les pétasses, l’abêtissement et les éditeurs.

{EDIT de 2015 : je laisse ce texte en état tel que je l’ai écrit en 2011, merci de vous reporter à ce texte pour une nouvelle lecture et j’insiste sur ce point très lourdement}

Si j’ai des héroïnes, elles sont comme Louise Michel, ou Frida Kahlo, ou une de ces chieuses comme les cons aiment appeler les femmes qui se laissent pas monter sur les pieds par eux.

Bon, tout le monde ne peut pas être Louise Michel, je vous le concède. Mais entre Louise Michel et Pénélope Bagieu, il y a tout de même un putain de monde, bordel, alors pourquoi les éditeurs s’acharnent-ils à  publier des greluches décervelées qui causent de leur dernière jupe à  la con ? ça fait un sacré bout de temps que je fulmine en voyant la énième coconne à  sortir un bouquin sur ses talons et ses recettes de cupcakes dont tout le monde se branle. Aujourd’hui, ça a été la goutte d’eau, à  la lecture de cette chronique merdique à  propos de cette daube infâme. Et quand on lit ce genre d’horreur, je suis désolée, je peux pas rester là  à  rien faire, les bras ballants, abasourdie par tant de connerie. T’uses pas avec ces trucs, me dit-on, mais MERDE.

M E R D E .

C’est quoi, cette putain de mode de publier n’importe quelle débile qui a appris à  dessiner y’a deux jours entre deux macarons ? c’est quoi cette manie de vouloir à  tout prix SA pétasse qui n’a rien à  dire de plus que hihihi c’est tro chanmé j’ai des louboutins ? Mais nom de dieu, c’est quoi ce putain de retour en arrière géant qu’on veut nous faire subir, au juste ? Fluide Glacial va jusqu’à  faire un magazine tout exprès pour ces cohortes sur talons hauts, toutes prêtes à  bosser dans un sous-fluide, et, ma main au feu, pour moins cher que dans le “vrai fluide” (ho oui, il y a fort à  parier, on m’avait proposé un genre de super plan équivalent il y a des années de ça, ce à  quoi j’avais répondu par un joli doigt). Et j’en entends pas une seule s’élever contre ça. Pas UNE, putain ! Et quoi ? nous autres, femmes dessinatrices, on est condamnées à  être publiées dans des trucs de gonzesse débile, à  causer de mascara, dans un ghetto bien loin des vraies éditions qu’on propose par ailleurs ? Ah elle est chouette, l’avancée, on est passées de coloristes à  chroniqueuses de mode, chapeau bas. Ah oui si il nous reste le “journal intimiste”, de préférence de cul , sans doute dans une collection “spécial filles”.

SPÉCIAL FILLES, MON CUL.

Longtemps, j’ai ri devant ces éditeurs qui publiaient ces trucs. Maintenant ça ne me fait plus rire, plus du tout. Je suis furieuse de voir tous les jours, TOUS LES JOURS, une nouvelle nana qui gribouille sortir un bouquin. Un livre : un éditeur, un maquettiste, avec un peu de chance un correcteur, avec beaucoup un chef de fab, du papier, de l’encre, un imprimeur, un distributeur, un libraire, un client, tout ça pour un machin strictement dénué d’intérêt. Ho bien sûr, si ce genre de truc permet d’éditer à  côté des bouquins ambitieux, plein d’invention, beaux, intéressants, drôles, fins, OK, pas de problème ! Mais non. Non. on cherche encore la nouvelle Margaux Motin à  publier, on en a rien à  foutre des bouquins. Strictement rien à  foutre. On est là  pour vendre un produit bas de gamme à  des clients bas de gamme. Toujours, toujours, ad nauseam. et de vrais auteurs crèvent la dalle à  côté, crèvent de faire des trucs intéressants, parce que c’est “pas assez linéaires”, ou “pas assez joyeux”, ou “trop tordu”, ou que sais-je encore. Et je n’ose pas m’imaginer aller voir un éditeur qui a cette vision là  des femmes, plutôt crever. Et je m’étonne qu’on me prenne encore pour une lesbienne !

Allez vous faire foutre, avec vos talons à  la con, vos macarons glucosés, votre féminisme dans les chaussettes et vos bédés de merde.

