ecce houmous

 

J’enjambe le chat, j’attrape du bout des doigts le sopalin sur la cheminée où y’a mes produits en vrac sous un plastique CANSON censé rester propre pour mon papier le temps qu’il s’imprègne d’eau. Je lève les bras haut pour ne pas me cogner dans le plateau de ma presse, je marche en crabe pour atteindre le petit bout de table où une vitre trop petite a recueilli l’encre étalée, j’encre en retenant la vitre avec une main et mon rouleau est trop grand pour l’autre, j’inspire profondément encore pour pas tout envoyer par la fenêtre, je me cogne dans un fauteuil dans le passage où j’ai posé le papier sur un carton format raisin, en équilibre sur les accoudoirs. J’encre le lino, la lumière éclaire tout autour de la tête et rien devant mes yeux, mon ombre suit mon rouleau et je l’engueule, je pose comme je peux le rouleau, en dégueulassant le coin de table pas adapté, je saisis un coin du papier, en exécutant ce que je préfère voir comme une gracieuse torsion, le format raisin humide ploie, je pose le petit côté sur mon repère. Je bouge la presse pour laisser la place au plateau lors de son déplacement. Je me saisis à nouveau d’un coin du papier, de l’autre côté ce coup-ci, et le lève délicatement. Je me déplace vers l’étendoir, 75cm à vue de nez, avec juste un tas de câbles au sol. Je regarde le tirage et comme d’habitude il est superbe, fin, l’encrage est bon et uniforme, la taille subtile et l’ensemble équilibré.

Je pense aux schémas dans mon vieux livre sur les techniques d’impression, qui donnent des exemples d’ateliers bien pensés, l’humide dans un coin, le sec dans l’autre, de la place et des plans de travail dégagés, en mangeant mon houmous au dessus de la seule toute petite table encombrée et en admirant mon chef-d’œuvre.

romance à la française

y’a des jours t’es retournée alors que tu pensais juste acheter unepompe à vélo à decath, on a l’aventure à hauteur de son ambition. Belzébuth qui pourrit depuis des semaines piaffe de ne pas pouvoir visiter Notre Dame de nuit et je me languis de pas avoir mal au cul sur sa selle. Alors que j’attendais qu’on vienne me sortir un foutu ticket sur les caisses qui n’ont d’automatique que les emmerdes qui vont avec, je me figeais d’un coup, tétanisée, un frisson me parcourant de là à là, selon l’axe épinier.

Bon sang de bordel de merde. Grave, posée, sortant d’un coffre résonnant comme une nef, suave mais ferme, assurée mais rassurante, le top du must de la crème des voix jamais entendues dans ma vie et Satan sait que j’ai du en endurer des voix. J’ai pas pu résister, j’ai du me retourner et dévisager de qui ça pouvait bien sortir. Le mec m’a regardée, j’ai cru me liquéfier, j’avais envie de me jeter à ses pieds en le suppliant de me susurrer des trucs à l’oreille, une liste de course, un agenda ministériel ou même le journal de Lutte Ouvrière tu te rends compte.
j’avais envie de le suivre partout demander des conseils en chaussettes de foot, je remarquais les enfants dont il était affublé : j’étais choquée qu’on sorte son organe comme ça devant ses mômes, tranquillement, et qu’on s’étonne qu’on se retourne éberluée quand on ose exhiber ainsi ses atouts. J’ai jamais été trop sainte Nitouche mais quand même, on fait pas ça n’importe où, y’a des concerts pour ça, merde.

la nuit

Ce soir,  un mec m’a abordé dans le métro pour me demander si je fumais. alors pensant qu’on allait encore me refiler une boulette, j’ai répondu que oui, occasionnellement. Pas d’bol, le gars voulait juste me taper du tabac. Bon. Après tout je dois avoir encore un micro bout dans un fond de poche de veste. Pendant qu’il roule, il me pose des question, et qu’est-ce que je fais, et est-ce que je vais à “des soirées” je rigole : ah putain non quelle horreur ça m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse c’ets discuter. ah bon, ça alors. Ah oui bédave et picoler et discuter, oui voilà ce genre là, sans forcément bédave ou picoler, d’ailleurs. Lui il me dit qu’il est électricien du métro haaa ça m’intéresse que je lui dis, tu dois avoir des clés magiques pour des endroits interdits et tout FRRR. Il a pas l’air de trouver ça formidable, vu que c’est son boulot, bon, normal. Il essaie de trouver un truc alors qu’on remonte à la surface, et là alélouya, le domac est encore ouvert alors je m’exclame HA PUTAIN LE DOMAC EST OUVERT ENCORE ALELOUA. Il a l’air perdu devant mon enthousiasme.

