la représentation

un jour quand je dessinais Attembre et racontait mes balades nocturnes dans Paris, un copain auteur m’a demandé pourquoi on ne voyait pas à quoi ressemblaient les mecs avec qui je cause dehors et pourquoi y’en avait pas de description. J’ai répondu qu’on s’en foutait, que c’était pas ça qui importait.

J’ai repensé souvent à la question posée, celle de la représentation, qui revenait déjà souvent dans des cercles militants où on se devait d’être le plus inclusif possible dans l’imagerie, à checker point par point qui on veut inclure en les dessinant, Benetton style. J’aurais pu répondre à mon pote qu’il n’avait qu’à déduire qui je pouvais bien croiser dans la rue à marcher la nuit, juste c’est pas de fringants CSP+ en apéro de coworking. Poser la question, c’est ou dire qu’on ne sait pas, ou dire qu’on voudrait vérifier quelque chose.

Évidemment que c’est au croisement de l’exploitation et du racisme, qui je vais croiser dans les rues la nuit la plus grosse partie du temps, pourquoi devrait-on le souligner, on ne sait donc pas avec ces milliards de textes sur l’impossibilité d’accéder à un statut social supérieur selon sa classe, sa race, son sexe (et là je parle de ces axes dans les termes politiques évidemment, et justement je ne m’y inscris pas) hin ? pourquoi devrais-je décrire ce qu’on est censés avoir déduit depuis belle lurette à force d’analyses, la question se trouve plutôt là. Sauf qu’on focalise sur l’ascension sociale parce que ces constats et analyses ne visent qu’à reproduire la société telle qu’elle est déjà, en poussant les minoriséEs à grimper l’échelle, comme si le bonheur se trouvait là. C’est ça qu’on va mettre en avant  l’exception plutôt que la règle, et là ouai ça va y aller la représentation à qui mieux mieux. Une forme d’héroïsation aussi.

Hier en me promenant j’ai rencontré encore beaucoup de gars à la rue, les deux derniers m’ont parlé du coût de la vie, en partant du tabac que je leur ai filé, qui coûte désormais 20 balles le paquet. On a calculé viteuf tous les 3, faut 800 balles minimum pour l’essentiel pour vivre ici légalement. Hors sortie, hors loisirs, hors virées, hors choses sympathiques que les CSP+ réclamaient à cors et à cris à hurler qu’on les maintenait en taule (!). “comment on fait” m’a demandé l’un d’eux. J’ai répondu “la révolution pardi”. L’autre a explosé de rire “mais même, la révolution on sait ce que c’est, et ça changera rien pour nous”. Bah ouai je sais, je sais. ne voulant pas rester pessimiste jamais j’ai rajouté que ce qui compte, c’est nous, entre nous, on se connait et c’est là que ça se passe pas ailleurs. Je pourrais te dire que l’un était blanc, l’autre arabe, ça changerait quoi en fait aux constats ? je pourrais tout aussi bien te dire que moi je suis une meuf floue blanche, et tu te demanderais pas pourquoi je passe, moi, du temps dans la rue à discuter comme ça. Je pourrais te répondre que c’est parce qu’ils causent de la vie et de l’amour un million de fois mieux que n’importe qui d’autre, une fois les constats évidents posés. Et que je compte pas vendre mes histoires à Grasset après avoir filé la pièce pour soulager ma culpabilité mais les distribuer au vent, dehors toujours, parce que si y’a des créateurs comme dit Winnicott, ce n’est pas que dans le faire c’est dans le regarder aussi, et bien souvent j’ai les échos les plus justes auprès des gens dont je me sens la plus proche et c’est dans un va-et-vient constant, un échange.

On choisit pour qui on crée, la représentation balisée et contrainte ne peut pas parler de ce qu’il se passe vraiment quand on a bousillé ces frontières invisibles, l’altérisation par la description précise est une forme d’exclusion aussi.

ces gens gentils à la con

Eske c’est possible de broyer son noir correctement sans être emmerdée dans cette ville ou bien ? C’est trop demander de pouvoir regarder le vide du haut des buttes avec la veste à patch qui vole au vent en essayant de faire abstraction du soleil pas raccord sans qu’un gars demande si sava tavu il fait beau aujourd’hui est-ce que j’ai la gueule à m’appeler Joel Collado franchement, eske je peux espérer ruminer tout mon saoul sans qu’un fripier qui était en manque de scorpions cet automne se montre d’un coup très enthousiaste à parler de dessin, qui m’agresse avec un  check et une proposition de café doublée d’une présentation affreusement gentille que j’ai pas demandée putain comme si il m’avait pas déjà assez émue avec ses scorpions à la noix nan fallait en rajouter une couche, eske c’est encore possible de froncer les sourcils tranquillement en pensant à la mort à Jaurès sans se faire interrompre par une mémé qui me trouve jolie et s’excuse d’être impolie par dessus le marché, merde à la fin ? les gens font chier dans cette ville à être gentils quand j’ai envie de râler, ils me gâchent mon spleen et maintenant j’ai juste l’air con à sourire niaisement et tu crois que c’est comme ça qu’on arrive à rouler des pelles, fait chier.