j’ai rencontré le diable place de Clichy

J’en ai marre de paris en temps normal, mais alors paris en panique pandémique je vous raconte même pas comment ça me les brise menu.
Le bistrotier qui m’a demandé si j’allais aux manifs antipass, par exemple, il m’a dit “ha ouai t’es pour le pass toi” avec un air que j’ai pas beaucoup aimé quand je lui répondais que non j’y vais pas vu que c’est truffé de fachos, tout ça juste avant de me demander mon pass et de m’enjoindre à plier les genoux et poser mon fessier sur un support reposant sur 4 barres de bois et non pas 3 en alu et tout ça pour pas être dans l’illégalité.
Une semaine avant il me disait qu’il avait bien envie de tout plaquer pour partir en camion et vivre le jour le jour parce qu’il en avait plein le cul et qu’il en avait rien à foutre de l’argent, et maintenant il me dit que il veut pas juste gagner assez pour vivre, il veut plus, je lui ai fait remarquer que vouloir plus de thune sans trop taffer ça existe pas sauf à être rentier ou voleur, il voulait pas me croire. Bah écoute mec vazy, je regarde : taffe pour rien foutre, juste je serai plus là quand tu chialeras ta race que t’as plus une seule minute pour raconter des conneries au zinc vu que j’aurai fini par me barrer de ce trou pour me rapprocher de glandus pour pas me farcir la winne dépressive et les infos par ricochet à chaque discussion. Putain, ce virus a des effets surprenants sur les gens, ça les fait se contredire encore plus souvent qu’avant, limite ils vont me battre à l’exercice manquerait plus que ça, c’est que je tiens à mon titre de championne du monde de paradoxe.
Toujours est-il que garder mon calme relève d’héroïsme en ce moment, ha la la, on a pas des vies faciles nous autres les chevaliers de l’apocalypse.

Alors bon en ayant quand même assez marre d’éponger les larmes de gens qui ont pas des situations pires et qui cauchemardent les yeux ouverts à vouloir le taf sans en subir ses effets et croire au père noël qui dit qu’un jour tu vas rouler sur des jantes en or en te niquant le dos, hier je suis allée marcher dans mon coin pref -qui est finalement pas dans le 19è- c’est à dire que je suis allée voir à Pigalle si les potes de banc étaient pas là pour me payer un bon joint de la rigolade parce qu’au moins, avec eux, j’ai pas besoin d’expliquer que le travail fait chier et ça laisse beaucoup plus de temps pour raconter des conneries. C’est parti dans mes grosses godasses et en monomanie musicale. Je peux entendre mes frangins d’ici à me hurler de baisser le son en sombre vengeance mûrement patientée.

 

J’ai croisé un mec qui faisait la manche pas loin de chez moi vers le canal, il m’a taxé des pièces j’en ai toujours de triées dans ma poche gauche (pas des trop ptites parce que kestuveux foutre avec ces foutues pièces et pas des trop grosses que je garde pour mes canettes à moi dans la poche droite, faut pas croire mon bazar est organisé c’est pour ça que j’ai des sapes comme des ateliers, avec des tas de compartiments), je lui file et il me sort qu’il aime beaucoup mon style, je dis merci parce que j’ai pas d’imagination, et il ajoute : “c’est entre la classe et le voyou” autant te dire que j’ai implosé de fierté, hin, j’ai pavané sur tout le chemin jusqu’à Pigalle en claudiquant un peu de mon genou pas tout à fait remis de ma fraude de métro ratée de noël  c’est dire. y’a que les clochards qu’on du goût dans cette ville.

Un mec que je croise dans ma marche de voyou qui a la classe plus loin, croise aussi mon regard et fait un mouvement de tête du genre “wah purée mais quelle classe ce voyou” ou bien encore “wah mais quelle voyouterie que cette classe !” et son regard insiste. Alors j’enlève mon casque pour faire un signe de tête et demander quelle merveille encore on allait me sortir parce que merde, hin, entre deux soupçons d’être d’une conspi facho débile gauchiste anarchiste rienàfoutriste (rayez la mentions inutile) ben je les kiffe moi ces compliments ça rafraichit. Le gars me dit à 20 cm de mon nez et en me regardant bien dans les yeux (ils sont pas mal les siens je me dis) que si je veux, on peut.. Enfin ça dépend ce qu’on veut et nos capacités j’ai envie de répondre, car je suis pragmatique et je me recule parce que bon y’a encore une saloperie à trainer, mec.