ha bon tu vas prendre un mac do
ben oui j’ai faim
ah bon
je fais la queue, je commande, je poireaute, je dis oui à un mec qui zone pour lui payer un coca, je récupère ma commande, je file le coca au gars.
alors que je la range au chaud dans mon sac, le mec toujours là est éberlué, j’ai vraiment pris un domac. Ben putain,  quand même ça me semblait évident mais ok soit. n’empêche que toi t’es assez con pour être encore là, alors je lui dit “ben t’es encore là”. Il me fait remarquer que j’ai mal  fermé mon sac, je hausse les épaules. Il réitère et je m’agace “‘mais putain, t’occupes”, qu’ils sont relous bon sang je le sais si mon sac est assez fermé merde, c’est MON sac. il me demande mon numéro : ha non je fais pas ça. Ah bon.

ben non. Ah mais alors je te laisse le mien. Ha ben non là je vais bouffer tu vois bien j’ai pris un domac, c’est que j’ai faim, ciao. Ha ben pourquoi tu prends pas mon numéro, ben parce que j’en ai pas besoin. Le mec reste planté comme un con, à plus trop savoir quoi dire, il bafouille ‘”mais alors on se dit salut bonne soirée ?” oui voilà, salut bonne soirée.

chais pas, moi  t’as les clés magiques d’électricien du métro t’attends pas à ce qu’on refile un numéro pour niquer dans un appartement chiant, tu rencardes dans les lieux secrets du métro, merde. Soyez un peu imaginatifs, bordel.

bricoporno

aujourd’hui je suis allée au brico acheter des chevilles. C’est un peu devenu un truc hebdomadaires, quasi, et je vais bientôt avoir de quoi monter une franchise leroy merlin et conseiller à tour de bras ça peut me faire une reconversion avec cette formation sur le tas, tu vas me dire,, et en ces temps difficiles ça peut être utile. le mec qui m’a aiguillée alors que je regardais, circonspecte, les subtilités du dialecte bricoleur, a ajouté avec un regard un peu craintif “je peux vous dire un truc ? je vous trouve magnifique… pardon si c’est déplacé” au point où j’en suis du désespoir généralisé qui s’incarne tout entier dans cette histoire de chevilles à la con, j’ai accepté avec bonheur le compliment. Tout part en couille sévère mais HEH je suis magnifique. on fera de beaux cadavres.
 
mais quand même, nom de dieu, vla ti pas que le look GI Jane délabrée avec cernes apparentes fait fureur, ça doit être tous ces bidasses qu’on voit partout c’est en train de finir de polluer l’imaginaire des gens jusqu’à leur sens de l’esthétique. HORREUR !
en descendant de l’étage “enfer personnel : les chevilles qui prennent pour tout le malheur du vieux monde” je croise une femme, âgée, et énervée (ce qui n’a rien à voir, quoique, va savoir) qui maugrée “mais ils y connaissent rien, à quoi ça sert de demander si on en sait plus” ce qui me fait rigoler franchement, alors elle s’arrête, surprise et ajoute “non mais je vous jure, je m’y connais plus qu’eux !
-haha mais je vous crois totalement !
-je cherchais des charnières de 5cm sur 2 pour une porte, c’est précis ça, et là ils me sortent des trucs d’une longueur pas croyable !”
 
