gros mec

qu’on le veuille ou pas, quand on est une meuf on est une meuf avec tout ce que ça implique. t’as beau te la jouer gros bras, on te renverra à ça, que ce soit ton insensibilité supposée, ta connardise ou ta folie, ce qui est considéré chez un mec et en fera un génie sera une tare chez une meuf, c’est ainsi.

Souvent j’ai été surprise d’entendre la leur de surprise de mecs quand j’explique comme je travaille : absolument seule et sans réseau ni proposition autre que faire-valoir d’autre, jamais tout à fait pour mon taf. Ou la sous-lecture qu’on a de celui-ci, réduit à une expression imbécile de mes tripes uniquement. C’est compliqué de faire abstraction de tout ça, d’autant plus quand on tient tout particulièrement à son indépendance. Les mecs qui exposent, diffusent, ont un nom, ont des facilités que je n’ai pas, longtemps j’ai mis ça sur le compte de mon mauvais caractère mais force est de constater que ce caractère n’est pas foncièrement mauvais, juste je refuse la séduction et c’est ce qu’on attend quoi qu’il arrive d’une meuf. J’ai l’autonomie farouche.

L’étonnement d’un copain artiste quand je lui disais que non, non, Machin et Truc ne m’ont jamais proposé de bosser avec eux, la gêne que j’ai ressentie à dire que j’avais “bien vendu” une gravure à 50 exemplaires quand on pensait en  face que “bien vendre” est tout autre chose, ma stupéfaction à chaque fois de découvrir que derrière un nom y’a souvent, pour ne pas dire toujours, les petites mains invisibles souvent féminines qui se chargent des tâches ingrates, de manutention, d’organisation, de promotion, tâches qui m’incombent en plus du reste dans ma solitude et mon refus catégorique d’exploiter qui que ce soit. Je découvre aussi avec étonnement que je représente quelque chose dans les milieux artistique : tiens donc, j’existe malgré le silence ? ouai, on est plutôt curieux de me connaitre moi, mais ça n’ira pas à le dire publiquement, ça n’ira pas à me faire taffer dans de bonnes conditions. J’ai pensé cette façon de voir paranoïaque, mais au bout de 17 ans bientôt 18 de taf, je commence à avoir une belle pile d’exemples et d’écarts parfois énormes.

Forcément, dans ces conditions et tout le reste suivant : le logement, les conditions de vie, le fric, le taf, font que j’ai bien souvent l’impression de piétiner et d’une grande frustration dans mon boulot. En de rares moments j’ai pu me permettre des ambitions, le temps et l’espace étant enfin là pour le faire, mais j’enrage que ces moments ne soient que rares, parce que le bouillonnement de ce que je peux faire gronde, et j’en ai franchement plein le cul de savoir que pour obtenir ce que des mecs ont sans se poser la moindre question, il faudrait que je minaude, et même ça ne serait pas suffisant.

Je suis un mec dans ma tête, pour la société. Mon corps dit autre chose, mon vrai nom aussi. Parfois je surprends des regards intrigués qui vont de ma tête à ma poitrine, vérifier quelque chose et savoir comment s’adresser à moi. Ne baisse pas la tête, mec, ce que tu vois dit ce que je suis : pas là pour te faire plaisir, venir au devant de tes besoins ou te couver, te consoler et te servir d’escabeau. Je suis comme toi : j’ai des objectifs et des envies, j’ai des choses à dire, j’ai ma vie à mener, et dans cette vie aucun mec ne prendra la place de ce qui compte à mes yeux.

rire fait chuter la cote

L’autre jour j’ai visité rapidement un nom de la BD. Passage en coup de vent, passer de rien à tout dans le flot des paroles j’étais pas prête. On m’a filé un almanach regroupant les bonnes nouvelles de 2019 en me disant que celui de 2020 était en voie de bouclage, et le monsieur m’a précisé que ça n’a pas été simple de trouver des bonnes nouvelles cette année. J’ai trouvé ça encore plus déprimant. J’ai eu envie de répondre qu’il suffit juste de regarder où il faut et sous le bon angle et d’être moins socedem de mes deux. J’ai rien dit, j’ai préféré partir en promenade dans mon parc qui s’en fout complet et continue de secouer les corneilles qui s’en foutent tout autant, pour siroter de l’ice tea en écoutant les vieux sur le banc à côté.

