tuer tanx

j’essaye depuis quelques jours de me défaire de tout ce qui m’emmerde dans mon activité, ou la rendant contradictoire avec ma vision des choses : devoir produire d’une certaine façon pour vendre derrière, et ceci implique un nom. Un personnage à construire autour, une ligne visible, une marque de fabrique en somme. Même sans en avoir, ne pas en avoir en devient une, dans ce monde.

J’ai remonté, remonté, jusqu’à l’époque où je créais sans me poser les questions en ces termes, quand tanxxx avait 3X et que c’était un nom choisi au pif pour ouvrir un site web pété en html pour produire de tout sans me poser de question, à la punk, et me suis demandé à partir de quand j’ai dévié jusqu’à en arriver à défendre des positions qu’aujourd’hui je contrecarre complètement et jette sur le tas de fumier en les insultant copieusement. Qu’est ce qui a fait basculer ce qui était ma vie dans ce qui est devenu un travail et tout ce que ça a fini de comporter en dissonances. J’en ai  parlé un nombre incalculable de fois, à un point tel que c’est à se demander si c’est pas là THE fucking question de ma vie.

Je me suis demandée quand est-ce que j’ai commencé à parler  de l’exploitation du travail créatif, et tout connement c’est quand je me suis rendue à l’évidence que j’avais fini par adopter cette position bien malgré moi : après être sortie du RMI (le RSA des darons, qui avait l’avantage par rapport au RSA d’être attribué sans qu’on t’emmerde trop) parce que l’éditeur chez qui j’avais signé payait une avance mensuellement que la CAF n’a pas voulu considérer comme des droits d’auteurs mais comme salaire, me giclant donc du dispositif (pour faire rapide ils ont pris en compte le brut de 900 balles quand le net pour moi était en réalité de 550 euros par mois, et pendant 9 mois seulement, sans ouverture à aucun droit de chômage d’aucune sorte contrairement à un salaire). Avant ça, je défendais mon taf correctement sans avoir à brailler syndicalement partout comment il fallait se défendre, à la punk aussi, parce que je n’avais pas d’autre but que de vivre comme je l’entendais et dire à qui voulait me conformer que c’était de la merde.
Non seulement être sortie du RMI mais m’être retrouvée aussi à me foutre en cohabitation avec un mec avec qui nous ne partagions pas équitablement les frais de l’appartement où on vivait tous les deux, quand jusque là dans ma vie cette question là ne s’était alors jamais posée pour moi auparavant (ou je vivais seule dans une ville très abordable, ou à deux avec un compagnon avec qui la question du fric se posait simplement en termes très pratiques et très exactement calculés pour qu’aucun ne pèse sur l’autre).

Pour résumer j’ai commencé à penser le dessin en termes de travail  quand je me suis retrouvée exploitée, quand ce sentiment là en tous cas a été le plus fort dans ma vie et le plus difficile à contrer parce qu’indirect et reposant sur des trucs qu’on ne veut pas forcément regarder en face, le moment où j’ai du me résoudre à taffer pour des trucs de merde, des trucs que je n’aimais pas, mal payés, au lance pierre, à la saint glinglin, inintéressants, et tout ça pour payer un loyer très cher pour nos petits moyens. je perdais le goût du dessin, j’en étais terrorisée, j’ai pensé tout lâcher à ce moment là pour trouver un “vrai taf” sans arriver à me résoudre pour autant de me mettre aux horaires, au patron et à tout le bordel que ça suppose. j’avais choisi le dessin pour vivre par rejet de tout ça, aussi abandonner le dessin m’était impossible ou me retrouver à hurler en permanence parce que je ne peux tout simplement pas supporter cette merde.