je lui souhaite bon courage et pars admirer les scies. Y’a une “scie de voleur” qui existe, ça me fait rire et ça me donne évidemment envie d’en avoir une, je résiste vaillamment. je trouve pas l’enduit. J’en ai marre. je chope quand même une espèce de guirlande à LED pour essayer d’éclaircir mon trou. bientôt la boule à facettes pour enluminer l’apocalypse.
à la caisse, une autre dame âgée avait perdu son portefeuille “quelque part dans le quartier”, ce qui pour le moins vague. Mais au lieu de s’en tenir là elle passe bien 15mn à expliquer des tas de trucs sur la perte de sa carte à la caissière qui s’en fout, au bout d’un moment je lui suggère que si la perte est déclarée les achats effectués avec par l’éventuelLE facheur-euse sont remboursés vu que la carte est assurée, et ça l’énerve. Ben oui c’est pas des conseils qu’elle veut, c’est geindre des plombes, ok, ok. elle trouve le moyen de caser que “elle est cool, elle, mais y’a des gens dans la merde qui ont perdu leur emploi depuis, et…” je grimace et prends sur moi, je jette juste un regard consterné à la caissière qui reste placide (sans museau) et m’encaisse. J’entends télépathiquement un “pfiou si tu savais, comment j’en vois en ce moment des maboules !”. Je renvoie un “ho tu sais, j’en suis de la grande famille des maboules aussi”. Je me demande si ils m’ont repérée comme folle avec une perversion particulière.
je rentre, je perce, le mur veut rien savoir ce gros con et j’ai tout dégueulassé la cuisine avec du plâtre. Alors je range mes nouvelles chevilles avec les 5421 autres, je décide que c’est marre là ça va bien les conneries et j’ai du boulot.
si vous voulez des chevilles à plaques de plâtre, à carreau de plâtre, universelles, longues ou moins longues, de différentes formes et des coloris riches et variés, hésitez pas.

 

épilogue
après 3 mois d’errances, de fausses routes, d’appels aux sages sur les montagnes Youtube de la connaissance DIY, après avoir chopé moultes modèles, couleurs, longueurs de chevilles, j’atteignais enfin hier la Vérité Vraie.
J’ai pigné, j’ai chialé, j’ai vécu dans le bordel et le ménage qui se fait plus trop, autour, dessous et derrière, et tout ça me déprimait, j’étais là à me trainer comme une limace à geindre, le monde s’écroulait avec mes murs, plus rien n’avait de sens, la lutte se sert à rien, tout part en couilles, à quoi bon, je vais tout arrêter de mon taf et de cette façon de vivre ça rime à rien, etc, etc.

Hier, j’avais tout abandonné une ultime fois en envoyant tout balader comme je sais si bien faire quand j’en peux pu. C’est à dire avec un coup de pied rageur, et en chargeant une seule personne de tout mon malheur : LE PROPRIO.
Après avoir dépensé le PIB du luxembourg en chevilles diverses dans le brico pas à côté, J’ai trouvé 2 patères à 2,5 euros à 20m de chez moi qui ont magiquement réglé un des problèmes de rangement que je me trainais depuis le début de confinement. L’écroulement des étagères montées de travers avec des chevilles pas adaptées et posées n’importe comment a éveillé en moi un démon que je connais trop bien, un démon nommé Javaisraisontuvasvoirputaindebordel.
Une saloperie celui là, je vous garantis, sa perversion consiste à détourner du problème qu’on a réellement (pas de rangement) à un problème annexe (le mur). L’idiot, la lune, le doigt.
Ignorant totalement que les patères m’avaient en réalité coûté 1420,42 euros en chevilles inutiles (sauf 12 parmi les 45123 à dispo, ça aurait été vraiment hilarant que je n’eusse pas acquis de chevilles adaptées dans ma quête, il faut avouer), j’ai dansé une gigue de satisfaction et de plénitude, telle une païenne bourrée sous une lune pleine. Une bourrée de païenne.
Et c’est là que mon cerveau s’est décidé à se mettre en route, en me susurrant que peut-être il faut arrêter de vouloir à tout prix mettre les étagères là où elles avaient été posées originellement. et que si je concédais à un petit effort pour déplacer les choses et faire preuve d’un peu d’imagination, il se pourrait bien que j’eusse la solution là devant moi.
Et ô magie, ô bonheur, ô satisfaction infinie : une heure plus tard j’avais réussi à monter une étagère.

Fallait juste changer de mur.
C’est pas que je suis con, c’est que je suis neuroatypique, comme on dit.
 

et toi, comment ça va ?

-tu l’as acheté sur amazon ton chien ? qu’il lui demande. j’en aurais bien besoin aussi, et pi là avec les frais de port offerts faut en profiter.  J’ai plus une thune pour acheter des nouilles et j’en ai 384 paquets en stock, même en prenant que des coquillettes j’ai plus un centimètre carré pour poser mon cul, et ça devient chaud depuis qu’on est passés à 3 minutes de sortie par jour pour le jogging, je suis à peine sorti de chez moi que je dois remonter les 4 étages vite fait, sans compter le cerbère qui veille au second.
-ho tu sais, je me plains pas, y parait que des gens mangent leurs enfants
-he voilà, y’a toujours des gros malins pour s’en tirer mieux que d’autres.