Rire fait chuter la cote, jme dis que Paris sous le covid pourrait bien réussir à me rendre intéressante aux yeux des collectionneurs à la con et qu’il est grand temps de se secouer.

Autoportrait matinal de la joie exultante, collection du Prado

réenchanter mon cul

voilà, la goutte d’eau, vraiment c’est plus possible.L’idée que la littérature doit réenchanter le monde me donne des envies de tout cramer plus que d’hab encore.

Réenchanter de la merde c’est juste foutre des paillettes dessus, et qui aujourd’hui peut espérer réenchanter quoi que ce soit à part des écrivants suffisamment détachés de ce monde justement pour arriver à être encore un peu enchanteurs, je me pose sérieusement la question. On écrit pas de rien, on dessine pas de rien, on vit pas d’amour et d’eau fraiche et l’idée de voir la littérature et les arts, encore plus aujourd’hui, dans les seules mains de bourgeois entretenus pour égayer le décors en ruines file une gerbe digne d’un lendemain de 1er de l’an si celui ci avait eu lieu. Les arts ne sont pas censés apparaitre ex nihilo pour divertir.  je radote ? oui et j’arrêterai jamais va falloir se faire à l’idée.

En ce moment et pour les créateurs crève la dalle, créer est de l’ordre de l’exploit, quand tout est réduit à néant de ce qui nourrit l’imaginaire, l’ennui, la tristesse, la pauvreté et l’isolement, les nouvelles qui parviennent de toutes part ne sont pas exactement des choses qui donnent envie d’enchanter quoi que ce soit. Comment je crée, quand plus rien autour ne permet ni le recul, ni la sérénité, ni la joie, ni le soulagement, que l’angoisse a finit par tout envahir.

Dans ma détestation de l’art exclu du monde, et vice-versa, il y a la considération que l’artiste n’est ni plus ni moins qu’unE autre, sa vie est strictement aussi valable qu’unE autre, et en ce sens on ne peut pas attendre aussi des artistes qu’ils fassent fi de la merde autour pour enchanter qui que ce soit, de son rang social ou pire encore, et c’est ce qu’il se produit maintenant depuis un bail que les conditions d’existence de tout le monde, artistes crève la dalle compris, de la bourgeoisie  ? je veux pas égayer la bourgeoisie mélancolique aux prises à ses questions existentielles de merde, putain, certainement pas.

y’a plusieurs choses à hurler dans cette affirmation que la littérature doit réenchanter le monde : que celle ci ne peut être offensive, que celle ci n’a qu’une seule fonction, que celle ci n’appartient qu’à des gens suffisamment à l’aise pour se permettre de s’en branler, ou bien que les artistes répondent finalement aux mythes de cette société là et celui en premier lieu que la réalité ne les touche pas. Comme cette personne à un vernissage il y a bien longtemps qui me disait, des étoiles dans les yeux, que ça doit être merveilleux de s’en foutre des factures. Je n’avais pas su quoi répondre tant c’était aberrant, et tant la personne était sincère. Parce que oui l’imaginaire est une chose précieuse, et que je comprends qu’on l’envie et encore plus dans la situation actuelle, mais cet imaginaire-là ne coupe pas de réalités, et bien au contraire ça peut s’avérer très dangereux de se réfugier dans l’imaginaire pour échapper au reste. Quand le reste, justement, vient à faire trop défaut et que le refuge finit par occuper toute la place le repli ou la maladie mentale n’est pas loin. La littérature ou les arts sont des îlots oui, mais les îlots supposent l’océan autour ou bien les plages ne s’avèrent être que des déserts. Je n’ai pas délaissé ma polésie totalement, tavu, y’a de l’espoir.