Sortir du RMI et de l’autonomie, tout ça a réduit infiniment mes possibilités dans mon dessin, dans ce que je voulais dire, et faire des travaux que je n’aimais pas m’a fait adopter le langage syndicaliste : défendre mon activité comme une professionnelle, défendre le droit de gagner sa croûte avec son dessin. A l’époque j’écrivais beaucoup, et notamment sur les questions dissonantes de tout ça, le corporatisme auquel je me cognais sans cesse dans la défense de ces droits, les impasses que je voyais se multiplier, le mur que je voyais arriver vitesse grand V, l’impossibilité de pouvoir rassembler autour de ces questions, etc. Un éditeur a voulu regrouper ces textes sous le titre “artiste c’est un métier” (en référence à un graffiti bien connu à poitiers dans les années 90), j’ai accepté, puis fait machine arrière, et encore une fois un aller retour pour finalement envoyer balader cette idée définitivement parce que quelque chose clochait là dedans. C’est que je suis chiante, hin, bon.
J’ai pu recadrer ce que je pensais, et sortir aussi de ce discours et de l’impasse du dessin “militant” que j’avais fini par adopter, constatant encore une fois cette aporie dégoutante de faire un gagne pain avec des idées qu’on souhaiterait révolutionnaires, l’antinomie était insupportable. Je nageais en pleine dissonance de l’anarchiste prise au piège de l’exploitation sans capter d’où elle venait exactement, diffuse et sournoise. Il m’a fallu pas mal de temps pour comprendre comment tout ça s’imbriquait entre patriarcat et capitalisme se cognant aux envies personnelles beaucoup plus radicales que cette merde, ça bouillonnait en dedans sans que j’arrive à trouver de sortie. J’ai repris la gravure pour gagner en indépendance vis à vis d’exploiteur et trouver l’autonomie dans mon travail graphique quand mon conjoint a trouvé un taf qui m’a soulagée d’une bonne partie de cette exploitation, mais ça n’a pas suffit, il manquait quelque chose pour me sortir de cet  état que je n’aimais pas, toujours dans la frustration.
J’ai trouvé une sortie possible quand j’ai touché suffisamment de thune pour tout plaquer, au détour d’un sale coup de la vie, mon mec ma vie bordelaise et tout le bordel, ne gardant que mon chat, ma presse et une poignée de livres, et j’ai tout remis à plat, pour de bon, et encore et encore, pour finir par piger ce qui bloquait tout ça. Si je n’avais pas eu ce coup du destin, j’aurais à coup sûr trouvé une autre voie tant tout ça n’était tenable de toutes façons, et je me demande parfois ce qu’aurait été cette voie.

Aujourd’hui je me cogne aux dernières contradictions, celles de mon nom, qui conditionne mon gagne pain, et ceci dans un contexte désormais différent pour moi : je veux sortir de la logique libérale qui fait aussi que je peux gagner ma vie en temps de pandémie : si je suis indépendante financièrement je dépends très directement de mon nom et des réseaux sociaux, et tout ce que ça implique, que ce soit pour le taf la visibilité et la perception par un public, questions que je ne me posais même pas quand j’ouvrais mon premier site, je le faisais comme un fanzine, comme j’ai toujours dessiné : pour les copainEs. Je me suis finalement bien adaptée à la vision libérale des métiers créatifs ici bas, même si je tends du mieux possible à y échapper, reste que je fonctionne en accord avec ce monde là, du fait de l’existence de mon nom et de ce à quoi il renvoie.

Et il y a, dans le fonctionnement d’une boite même réduite à une seule personne, le fait qu’on doive forcément fonctionner dans une logique de croissance, aujourd’hui je me cogne à cette question très concrètement, quand le loyer est mon exploiteur numéro un : comment gagner assez pour un loyer qui augmente légalement sans se retrouver à payer des cotiz faramineuses, obligeant aussi à une ascension sociale même quand on en veut pas ? je vous laisse déduire. Et dans cette ascension forcée le statut vient avec : la croyance que notre parole d’artiste ou d’auteur a une importance, et la culpabilité d’avoir grimpé l’échelle qui fait que ce qu’on écrit ou ce qu’on dessine menace de se charger d’une volonté de changement socedem ou hippie, ou bien de se mettre à croire que sa création, les mots et les images suffisent à changer le monde, sans autre cohérence incarnée dans sa vie propre, en empilant les contresens. L’état veut la croissance de n’importe quelle activité, et si elle est artistique la chargera  en plus de la morgue nécessaire et aveugle à son relai efficace dans la fatuité la plus répugnante d’un art fait pour distraire, pour amuser, pour “élever” et se pensant comme bastion démocratique à protéger avant toute autre chose, protéger le symbole de la vie plutôt que la vie. La fameuse liberté d’expression dont on nous rebat les oreilles, qu’on interroge jamais dans ce qu’elle dit en creuxs. Pas étonnant de la voir débouler à tous les coins de discours réacs, d’extrême droite, de l’état ou de toute personne n’ayant pas grand intérêt à parler de liberté tout court ou de façon très abstraite ou performative. mais je m’égare (de l’est)
Ça n’est pas qu’économique c’est aussi très idéologique, quand on constate ce que produit l’ascension sociale sur les esprits les plus rebelles : un assagissement jusqu’à devenir de vieux croûtons imbus et déconnectés, pensant que les mots performent la vie à eux seuls, sans voir que le mouvement inverse existe tout autant : la vie influe aussi sur les mots.

