bricoporno

aujourd’hui je suis allée au brico acheter des chevilles. C’est un peu devenu un truc hebdomadaires, quasi, et je vais bientôt avoir de quoi monter une franchise leroy merlin et conseiller à tour de bras ça peut me faire une reconversion avec cette formation sur le tas, tu vas me dire,, et en ces temps difficiles ça peut être utile. le mec qui m’a aiguillée alors que je regardais, circonspecte, les subtilités du dialecte bricoleur, a ajouté avec un regard un peu craintif “je peux vous dire un truc ? je vous trouve magnifique… pardon si c’est déplacé” au point où j’en suis du désespoir généralisé qui s’incarne tout entier dans cette histoire de chevilles à la con, j’ai accepté avec bonheur le compliment. Tout part en couille sévère mais HEH je suis magnifique. on fera de beaux cadavres.
 
mais quand même, nom de dieu, vla ti pas que le look GI Jane délabrée avec cernes apparentes fait fureur, ça doit être tous ces bidasses qu’on voit partout c’est en train de finir de polluer l’imaginaire des gens jusqu’à leur sens de l’esthétique. HORREUR !
en descendant de l’étage “enfer personnel : les chevilles qui prennent pour tout le malheur du vieux monde” je croise une femme, âgée, et énervée (ce qui n’a rien à voir, quoique, va savoir) qui maugrée “mais ils y connaissent rien, à quoi ça sert de demander si on en sait plus” ce qui me fait rigoler franchement, alors elle s’arrête, surprise et ajoute “non mais je vous jure, je m’y connais plus qu’eux !
-haha mais je vous crois totalement !
-je cherchais des charnières de 5cm sur 2 pour une porte, c’est précis ça, et là ils me sortent des trucs d’une longueur pas croyable !”
 
je lui souhaite bon courage et pars admirer les scies. Y’a une “scie de voleur” qui existe, ça me fait rire et ça me donne évidemment envie d’en avoir une, je résiste vaillamment. je trouve pas l’enduit. J’en ai marre. je chope quand même une espèce de guirlande à LED pour essayer d’éclaircir mon trou. bientôt la boule à facettes pour enluminer l’apocalypse.
à la caisse, une autre dame âgée avait perdu son portefeuille “quelque part dans le quartier”, ce qui pour le moins vague. Mais au lieu de s’en tenir là elle passe bien 15mn à expliquer des tas de trucs sur la perte de sa carte à la caissière qui s’en fout, au bout d’un moment je lui suggère que si la perte est déclarée les achats effectués avec par l’éventuelLE facheur-euse sont remboursés vu que la carte est assurée, et ça l’énerve. Ben oui c’est pas des conseils qu’elle veut, c’est geindre des plombes, ok, ok. elle trouve le moyen de caser que “elle est cool, elle, mais y’a des gens dans la merde qui ont perdu leur emploi depuis, et…” je grimace et prends sur moi, je jette juste un regard consterné à la caissière qui reste placide (sans museau) et m’encaisse. J’entends télépathiquement un “pfiou si tu savais, comment j’en vois en ce moment des maboules !”. Je renvoie un “ho tu sais, j’en suis de la grande famille des maboules aussi”. Je me demande si ils m’ont repérée comme folle avec une perversion particulière.
je rentre, je perce, le mur veut rien savoir ce gros con et j’ai tout dégueulassé la cuisine avec du plâtre. Alors je range mes nouvelles chevilles avec les 5421 autres, je décide que c’est marre là ça va bien les conneries et j’ai du boulot.
si vous voulez des chevilles à plaques de plâtre, à carreau de plâtre, universelles, longues ou moins longues, de différentes formes et des coloris riches et variés, hésitez pas.

 

épilogue
après 3 mois d’errances, de fausses routes, d’appels aux sages sur les montagnes Youtube de la connaissance DIY, après avoir chopé moultes modèles, couleurs, longueurs de chevilles, j’atteignais enfin hier la Vérité Vraie.
J’ai pigné, j’ai chialé, j’ai vécu dans le bordel et le ménage qui se fait plus trop, autour, dessous et derrière, et tout ça me déprimait, j’étais là à me trainer comme une limace à geindre, le monde s’écroulait avec mes murs, plus rien n’avait de sens, la lutte se sert à rien, tout part en couilles, à quoi bon, je vais tout arrêter de mon taf et de cette façon de vivre ça rime à rien, etc, etc.