Il y a l’idée que l’art est circonscrit, avec toute l’idée de culture légitime, ainsi on va chanter une certaine littérature  soporifique tout en crachant sur des ravers pour prendre un exemple récent. L’une est culture à sauvegarder à tout prix, l’autre est inconsciente et dangereuse, puisque se foutant de légitimité ces sous-cultures sont produites dans l’indifférence complète et réjouissante du cirque du dessus. On veut bien de la création, mais une création aux ordres, une création qu’on puisse instrumentaliser, une création divertissante, une création sur laquelle on peut pérorer dans fin dans une autosatisfaction répugnante.

Si je dois réenchanter le monde ça ne sera pas exactement comme on l’entend dans cette vision bourgeoise abjecte, si je veux enchanter le monde ça n’est pas pour en divertir une poignée d’occupants, si je veux enchanter le monde ça sera en détruisant ce qui y rend la vie impossible sauf en de rares interstices que je peine de plus en plus à trouver. Si je veux enchanter le monde je compte bien choisir auprès de qui, quand pour d’autres j’espère mon art assez répulsif pour qu’on ne l’apprécie pas. L’art-xanax c’est de la merde, encore une fois, l’art c’est la vie la vie c’est l’art, et les tentatives d’inverser l’équation en remplaçant la vie par l’art doivent être réduites en cendre.

EDIT
une autre chose en passant : il s’agit pas pour moi de rejeter ce qu’on entend par “culture légitime”, j’en lis et regarde aussi, il s’agit de casser la hiérarchie qui existe dans les arts, et c’est pas la même chose et les implications ne sont pas les mêmes. La précision me parait importante parce que ces considérations sur les arts légitimes ont tendance à tout rejeter de ce qui est reconnu comme tel pour foncer dans un discours tout aussi idiot de mettre en avant des trucs pas forcément plus intéressants, et en partant sur un principe aussi arbitraire que son appartenance aux milieux populaires, de réagir en réaction uniquement et on sait bien ce qu’est la réaction et ce qu’elle entraine. Ça me laisse un peu circonspecte parce qu’à vouloir comme ça réagir en réaction uniquement, on finit par adhérer à une vision bourdieusienne (jamais lu bourdieu lol je gère la référence, france cul, si tu m’entends, donne moi un CDI). En somme il s’agit de détruire ce qui conditionne la légitimation plutôt que ce qui est considéré a priori comme légitime, et ça me parait d’autant plus important que le phagocytage des arts dits mineurs dans la culture “légitime” est un danger dans le sens où tout discours subversif est vidé, que ce soit pour les arts ou pour son propos politique (les exemples sont nombreux). Et c’est pour ça aussi que je trouve toujours un peu triste de voir des gens vouloir à tout prix la légitimation d’arts dits mineurs et/ou une reconnaissance de l’état ou d’autres choses plutôt que viser la fin de cette hiérarchisation, vouloir accéder à l’estrade plutôt que chercher à la détruire, en entérinant finalement l’idée de culture légitime. Il y a des auteurs reconnus comme légitimes qui continuent de rejeter cette hiérarchisation, il existe aussi des auteurs à rejeter la culture légitime à faire de la merde, il existe des auteurs reconnus pour des choses magnifiques mais qui entérinent la hiérarchisation, bref il existe de tout et tout n’est pas aussi nettement cloisonné. Détruire aussi la figure de l’artiste participe de la destruction de cette hiérarchisation, et ça ne signifie en aucun cas détruire la culture légitime, mais la faire “redescendre”. La figure de l’artiste, et peu importe le mythe qu’on y met selon qu’il soit prol ou bourgeois, est à détruire, mais pas l’artiste lui-même, et dans ce mouvement il y a aussi la fin de la frontière entre quelqu’un qui crée et quelqu’un qui regarde, quand dans le regard souvent il y a aussi beaucoup de création.

Je me suis fait cette réflexion maintes fois sur le rôle de la création, et pendant longtemps j’ai eu du mal à mettre les pieds dans des musées, jusqu’à ce que je pige ce retournement : la légitimation de certains arts ou de certaines expressions n’existe aussi que si on reconnait cette hiérarchie,et il est finalement simple de s’en défaire. Il ne s’agit pas de rejeter les arts reconnus comme légitimes, mais de pouvoir tout lire et regarder si ça nous chante.