Qu’est-ce qu’il est drôle, je me disais, et tiens c’est marrant mais il est plus grand et plus beau que dans mon souvenir. Alors que d’autres s’affairent sérieusement pour un concert juste à côté, je déconne avec Claude François. Allongé négligemment sur des coussins, et je mange une pêche, légèrement penchée sur lui, Il fait mine de craindre que le jus ne dégouline sur sa belle chemise col pelle à tarte, j’en rajoute en faisant mine d’essuyer mes mains directement à la viscose, et nous rions.

La canicule n’a pas encore commencé, et mon cerveau est déjà en fusion. ou alors j’ai très envie de tarte aux pêches.

la poste d’Innsmouth

8 janvier 2018

je travaillais ce matin comme à mon habitude : d’arrache-pied, quand mon cher et tendre frappa à la porte et déboula, échevelé, pour m’apporter un avis de passage du facteur. Surprise, je l’interrogeais du regard, et il confirma mes craintes. Le facteur n’avait point sonné et avait préféré mettre à profit ce temps là à griffonner, avec une main que j’imagine volontiers rageuse, ce petit bout de papier jaune. Nous devisâmes comme la tradition l’exige sur la libéralisation des services qui ne faisait qu’entériner leur mort. La journée qui commençait pourtant bien en fut assombrie d’un coup et l’incident chamboula mon programme. Je ne pouvais pas me permettre d’aller à la poste deux jours de suite, aussi je repoussais l’envoi de mes travaux au lendemain. Ainsi je me couche, ce soir, dans l’exaspération mêlée de cette légère angoisse étrangement euphorique sur le contenu du paquet qui m’attendait.

9 janvier 2018

Ce matin à la difficulté habituelle à me lever s’ajouta l’excitation étrange à l’idée de me rendre à mon bureau de poste en ayant pris bien soin d’amener le sésame jaune. Je pris mon petit sac de toile dument rempli des commandes à envoyer, me couvris chaudement et sortis enfin.
Le guichetier de la poste jeta un œil circonspect à l’avis de passage, alors que je lui disais ma surprise de n’avoir pas entendu la sonnette. Il élabora une fantaisiste explication qui me fit froid dans le dos sans que je pus en expliquer la raison : ce facteur devait être nouveau sur le secteur.
Et le guichetier s’en fut à l’arrière de la boutique que je me figurais emplie d’un fatras de colis amassés là pour cause de nouveaux sur le secteur qui ne sonnaient plus, comme si le monde d’un coup avait perdu toute logique. Il revint et me tendit un bloc, que j’identifiais au premier coup d’œil, et je ne pus réprimer une grimace qui amusa mon interlocuteur, je surpris un sourire en coin sur sa face débonnaire. je ne trouvais point ça drôle.
Ce soir, je me couche dans un état de soulagement mêlé d’inquiétude, le colis qui m’attendait était un catalogue, d’un fournisseur auprès duquel j’avais requis expressément qu’il ne m’adressât plus cette volumineuse et inutile correspondance.
J’avais aussi jeté le lourd pavé à la première poubelle croisée sur le chemin du retour, me débarrassant d’un seul coup d’un poids physique et moral. Me voilà donc soulagée, mais je me sens étrangement préoccupée.

 

10 janvier

Je ne sais plus où j’en suis. Hier soir je me couchais presque sereine avec le sentiment d’avoir mené un travail à son terme et la satisfaction de l’être débarrassée d’un problème et maintenant je ne sais plus. Les murs ondoient et les cheveux se dressent sur ma nuque en repensant à ce qu’il vient de m’arriver. Je travaillais aujourd’hui de façon fort banale à mes aquarelles, concentrée toute à ma tâche quand la sonnette se fit entendre. Il était trop tard pour le facteur puisque nous étions en début d’après midi et cet évènement très ordinaire tordit bizarrement mon ventre. Aussi, le temps de me rendre à ma porte, la sonnette eut le temps de retentir 3 fois, de façon inhabituelle et inquiétante, lente et lugubre comme un glas, comme si le doigt qui la pressait appartenait à un être qui n’était pas de notre temporalité. Je hâtais mon pas mais le tempo incongru de la sonnette me donna l’impression de me presser comme dans un rêve : mes pieds s’engluaient, tout était ralenti et glauque. Je commençais à me demander quelle créature aux yeux globuleux et voilés j’allais trouver sur le pas de la porte. Je restais une seconde, ou peut-être était-ce 3 jours, devant la porte à hésiter. Et puis en retenant mon souffle, j’ouvris la lourde porte au vernis écaillé.
Je me retrouvais face à un homme, d’un âge indéfinissable, qui me dévisagea ce qui me sembla une éternité avant de parler. Il le fit enfin, hésitant et gauche, et  demanda si une personne portant mon nom habitait bien ici. Je répondis par l’affirmative, angoissée. Il me demanda alors de façon sibylline si je n’avais pas perdu quelque chose à la victoire. Je ne me souvenais pas d’une bataille menée dernièrement, je fus un peu prise au dépourvu. Me voyant chercher sans trouver de réponse, il précisa sa question par des mots que je n’ose pas retranscrire. Le monde alors bascula, le sol se déroba sous mes pieds, un vertige terrifiant me prit alors qu’il fouillait son sac, je voulus lui signifier de ne pas sortir ce qu’il cherchait, j’aurais voulu hurler , refermer cette porte, remonter à l’atelier en courant, mais j’étais tétanisée, clouée sur ce pas de porte, condamnée à tendre la main vers ce qu’il me priait de recevoir, cet objet hideux, cet objet impossible, cet objet maudit. Je me retrouvais, épouvantée, à remercier cet homme, le catalogue honni entre mes mains tremblantes.

