se maintenir

des discussions depuis des mois, j’entends toujours le même refrain chez des potes loin que je ne peux pas encore revoir “ça va, on essaie de se maintenir, comme tout le monde”. J’ai fait ça “me maintenir” dès octobre quand le couvre-feu a été imposé, en provoquant chez moi une maladie-éclair. Le dégoût physique de la privation supplémentaire de liberté.

Me maintenir, c’était me noyer, c’était me replier, c’était dessiner comme je dessinais à l’école, ignorer tout du monde. J’ai décidé à ce moment là de ne plus écouter les infos, de ne plus lire les réseaux ou de façon beaucoup plus lointaine. J’en avais marre, vraiment marre, du flux continu de l’angoisse et de la boule au ventre. J’ai dessiné, j’ai écouté du punk à fond les ballons, j’ai regardé des live de groupes que j’aime tant en pleurant comme une madeleine à pas pouvoir m’en empêcher devant les images d’un public heureux et qui chante en chœur.

Je me suis astreinte à une vie d’ascète, chronométrée, avec repas à heures fixes et coucher et lever régulier. Ça a marché un temps, le temps qu’il faut pour ne plus avoir la tête farcie des restrictions et des chiffres galopants, le temps qu’il faut pour ne plus avoir les voix catastrophistes dans ma tête à me vouloir raisonnable en sermonnant comme si je semais la mort sur mon passage.

Mais voilà au bout d’un court moment ça n’a plus fonctionné, je suis un être sociable et la solitude rend fou n’importe qui, alors bon moi qui suis déjà frappée de base c’était mal barré. J’ai repris les balades, j’ai été voir mon bistrotier qui tentait de rester ouvert comme il pouvait parce qu’il ne supportait pas l’enfermement, j’ai pris des verres avec des habituéEs dans des discussions géniales, j’ai zoné comme j’aime le faire dans de longues marches avec mon MP3, j’ai croisé des tas et des tas de gens dans la merde avec qui on a eu des discussions fabuleuses, j’ai fumé des spliffs avec des zonards et des dealers, j’ai papoté avec des pickpockets pris la main dans ma poche. Et toujours dans la rue j’entendais, de ces personnes que personne ne voit qu’on les voyait encore moins, et la flippe du racisme chez beaucoup était palpable. Si tous ont déjà la bonne habitude du flicage, ça n’était pas ça qu’ils craignaient le plus, c’était l’indifférence voire la peur qu’ils notaient chez les gens avec des vies “normales” à les éviter désormais très franchement et avec de la crainte dans le regard. J’ai trouvé troublant qu’on me prenne pour un des leurs et leur surprise quand je leur disais que non je suis pas à la rue, je suis en balade, disait tant de ce qu’est devenue la flânerie dehors et l’espace public et surtout la discussion. J’ai marché marché marché en ne regardant pas quelles restrictions j’étais censée suivre parce que l’idée de la restriction me restreint déjà, le flic dans ma tête est surpuissant, et y’a toujours moyen de le feinter, et lui en premier. J’ai compris que ma dégaine est un atout non négligeable dans cette merde : le look de teuffeuse provinciale au genre flou est une cape d’invisibilité pour la plupart et un signe de confiance pour d’autres à Paris, et le fait de circuler seule aussi.

C’est ce qui fait que je peux discuter dehors sans crainte, c’est ce qui fait que les contrôleurs alors que je passe tout juste le portique en fraudant sous leur nez parce que je les avais pas vus n’ont pas osé me foutre une prune, ça et ma très grande naïveté, feinte ou pas “ha bon faut valider le ticket ?”‘ j’ai dit en le brandissant. La bouserie à paris.

haha. et avertir un mec qui allait remonter que les contrôleurs sont là,  tomber sur un fraudeur qui a trouvé ça incroyable “‘mais comment t’as su ?” “je savais pas, juste je te croise et je te dis, voilà” et discuter 10 mn en attendant que ces chiens se cassent, la discussion c’est partout et tout le temps. et dire que d’éminents scientifiques voulaient pendant un moment interdire de discuter dans les transports, carrément.

Mais j’en ai fini de me maintenir, parce que “se maintenir” c’est juste attendre en se conformant à ce qu’on voudrait de nous. Et attendre quoi ? un vaccin, la thune, le taf, une levée de ces restrictions ? se maintenir dans un coma végétatif en espérant que ça change tout seul ? nope, j’ai jamais voulu de cette merde, ma vie c’est pas ça. Comme le bistrotier a eu bien le temps de réfléchir à tout ça lui aussi et comme on en a tiré les mêmes conclusions, j’ai vu chez certainEs en arriver aux mêmes, qu’on ne peut pas attendre quelque chose qui ne peut pas se produire et qu’espérer un retour à la normale c’est juste reprendre ce qu’on déteste et laisser tout se produire dans la peur sclérosante que ça se produise.

J’ai tout envoyé chier, tout ce qui avait de moi ce que je détestais le plus au monde pour revenir aux bases. Mon vieux pote m’a dit que j’avais toujours les mêmes rejets ados, ouai, et mon vieux ça va pas en s’arrangeant je t’assure. La vie rangée, le train-train, le petit couple replié sur lui même, le turbin emmerdant, l’absence de rêve, l’absence d’amour, l’absence de confiance, l’absence de joie tout ça et en regardant le monde se déliter tout autour entre misère racisme et repli général, n’est tout simplement pas possible.

Quand je taffais l’été pour payer mes études de glandeuse dessinatrice, je m’étais un peu frittée avec ma supérieure à peine plus âgée que moi qui me tenait le discours raisonnable, se marier avoir des gosses et un crédit c’était ça la vie pour elle. J’ai rigolé en grimaçant et lui ai dit que jamais, jamais je n’aurai cette vie pour moi c’était mourir à petit feu dans le confort et l’ennui, la vue étriquée, le bonheur inexistant et la mesquinerie des rapports. Elle m’a dit que je devrais “mûrir” parce que c’était pas ça la vie, j’avais la vingtaine à peine entamée et j’ai trouvé ça triste à pleurer qu’on ait déjà avalé cette merde si jeune.

Les voix raisonnables qui te demandent de “te maintenir” te demandent juste l’attente dans l’ennui et la peur de tout. n’attends pas, tsais, en ce moment j’entends des voix qui me font de plus en plus penser à 68, je crois pas que ce soit complètement une impression erronée. Les vieux cons qui ont réussi ne sont pas la règle de ce printemps lointain, il y a des Jibépouy partout à me dire qu’on veut pas de ça, qu’on porte autre chose, qu’on a une vision aussi très liée à nos choix, il y a longtemps. Dessiner n’était pas un métier à la base, souviens toi.

J’ai 45 ans et j’ai toujours 17 ans et ça sera comme ça pour le restant de mon existence. L’An 01 de Gébé n’est pas à lire comme une utopie mais comme un mode d’emploi, le pas de côté, c’est ça.

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