Hier, j’avais tout abandonné une ultime fois en envoyant tout balader comme je sais si bien faire quand j’en peux pu. C’est à dire avec un coup de pied rageur, et en chargeant une seule personne de tout mon malheur : LE PROPRIO.
Après avoir dépensé le PIB du luxembourg en chevilles diverses dans le brico pas à côté, J’ai trouvé 2 patères à 2,5 euros à 20m de chez moi qui ont magiquement réglé un des problèmes de rangement que je me trainais depuis le début de confinement. L’écroulement des étagères montées de travers avec des chevilles pas adaptées et posées n’importe comment a éveillé en moi un démon que je connais trop bien, un démon nommé Javaisraisontuvasvoirputaindebordel.
Une saloperie celui là, je vous garantis, sa perversion consiste à détourner du problème qu’on a réellement (pas de rangement) à un problème annexe (le mur). L’idiot, la lune, le doigt.
Ignorant totalement que les patères m’avaient en réalité coûté 1420,42 euros en chevilles inutiles (sauf 12 parmi les 45123 à dispo, ça aurait été vraiment hilarant que je n’eusse pas acquis de chevilles adaptées dans ma quête, il faut avouer), j’ai dansé une gigue de satisfaction et de plénitude, telle une païenne bourrée sous une lune pleine. Une bourrée de païenne.
Et c’est là que mon cerveau s’est décidé à se mettre en route, en me susurrant que peut-être il faut arrêter de vouloir à tout prix mettre les étagères là où elles avaient été posées originellement. et que si je concédais à un petit effort pour déplacer les choses et faire preuve d’un peu d’imagination, il se pourrait bien que j’eusse la solution là devant moi.
Et ô magie, ô bonheur, ô satisfaction infinie : une heure plus tard j’avais réussi à monter une étagère.

Fallait juste changer de mur.
C’est pas que je suis con, c’est que je suis neuroatypique, comme on dit.
 

monde de merde, comme disait l’autre

le déconfinement me plait pas, intimement. la peur et l’angoisse donnaient aux gens une fragilité à fleur de peau qui leur faisait dire de jolies choses, des discussions dont je n’avais eu, ou trop rarement jusque là, que trop peu l’occasion d’effleurer la dentelle délicate, et tout ça disparait dans le tumulte qui revient déjà. Les bords de seine sont assaillis et c’est trop bruyant pour laisser les chuchotements s’entendre, et je ne peux plus voir les oiseaux de nuit solitaires et qui avaient envie de hululer, ils sont noyés, ou sont restés chez eux. Il va falloir reprendre mes horaires de chouette, moi aussi, pour espérer retrouver ces moments de grâce. Pour le reste je ne sais pas si ça sera possible, tout me rend triste, et pour le reste il y a la rage, ce qui faisait tenir s’est évanoui aussi vite que c’est apparu, pfuit ! on en a plus besoin, dans le grand monde grouillant, de cette dentelle d’émotions, et on veut l’oublier surtout. vite se retrouver, vite se remettre dans les rails, vite travailler, vite, oublier les questions qu’on a pu se poser, vite, vite. Je n’ai pas tellement vécu de rupture de mon quotidien, sauf à cet endroit, comme si le confinement avait rendu les gens un peu plus comme moi, un temps, et me rendait un peu plus normale, ou adaptée, comme si tout à coup ma façon de voir le monde était comprise peut-être, chez certainEs. le vent qui souffle ce soir ne m’amène plus les chants nocturnes mais des brailleries de gens saouls, et pas de cette ivresse qui épanche, celle dont on ne s’aperçoit qu’en se levant, après des heures à discuter tranquillement dans le calme, heureux d’être là et d’avoir partagé vraiment. A peine on installait un bar pour faire des bières à emporter qu’il était pris d’assaut, ce constat déprimant, y’a des canettes à côté à 3 fois moins cher, mais ça fait trop punk sans doute. M’en fous je retrouverai mes plumes de nuit et mon inadaptation à ce monde qui n’a jamais cessé d’être qu’un monceau de merde, et qui a rattrapé ses évadéEs temporaires. J’espère pas touTEs.

et toi, comment ça va ?