[EDIT] je rajoute ce que je viens de mettre en commentaire, parce que il faut tout expliquer, sous peine de voir les gens s’engouffrer dans le moins creux de son argumentaire qui n’en est d’ailleurs pas un, avec une mauvaise foi évidente. Je reprends donc :

Heureux les imbéciles, aussi, qui croient qu’il n’y a plus de combats féministes à  mener. Le propos de ces greluches, que je nomme, oui, et j’aurais pu en lister une sacrée tripotée, est éminemment dangereux dans la mesure où il véhicule les pires clichés sur la gonzesse uniquement préoccupée par les fringues, son poids ou le bonheur de son petit mec, pardon, son «HOMME», éthérée, idiote, en somme. Si les Margaux Motin ou Diglee, ou Penelope Bagieu, ou leurs imitatrices -encore plus déplorable- avaient une once de réflexion sur un quelconque sujet ou une façon décalée et intelligente de dépeindre le monde, ça se saurait, et là  je parle uniquement de ce qu’elles donnent à  voir. Je ne dis pas qu’ELLES sont bêtes, je dis que leur travail reflète la bêtise. Et une bêtise qu’elles ne voient même pas se retourner contre elles, et contre nous toutes. Les éditeurs sont avides de publier ce genre de connerie, ce n’est pas une vue de l’esprit, les fluide G, les collections, les buzz autour de trucs insignifiants, c’est justement très significatifs. Je m’en fous, qu’on parle de godasses ou de cupcakes, ce que je trouve en revanche TRÈS GRAVE c’est que l’image que ça renvoie des préoccupations des femmes, que ce soit pour elles ou pour tout le monde, c’est extrêmement rétrograde.

Alors oui, il s’agit d’un combat féministe et là  où il doit y en avoir un, et je ne suis pas une chienne de garde, pourtant, loin s’en faut. Et depuis quand y’a des endroits où il ne faut pas de féminisme, d’ailleurs ? qui décide quel combat mener ou pas ? On va encore nous dire de suivre les ordres d’un mec qui décide quel combat est digne d’intérêt ?! Laissez moi rire !

Ta réaction me fait peur, cher lecteur, aussi, dans la mesure où tu ne vois même pas ce que ce genre de discours, véhiculé par ses victimes mêmes, est dangereux, et qu’il amène à  s’enfoncer toujours, encore plus dans cet état d’esprit so 40’s tellement charmant. A force de dire que ceci ou cela n’est pas si grave, regarde un peu dans quel putain de monde on vit, voire si c’est toujours aussi dérisoire, ces «combats d’arrière garde». Mis bout à  bout, ces petits combats ridicules pas menés nous ont justement amenés dans un splendide petit 4ème reich déguisé en démocratie. Pardon, le IIIème Reich s’est instauré de façon démocratique. Qu’on ne me balance pas de point Godwin.

Je m’énerve sur ces publications, parce que c’est de l’abêtissement, par la femme et pour la femme, dans un monde éditorial tenu par des mecs (ha oui je ne connais que très peu d’éditrices, tiens, les autres sont secrétaires, sous chef, correctrices, mais jamais grand chef), ce qui en dit long sur leur putain de vision des femmes, et ça les amuse tellement, ces jolies idiotes qui remuent du cul pour avoir un bouquin. Comment résister à  un si joli derrière ? Désolée, mais ça fleure bon le paternalisme : relisez les résumés, sur les sites des éditeurs, ce regard condescendant, touchant, d’un papa sur fifille un peu concon qui a les nichons qui poussent, ça me fait pâlir d’horreur.
J’étais aussi très très surprise de voir ça à  la boite à  bulles, je pensais Vincent Henry exigeant, et je suis on ne peux plus désolée de constater qu’un éditeur qui faisait encore son travail avec amour, et bien, s’est laissé charmer par les sirènes d’un profit facile au prix d’un livre de merde. ça, c’est très triste. Sans même parler du fait qu’il se tire une belle balle dans le pied avec cette goutte d’eau qui fait déborder les vases de tout le monde, le pauvre. C’est décidément très, très triste.

Sur mon supposé saphisme > on me le dit très souvent, voir à  chaque fois, ou on me le fait comprendre, que je «suis lesbienne». Parce que oui, certes, je n’ai pas l’allure d’une pin up, je me conduis en garçon manqué, je jure comme une charretière, je bois de la bière par litres. Et je gueule, surtout, c’est ce qui fait dire à  un paquet de gens que je dois «être de l’autre bord». Imaginez un peu ce que ça sous entend : une vraie femme ferme sa gueule, une lesbienne n’est pas une vraie femme, une femme doit se comporter comme l’image d’épinal qu’on a de la femme, si tu prends pas particulièrement soin de toi, t’es pas une femme, etc, etc. Les gens ne se rendent même plus compte qu’en réfléchissant avec de si gros raccourcis, ils continuent à  véhiculer d’énormes clichés sexistes et homophobes de surcroit. Et ça vient parfois, assez souvent même, de personnes qu’on ne soupçonnerait pas être aussi manichéennes.
Attention, femme qui ouvre ta bouche : tu es lesbienne ou moche ou vieille fille. Une femme canon et hétéro n’a jamais à  se plaindre de son sort, puisqu’elle vit avec un homme (le bonheur !) et elle est joli (la chance !), et que ça suffit pour avoir une vie de femme bien remplie.

Parlons en, d’avancées sociales, tiens.

Et j’ajoute que, pour voir un peu si il existe des combats féministes d’arrière garde, d’aller lire les Entrailles de Mademoiselle, ça vous fera la bite.