Bon je suis un peu tanche faut tout m’expliquer,  je dis que je comprends pas ce qu’il veut; Bah tu sais. Ben non de quoi tu parles, tu veux quoi. J’aime ton style qu’il me dit ah oui merci, dis, c’est que le futal  de chantier trouvé dans une poubelle et découpé à l’arrache pour pas qu’il traine par terre ça fait fureur dans cette ville dis donc.
Je pourrais sortir une de mes répliques pref pour envoyer chier les relous, mais ici on est trop près du gros nichon pour balancer “grimpe là dessus tu verras montmartre”. Mais en fait je reste cool bébé il me reloute pas : il me fait une proposition sans intermédiaire  aucun, ni lieu ni activité ni téléphone wah, le mec me dit qu’il verrait pas de souci particulier à ce que nous niquiâmes si je le souhaitasse, car il voulait mon gode-ceinture, finissais-je par lui faire cracher à grand peine.
Je lui ai dit que je m’autogérais le cul et que j’ai pas besoin d’aide je me débrouille superbien, il a dit ah ouai mais si t’as envie hin si tu veux je suis ok et j’ai dit que non j’ai pas envie et j’ai continué mon chemin.

 

Mes potes étaient pas à Pigalle, y’avait pas grand monde faut dire que ça caillait sec,  j’étais deg. J’ai continué jusqu’à place de Clichy et je me suis arrêter pour fumer une clope de dépit en ronchonnant devant le ciné moche et en regardant le bigarement de la foule. Là y’a un mec assez âgé qu’est passé devant moi en me regardant avec insistance, je me suis dit allez tiens encore une aventure qui va me tomber sur le coin de la djeule tu vas voir.

Dans l’angle de mon œil en finissant de rouler ma clope je l’ai vu s’arrêter, rester là quelques secondes en me tournant le dos et puis alors que je pensais qu’il était reparti et le temps que je cherche mon briquet dans la 112è poche attitrée, il était devant moi.
J’ai enlevé mon casque, et je l’ai regardé après avoir salué, et puis j’ai attendu qu’il cause. C’est un truc développé à Paris, comme l’a aussi remarqué Tonton Sardon : faut pas les pousser beaucoup pour les faire causer dans cette ville, du coup je me fais plus chier à chercher des sujets de discussion : ils tombent de l’arbre quand ils sont mûrs.

Il m’a dit que j’avais un truc dans le regard. Bah oui je regarde sans rien dire c’est mon grand truc, c’est que c’est pas très habituel je suppose dans un monde où tout le monde s’empresse de jacter sans jamais rien voir, que voulez-vous, du coup je dois avoir des yeux bioniques ou un truc du genre.

J’ai rigolé et demandé quoi parce que quand même je comprends pas trop d’où vient ce truc récurrent à propos de mes yeux jusqu’à me prendre souvent pour une flic, ça devient casse-couilles quand même.
Il m’a dit que j’hésitais, mais qu’au fond de moi j’étais encore une femme. Allons bon. Il m’a dit que j’étais là à pas savoir et à hésiter et qu’il ne fallait pas. J’ai rigolé et j’ai dit que non, non j’hésite pas trop enfin tout ça je m’en fous en fait, tsé, en me disant que c’est un truc vraiment parisien quand même de vouloir te définir à tous les coins de rue et ça casse la tête. Du pronom demandé en milieu militant à l’identification au bar en passant par les fantasmes de la rue, ici les entre deux n’existent pas : faut absolument basculer, pile ou face mais surtout pas à rouler sur la tranche à s’amuser comme des foufous. Pourtant des chelous si vous saviez comment les campagnes en sont truffées.

Mais je voulais qu’il me dise pourquoi il disait ça, alors j’ai gratté. Il me regardait avec ce regard qui rigole que je connais très bien, c’est ou un truc de fou, ou un truc d’anarchiss qui se la raconte, ou un truc de lutin facétieux insupportable que t’as envie d’assommer ce qui revient au même, ou un truc de curiosité. J’ai tablé sur la curiosité.  Il a sorti 4 balles de sa poche et m’a dit qu’il voulait que je boive un coup. Là je me suis dit ah oui ok je comprends mieux pourquoi le vieux punk dans le 19è me paye sa bière quand je le croise devant le franprix. Je lui ai dit que j’étais pas dans la dèche, que ça va, que je suis juste en balade et que là je me suis posée pour fumer une clope, le tout en restant voyoutement classe et en précisant que j’ai rien contre la discussion. Il a rigolé en trouvant ça bizarre ou exceptionnel  alors j’ai précisé qu’on était quand même pas mal dans cette ville à aimer marcher comme ça, et juste regarder ce qu’il se passe. Il a ri et il a duit “surtout à cette heure”, j’ai ri aussi et répété “oui, surtout à cette heure”. Il tournait et retournait sa monnaie dans ses mains, en cherchant un angle pour dire un truc.
Il m’a encore scrutée et m’a sortie que j’étais du groupe sanguin O. j’ai dit non, non. “si si vérifie” “ha non déso je suis A+” il a rigolé. Complètement raté, le médium. Il avait toujours ses deux pièces de 2 balles dans les mains qu’il tournait et retournait comme ce truc qu’il essayait de dire là ça devenait un peu agaçant.