-tu l’as acheté sur amazon ton chien ? qu’il lui demande. j’en aurais bien besoin aussi, et pi là avec les frais de port offerts faut en profiter.  J’ai plus une thune pour acheter des nouilles et j’en ai 384 paquets en stock, même en prenant que des coquillettes j’ai plus un centimètre carré pour poser mon cul, et ça devient chaud depuis qu’on est passés à 3 minutes de sortie par jour pour le jogging, je suis à peine sorti de chez moi que je dois remonter les 4 étages vite fait, sans compter le cerbère qui veille au second.
-ho tu sais, je me plains pas, y parait que des gens mangent leurs enfants
-he voilà, y’a toujours des gros malins pour s’en tirer mieux que d’autres.

Sylvaine contre les gens contre le coronavirus (bibliothèque verte)

 

Fraichement débarquée de mon biplan, au seuil apocalyptique de l’humanité et sous ma peau de bison, je réfléchis, recluse, à comment sortir mes congénères de la dépendance à la vaine modernité sans avoir à les approcher à moins d’une longueur de bras de calamar géant.
Le virus est un cri de la Nature, une vengeance qui s’exprime par le biais inattendu du pangolin. Il n’existe pas de rébellion ridicule, me dis-je, il n’existe pas de raison de penser que le pangolin n’est pas majestueux aussi, et son courage force le respect.

 


Le café est passé et je le bois comme un remède au trouble de mon âme, comment faire pour transmettre ma sagesse à cette humanité débilisée par des écrans pullulant de virus, suis-je contrainte à mon tour de détourner ces outils. Va, me dis-je à moi-même, surmonte ta répugnance, la Terre l’exige. J’observe mon téléphone, hésitante. M’en servir pour prodiguer mon savoir ou en dévorer le lithium, telle est la question qui me taraude.

Sylvaine relève son col et appuie sur le starter

Résumé des épisodes précédents :

Sylvaine, devenu lesbienne pour la force de la rime, a vaincu une année de tempêtes. Un long voyage avec un simple baluchon avec son ordinateur et sa presse dedans, de Bordeaux à Paris. Voulant voir la grande ville elle s’étonna de passer son temps sous les majestueux arbres à bayer avec les corneilles au Buttes, soudainement prise de polésie, forcément bucolique. Un an passa, donc, et vint à nouveau le temps de la transhumance printanière. S’étirant à grand peine d‘un hibernage douillet, elle s’apprête à chausser à nouveau ses bottes de 1,57414 lieues selon son application citymapper. Le vent sauvage de l’aventure souffle à nouveau sur sa nuque endolorie de s’être encore endormie de traviole, elle boit son café face au petit velux de sa grotte. Pensive, elle songe au périple prochain, et se prépare à l’austérité d’une vie sans wifi ni meubles, et s’impatiente de cette austérité comme d’autres attendent Noël ou Pâques selon qu’on aime la dinde ou l’agneau. Elle, elle attend carême, l’excitation la rend fébrile et la remplit d’une joie presque juvénile. Son animal, le poil ébouriffé et le regard torve, la regarde comme on regarde un inopportun venu vous draguer lourdement alors qu’on faisait des bulles de morve allongée dans l’herbe. Courage, Noble Chat, si Sylvaine est impatiente elle ne saurait te brusquer. Encore 7 jours, se dit-elle.
7 jours de préparatifs, et de cuisine de pemmikan.

