cintrée

 

 

Soyons pas obtus, la société a affiné son langage, c’est un bel effort inclusif. On ne traite plus les artistes de fous quand ils ont l’heur d’être des meufs, on les diagnostique sur leur production avec un regard aiguë d’expertE en gribouillons et autre polésie. Avouez quand même, c’est économique, une séance de psy c’est 60 balles et 2 fois par mois.

Apparemment les gens savent mieux ce que j’ai dans la tête que moi. Bon j’aimerais assez qu’ils me l’expliquassent puisqu’iels sont autant au courant, comment font-iels pour me diagnostiquer bipolaire avec 2 phrases quand un diagnostic psy peut prendre 10 à 15 ans -si on croit à cette segmentation psychiatrique rigide inventée pour bien ranger les humains- et quand ce langage développé depuis que je sais tenir un crayon est aussi fait de choix délibérés. L’imposition des doigts sur l’écran fait office de thérapie, on décrète ceci et cela parce qu’on pense avoir reconnu un trait de soi chez l’autre, la paille et la poutre, parce qu’on ne considère pas l’expression d’artiste autrement que comme le cri des tripes. Le cri n’est pas inné, le cri ça s’apprend, et c’est pas les chanteurs de hardcore qui iront me contredire*. Ce que je vois moi c’est que ce que j’écris, dessine agrafe et distribue est déviant, et que je compte pas tellement lutter contre ça bien au contraire vu que les gens à qui ça cause sont infiniment intéressants et que de toutes façons c’est moi. Dis-toi que si t’y vois la maladie, ça n’est peut être que celle que la société finit par développer dans ta tronche aussi ravagée que la mienne, l’obsession de la normalité.

 

*moi en revanche j’adore me contredire. jcrois que c’est une connerie ce truc de cri pas inné, à mieux y penser, et à vrai dire c’est tout le truc justement de psychiatriser les meufs qui crient, et qu’on les contraint très vite à pas le faire, contrairement aux gars. bon bref. Le cri c’est inné mais faut le dépoussiérer, et en art c’est tout pareil. Faut contraindre l’expression.

4 thoughts on “cintrée

  1. Croire qu’on se connait soit même, c’est autant se leurrer que le psy qui croit te connaître en 2 phrases. … en plus, on s’en rends pas compte, mais on change avec le temps ( et pas toujours en bien)… alors que nos certitudes sur nous même s’ancre dans un dėni inconscient de notre lente agonie intellectuelle. On est meilleurs vieux que jeune, parce qu’on compense notre perte de lucidité par de l’expérience… jusqu’à un certain point : après on devient trop rigide.
    L’observateur extérieur, en particulier un psychiatre ou un psychanalyste ( j’ai pas trop confiance dans ce dernier pourtant), n’ont pas forcément raison, mais leur point de vue est intéressant à connaitre et à intègrer pour mieux se connaître. Difficile de se regarder l’arrière du crâne sans miroirs.

    • ça dépend très certainement des thérapeutes aussi et dans quel état d’esprit on y va et si on est surtout prêt à faire ce taf là, parce que ça n’est pas toujours évident loin de là. par “se connaitre” j’entends surtout connaitre des traits qui peuvent être incapacitants et trouver des moyens de les atténuer ou de les apprivoiser si on ne peut pas les faire taire. se connaitre complètement soi même serait chiant, à mon sens, et bon vu que ça n’est pas possible tant mieux : on a pas fini de s’amuser

  2. “Dis-toi que si t’y vois la maladie, ça n’est peut être que celle que la société finit par développer dans ta tronche aussi ravagée que la mienne, l’obsession de la normalité.”

    Je suis assez d’accord. Je discute avec les étudiant.e.s aide soignant.e.s ds le cadre de mon taff’ lors de prépas stage. En gros je suis tuteur depuis douze ans que je bosse comme as en psy, en prépas stage on bosse sur les représentations qu’on peut avoir. Histoire de rassurer les étudiants avant leur stage. Et de leur dire que les patients en fait c juste des gens comme on est des gens. Bref, entre autres trucs racontés j’ai tout un petit laïus gloubi boulga synthèse de réflexions plus connaissance pro et théorique sur la normalité. Et en fait cette normalité elle dépend souvent de l’entourage. La normalité admise par la société (par exemple chez les bipolaires les états maniaques sont svt reçus plus positivement que les états dépressifs). Normalité attendus de l’entourage, normalité des médecins etc… Et là où c chaud c’est que cette normalité c’est pas manichéen. On galère souvent en équipe et avec le patient à définir comment retrouver sa “normalité”. Dans l’idéal ça devrait être: l’équilibre où on se sent bien. Mais en vrai dès fois la normalité voulue c’est: “ma femme ne bouge plus du lit j’aimerais qu’elle aille mieux pour s’occuper des gosses et du ménage” où: ” il a repris son état de fonctionnement de base, il faut qu’il sorte.” (alors que la personne serait encore triste ou trop exalté à se mettre en danger…

    Enfin bon, je trouve ça vraiment intéressant mais ardue la perception de la normalité.

    :)

    • je suis totalement d’accord sur l’entourage, perso mon équilibre est justement dans le fait de cotoyer des gens un peu comme moi, ça agit comme un rééquilibrage, et vu qu’on est un peu tous foutus pareils avec les gens avec qui je m’entends y’a une compréhension rapide et sans explication de l’état d’esprit, je trouve ça très reposant. C’est pas de la “normalité” c’est plutôt être à l’aise avec des gens qui ont l’habitude de pas être à l’aise en société telle qu’elle est, conçue autour de l’idée de normalité. C’est là que ça peut être marrant d’ailleurs, comme des gens considérés comme “anormaux” peuvent trouver entre elleux une normalité très apaisante. Genre un tox croisée à répu, ici, ça m’avait frappé comme on avait causé très facilement et sans gêne de trucs qui seraient considérés ailleurs comme dérangeants, comme d’autres gars croisés sur des bancs dans mes balades, tu finis aussi par piger ce que c’est pour des gens fragiles cette société là, et piger pourquoi des gens comme ça finissent à la rue et créent de la peur chez les gens facilement “insérés”. Et vraiment cette question de l’entourage pose celle de l’isolement qui s’est imposée avec les confinements, je pensais beaucoup à tout ça, comme l’entourage est surtout ce qui fait l’équilibre de beaucoup, et beaucoup plus largement des gens considérés comme malades. Une très belle lettre d’un taulard parlant de la prison dans la prison, avec cette question de l’isolement total, en cause très bien : https://soutienauxinculpeesdu8decembre.noblogs.org/post/2021/06/03/lettre-de-libre-flot/

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