de craindre que le jus ne dégouline sur sa belle chemise col pelle à tarte, j’en rajoute en faisant mine d’essuyer mes mains directement à la viscose, et nous rions.

La canicule n’a pas encore commencé, et mon cerveau est déjà en fusion. ou alors j’ai très envie de tarte aux pêches.