[re EDIT] Woaw, je pensais pas remuer autant de vase avec mon article, bien. Bien, dans le sens où au moins on se sera interrogé sur tout ça. Pas bien, dans la mesure où certaines réactions ne font qu’aller dans le sens de ce que je dis : un terrible retour en arrière, et ces réactions sont malheureusement féminines pour la plupart, et ces femmes n’ont pas bien lu ce que j’ai écrit, ou l’ont interprété de travers.

Sur le fait que mes notes ne sont pas mieux dessinées que celle de Margaux Motin et que je devrais fermer ma gueule, ce que je fais n’est pas la question ici, et c’est dévier le débat pour ne pas l’affronter et se poser les vraies questions. C’est dire regardez au nord quand on désigne le sud, comparer la choucroute et le cassoulet.

Sur le fait que à  quoi bon s’attaquer à  ça, ce n’est qu’un effet de mode passager : ce n’est effectivement “que ça”, malheureusement une mode débile en suit une autre, et ce sur quoi je voulais insister c’est que c’est symptomatique de quelque chose de plus vaste et effrayant : le retour en arrière d’une société tout entière. Je n’ai rien contre la frivolité, au contraire, mais il y a l’art et la manière d’être frivole, il y a mille façons d’être frivole. C’est certes peut-être un détail, ces éditions, mais ces réactions reflètent une fois de plus la croyance tenace que les choses sont indépendantes les unes des autres, quand elles sont au contraire imbriquées les unes dans les autres.

Sur le fait que je n’ai pas d’humour ou que je “me prends la tête” : je n’ai rien contre les livres d’humour, ou la légèreté, bien au contraire, je trouve que c’est un genre trop souvent sous estimé. Mais dans ce que j’ai vu du travail (“travail” !!) de Myriam sur son blog, je n’ai pas vu d’humour. J’y ai vu des considérations ras les pâquerettes sur le shopping, des “gags” franchement plats, je n’y ai pas vu d’autodérision, mais du consumérisme et de la bêtise. Rien de décalé, rien d’acerbe. Oui, c’est drôle, mais pas comme on le voudrait, ça fait rire jaune : c’est drôle, parce que ça montre toute l’étendue des dégâts dans l’édition aujourd’hui et de ce qu’on propose comme “culture”. Et justement, je connais les livres de la Boite à  Bulles, et c’est ce qui m’a fait enrager encore plus. Je ne parle que du propos, ici, je ne parlerai même pas de dessin, pour moi ce n’est même pas du dessin, c’est du foutage de gueule. La typo est à  hurler, le trait est inexistant, les couleurs à  vomir. Non pas que je sois une ayatollah du dessin virtuose, bien au contraire, mais dans ce dessin là , il n’y a rien. Rien, le néant. je n’ai pas trouvé ça léger et délicieusement frivole, j’ai trouvé ça horriblement bête et laid.

Et, surtout, on peut dans le même temps, apprécier la légèreté et se poser des questions, ces deux choses ne sont pas contraires, et il me parait assez dangereux de vouloir les opposer. Il y a des choses intelligentes et drôles, des livres incroyablement réfléchis ET hilarants, vouloir opposer l’humour et la légèreté à  la réflexion est profondément choquant, mais finalement ça s’inscrit complètement dans l’air du temps, où une appli Iphone “pet” fait fortune. Idiocracy, nous voilà  !

Sur le fait que apparemment je n’estime que les femmes qui me ressemblent : Je n’ai jamais dit que toutes les femmes devaient me ressembler, je ne porte pas de talons, mais pourrait en porter, je n’en ai rien à  faire de ce que portent les femmes, ce n’est pas ce qui compte à  mes yeux. En revanche, ce dont je n’ai pas rien à  faire, c’est que des nanas ne se racontent QUE par ce biais et laissent croire qu’elles ne vivent que pour leur carte bleue ou leurs nouvelles pompes… Ce que je dis, c’est que PARCE QUE je suis comme ça, on me renvoie les pires clichés sexistes et homophobes, il y a une sacrée marge.

Je ne suis que moi, ni théoricienne, ni chef de file, ni harangueuse, mais je dis ce que je pense, comme je le pense. Je ne suis pas nuancée parce que ce qu’on nous donne en pâture ne l’est pas. A la bêtise je réponds par la colère, et je ne changerais pas iota de ça, c’est ce qui me fait avancer. La colère est une chose salutaire, et dans un monde qui utilise à  tout bout de champ des périphrases, des oxymores, des euphémismes et la langue de bois pour divulguer des idées horribles et fascisantes, il me semble qu’on devrait justement sortir un peu plus souvent l’artillerie lourde. Vincent Henry me dit que mon article était insultant, ce à  quoi je réponds que l’insulte est bien moindre que celle constituée par son livre, pour tout le métier, toute la chaine du livre, de l’auteur au lecteur, et toute personne se sent concernée.

Alors non, je ne suis pas nuancée, c’est comme ça.

Si vous êtes journalistes et souhaitez m’interviewer concernant cet article, je refuserai, pour ces raisons.