25 février 2020
J moins 4
Mon corps d’albumine colle aux draps dans la grisaille de l’aube. 9h30 c’est pas une heure.
je coule jusque dans la cuisine en égrenant la to-do list, cartons, balai, herbe et pack d’autant d’étages.
je vais éreinter encore mes pylones dans six fois le virage quatre fois, mini, je soupire ce constat, je roule décide d’embrumer ma piaule aux murs carton. La bête dans le coin profite de l’ouverture et renifle les restes secs qu’on m’avait chargée d’arroser, deux solstices passés à hurler sous la lune ne m’ont pas rendue plus responsable, je ricane, et je pense à de l’essence promesse de purification. Electricité, gaz, ondes magnétiques d’une communication vaine, chapelet dérisoire et rassurant. Avec assurance je paraphe le cellulose, saisit les bribes indispensables et trace ma route, destination poisson mort sur boule de riz, temps suspendu dans l’enfer des voyages microscopiques.

27 février 2020
J -2
du déni à l’optimisme, je danse les heures, et elles accélèrent tout en s’étirant. Le flipper de mon humeur envoie des extraballs en rafale, je frôle le tilt, et l’hippocampe noyé par trop de café je me paume. Campée au beau milieu, un pied sur chaque pôle, je fléchis ma viande et creuse mon découvert : la résilience du départ. Je me tord dans les excuses, et le no future en dieu adorable m’assouplit. Je dégringole puisqu’il faut bien avaler des choses d’ici là, et zoner près des arbres timides pour les saluer encore une pas tout à fait dernière fois. Domac inévitable sur la route, comme un hasard, tu parles, il sponsorise ma transhumance.
28 février 2020
J -1
savoir comment on décide de la fin, qu’on peut lancer le générique, tirer le rideau. Les dernières amibes encore vivantes me regardent au milieu des cercueils provisoires, angoisse d’autant de capsules hibernantes dans une boite d’allumettes. Tout pèse sur mes yeux en crispant mes dorsaux, j’ai les semelles engourdies, calme plat sur la mer encéphalorachidienne, les açores m’essorent, faiblissent ma vigilance orange en prévision d’un vent force 8. Addiction au chiffon, ivresse de l’alcool ménager, je me saoule pour passer le temps au mitan de la veille. Les lendemains n’en finissent jamais, c’est pénible.
Encore  des morceaux surgissent dans la poussière, générés par l’ombre inquiétante des recoins oubliés. Cette armée ténébreuse des farfadets en mitose constante est invincible, et je n’ai plus assez de pièges et je suis trempée de la sueur d’Hercule maudissant Augias. Un joint serait pas de trop, un grand verre de destop pour m’en réhydrater, alors je me pose, j’en ai marre.
Un coup d’oeil au sablier pour constater le désert qui n’en finit plus de couler, je compte les escales, les étapes et les troquets, je fais le bilan en ignorant les aggios. Une grande goulée de déni encore et je devrais voir le bout des montagnes autour.
29 février 2020
Jour J
arrimée sous l’épaisseur de viscose chaude, je me décrasse les yeux bleuis des écrans. mes synapses s’électrisent à l’annonce d’une heure d’arrivée. Samedi, pardi, he oui, jour J.
je fais la crêpe en gémissements, la Bête chante en chœur. la caféine serait mieux en intraveineuse, directe à la pompe aortique, ne pas tout larguer par la fenêtre est le plus gros effort matinal. Vivement le crépuscule, et Poséidon exauce mon souhait, sauce averse perverse, les salauds se liguent.
encore une tasse, 113ème cigarette. soixante quinze pour cent d’une heure et je rejoue l’ascenseur en ahanant mon ras le bol.
1er mars 2020
J +1
Ce matin la gueule en tek rejette l’eau, j’engloutis le paracétamol, molle. La paupière aussi lourde que l’âme collante comme le bitume au soleil, j’agace mes cheveux et dresse ma colonne. La caféine en éternelle pénurie, je pisse mon réveil. Partout une muraille m’enserre, même en carton. J’éventre un pan le schlass en avant, et je crie victoire, même minus, y’a des jours on se contente d’encore plus moins.

Faignante et feignante, je regarde ailleurs et prends la porte. La clé au bout de la chaine frappant ma cuisse bétonnée me rappelle que ce soir je saurai où échouer ma viande après absorption des liquides et expulsion d’humeurs, mercato prolo.