Il affirmait des trucs mais pas l’essentiel, j’avais l’impression qu’il tournait autour d’un pot, vazy crache la cette valda. Il a sorti que j’étais le Chaperon Rouge, j’avais la capuche sur la tête, elle était pas rouge mais noire. Je m’esclaffais encore et il a enchainé que y’a que le loup qui pourrait me manger. Et encore, il a ajouté, pas sûr que le loup te mange. Je suis servie pour mon aventure, dis donc, me voilà chaperon perdue dans le bois de la place de Clichy, je prends. Je suis ravie de cette discussion, mais  toujours aucune foutue idée de pour quelle raison il s’est arrêté rha.

Il m’a demandé ma main. Non pas comme le clochard de la rue pas loin qui m’avait donné une alliance après que je lui aie filé de la beuh, mais texto : il voulait tenir mes knackis de doigts dans ses paluches à lui. J’ai pensé à un vieux à Bordeaux porte de Bourgogne croisé y’a des lustres et qui m’avait fait le coup de lire dans mes paumes, alors je me suis dit allez, ça peut être drôle encore un médium 2rue qui lit dans mon futur.

Il avait les mains froides, il a finalement déposé les 4 balles dans ma paume, m’a refermé la main dessus et a enveloppé ma main fermée des deux siennes comme on fait une grosse paupiette de mains farcie aux doigts. Il m’a dit qu’il pouvait me rafraichir la bouteille de sauvignon que j’allais acheter avec les 4 balles. C’est ce qu’il boit et c’est son prix habituel, il a précisé. Je lui ai répondu que j’avais pas prévu de boire ce soir, il m’a dit non je veux pas que tu boives avec moi, pas maintenant car ça se fait pas, ça, mais je veux que tu achètes du sauvignon et que tu penses à moi quand tu le boiras. j’ai dit ok, boire un verre en pensant à toi je peux le faire parce que ouai c’était dans mes cordes ça m’avait pas l’air très fatigant.

“mais tu y crois, il faut que tu croies en moi en le buvant” “oui ok” de toutes façons je suis du genre à tenir mes promesses même les plus cons et jamais les lâcher, même celles faites à des gens avec qui je suis engueulée et que j’ai jamais revuEs. Il m’a dit après  un temps à hésiter encore à dire un truc qu’on saura jamais putain de bordel de merde que c’est rare qu ‘il s’arrête comme ça juste que y’avait un truc dans mon regard.
Bon ben je saurai jamais ce que j’ai dans ces foutus globes oculaires, il est reparti comme il est arrivé et moi je suis partie comme je suis arrivée, après m’avoir répété : bois mais pense bien à bien croire en moi en buvant, fais moi confiance.

 

On sait très bien sur qui on risque de tomber en se baladant sur des carrefours la nuit tombée, alors j’ai chopé du sauvignon à 3,98 euros au franprix en rentrant chez moi, je le boirai consciencieusement en pensant à ce vieux, même que je serai assise en tailleur dans un pentacle au sol et je vais allumer un cierge noir histoire de mettre toutes les chances de mon côté.

 

EDIT du lendemain : je suis rentrée après 4 canettes, croûteuse déjà, et tout ce que j’ai trouvé de mieux à faire pour tuer cette fin de soirée rentrée trop tôt c’est ouvrir le sauvignon. Le tire bouchon a perdu un bras, mon doigt était en sang sans que j’arrive à trouver pourquoi, j’ai pas réussi à tracer de pentacle vu que j’avais que des crayons aquarelables blancs sous la main et ça marque pas beaucoup sur mon plancher. Mais j’ai bu quand même du sauvignon en pensant au vieux et il s’est rien passé de plus notable que renverser le restant de gratin de nouilles par terre en voulant manger trop vite (je me la suis joué Joey Tribbiani si vous voulez tout savoir de la suite). C’est décevant l’ésotérisme quand même.