 

le publicitaire

Victor travaille comme publicitaire dans un studio, avec d’autres publicitaires. Victor est un travailleur zélé, plein d’enthousiasme, souvent félicité par ses supérieurs. Il est un publicitaire heureux dans ce qu’il fait et dans sa vie. Ce lundi, comme tous les lundis, une réunion de travail a lieu, pour parler d’une nouvelle campagne quelconque. Les idées fusent, en vrac, désordonnées.
Victor se démène mais pour une fois c’est un collègue à lui qui décroche la timbale, avec une idée de chat qui dit être ravi parce qu’il s’est levé tôt.
Tout le monde crie d’enthousiasme, l’idée est applaudie, le directeur de l’agence est aux anges et parle déjà de champagne.

Victor, à l’autre bout de la grande table, ne dit rien. Il a l’air perturbé. Son collègue et ami, près de lui, exulte, il lui donne des coup de coudes en s’exclamant que c’est de loin la meilleure idée qu’ils ont jamais eue, les yeux brillants.

Victor a le tournis. Il ne comprend pas.

Il ne comprend pas ce que tout le monde autour semble comprendre et trouver génial. Il aurait envie de demander des explications mais il n’ose pas, il tourne et retourne ce chat ravi parce qu’il se lève tôt dans sa tête, sans arriver à attraper l’idée, c’est comme une boule très lisse sans aspérités, qui glisse encore et encore.
Quelque chose d’énorme lui échappe, quelque chose de si gros qu’il sent la panique venir.
Effaré, il regarde tout le monde. Il a les mains moites, le cœur qui s’emballe. Il ne comprend plus rien du tout, ce que ça signifie, pourquoi c’est si excitant, pourquoi un chat qui parle constitue une révolution, pourquoi un chat serait ravi de se lever tôt, pourquoi ces éléments réunis constituent l’idée du siècle.

La campagne parait, Victor passe devant les immenses affiches du métro tous les jours, depuis ce lundi de réunion, il n’est plus tranquille. Il dort mal, il ne s’alimente quasiment plus. Il regarde les spots publicitaires du chat, et entend le chat à la radio, tout le monde parle de ce chat ravi de s’être levé tôt, le chat est partout dans les conversations, tout le monde s’esclaffe, se plie en deux de rire. Le chat parle dans les rêves des brèves nuits tourmentées de Victor, il lui répète qu’il est ravi de se lever tôt.  Le chat devient une mascotte, un objet de culte, des t.shirts sont édités, des porte clés qui parlent, des clés usb, des casques audio, des posters, des autocollants, des agendas.
Victor regarde, ahuri, le monde entier se passionner pour une idée qui n’a aucun sens. Il a cherché sur internet des clés, il a fouillé les plus obscurs forums en quête de réponse ou au moins d’autres personnes qui ne comprennent pas plus que lui,  mais rien. Tout le monde, du gauchiste au frontiste, du petit garçon à la vieille femme, du français baguette-camembert au moine bouddhiste du Tibet, tout le monde est pris d’hilarité devant cette chose incompréhensible.

Sous cette affiche gigantesque d’un chat qui dit qu’il est ravi de se lever tôt qui fait hoqueter de rire la foule amassée pour attendre le métro, Victor se jette sous la rame qui arrive.

l’idiot (rêve de janvier)

Un homme apprend que c’est l’apocalypse. Mais il est perdu : que faire pour ces dernières heures à vivre ? Il regarde la dernière éclipse qui approche, avec la lune beaucoup plus grosse que d’habitude, elle commence à se fendiller, et la terre qui secoue. Il est dans un bus et voit un contrôleur. Il s’avère que c’est un sans-papier embauché comme tel, pour emmerder les voyageurs. Il lui demande si il compte mettre des amendes, le contrôleur répond oui.
“et tu sais pourquoi tes patrons te le demandent ? Parce qu’ils savent que tout le monde veut voir ses proches, sa famille, ses amis, et il fait de la panique une fausse alerte. Est-ce que tu as envie, toi, de donner les derniers instants de ta vie à ce connard ?”
Sur les téléphones, on peut suivre la course de cette ultime éclipse en temps réel, les nez des gens dessus. L’ombre avance et avec elle le craquement de la croûte terrestre s’amplifie.
L’homme ne sait pas quoi faire.
Il est dans le bus, puis dans la rue.
Il allume son lecteur MP3 mais une espèce de procession religieuse sort d’une église avec une fanfare et il lui prend l’envie de la suivre parce que l’air est très beau. Il pense qu’il est profane, qu’il faudrait sans doute qu’il écoute de la musique qu’il aime beaucoup pour conclure le monde et la vie mais il ne sait pas quoi choisir, aucun air sur son MP3 ne semble à la hauteur.
Il écoute l’intervention d’un homme d’état quelconque, avec quelqu’un qu’il connait près d’elle. L’homme politique déblatère sans fin, et l’homme se retourne, pour regarder derrière le visage des gens qui écoutent. Il voit la lune, énorme, très proche, et le soleil caché derrière. La lune se craquèle, les rayons dorés du soleil dessinent des lignes irrégulières sur sa surface. Il dit à la personne avec elle, en la forçant à tourner la tête : “regarde, c’est vraiment beau”.
Il sent la panique l’envahir et serrer sa poitrine. Non pas la panique de la fin du monde, mais la panique d’avoir trop de choix à faire en si peu de temps et la peur de se tromper.