Je ne supporte plus du tout d’être vue comme tanx, et c’est pour ça que je fuis les endroits où on me perçoit ainsi ou en reviens toujours avec le même malaise, c’est pour ça que j’ai abandonné ma signature sur mes publis et l’idée d’être éditée, quand je refile un fanzine désormais il est vu pour ce qu’il est : un petit truc que je bricole dans mon coin, et c’est tout ce qui m’intéresse : faire, diffuser à la sauvette, laisser mes images trouver leur public toutes seules comme ça arrive parfois en me remplissant de joie d’autant plus quand c’est des gens avec qui je partage une certaine vision de la vie. Qui je suis là dans mon dessin n’a aucune espèce d’importance, ce qui compte c’est ce que le dessin dit et comment c’est reçu, ce que ça produit. Que ce soit en bien ou en mal.

L’envie de tuer tanx déjà là y’a pas mal de temps est toujours là et plus féroce que jamais. Tout de mes envies en art est retenu par cet ultime boulet, celui qu’on se met soi même au pied pour diverses raisons : la volonté égotique d’être reconnue comme artiste, cette volonté liée à vouloir gagner du fric et de la gloire, empêche la libération de l’art dans son mélange aussi et ses échos, il fait s’accrocher aux mesquineries du plagiat, au refus de voir sa création voler librement sans signature ni rien d’autre que ce qu’il est lui et pour lui seul, et participe complètement de cette concurrence interpersonnelle que je hais, puisque restera le loyer à payer et la disparition menaçante de ce qui permet, dans la légalité du moins, de vivre sans travailler. Je ne défendrai jamais le travail, et si je l’ai fait à un moment donné et de façon biaisée c’est pour mieux me cogner à la contradiction et l’impasse. Je relis parfois des textes de cette époque sans même comprendre quelle logique pouvait m’amener à dire de telles choses, je ne comprends plus du tout ce que je voulais dire, quand je braillais que “le travail ne devrait pas être une souffrance” ou qu’artiste est un métier, je n’avais juste pas capté que je demandais alors une exploitation qu’on aime, cette horreur que je ne peux plus entendre aujourd’hui sans péter un boulon, à la façon du très haïssable “vivre en travaillant ou mourir en combattant” des Canuts.

C’est ce que l’exploitation produit, l’amour de l’exploitation en oubliant que ce qu’on veut c’est simplement vivre, et qui dit vivre dit être libre de l’exploitation quelle que soit sa forme, directe ou non. Ce que demandent aujourd’hui les intermittents dans ce cri consternant d’amour du travail n’est pas le travail, c’est exercer une activité qu’ils aiment, croiser des copains avec qui ils aiment exercer cette activité, et pouvoir vivre, avoir un toit et de la bouffe au frigo sans tirer la langue comme des crevards. Ce qu’ils veulent, ça n’est pas travailler, c’est autre chose, mais continuer à prétendre que c’est travailler dont on a besoin continuera à enfoncer tout le monde dans la merde, comme ça se produit depuis plus de 15 ans maintenant à force de s’enfoncer dans ces discours moisis d’exploités volontaires, en se drapant en plus dans la posture qui va forcément de paire, celle de l’artiste dans la conception que l’état souhaite.

Cet aplatissement devant l’oppresseur à lui réclamer à genoux le droit à l’exploitation me fait hurler de rage, quand toute réflexion sur ce sujet devrait conduire à la révolte pure et simple.

Perso je sais où est ma solution, elle sera dans un retour à la vie que j’avais avant cet horrible sentiment d’être exploitée, dans la libre association et autour de ces idées là, pour vivre, et pour lutter plus librement encore sans cet ultime boulet au pied. rien foutre avec des copainEs.

6 thoughts on “tuer tanx

  1. Putain Tanxxx,
    je me rapelle t’avoir lu,tu redorais le blason de l’imprimerie, dans ton discours à demi-mot tu exprimais la frontière poreuse entre l’artissste et l’artisan, l’amour de l’encre et du papier.
    Et là tu retournes les choses en mettant à la pesée : notoriété et conviction. A croire que tu lacherais tes convictions par peur de jouer avec ta notoriété. Je te sais messagère, continue à jouer les rebelles, les chieuses, les relous (rayer la mention inutile car je caricature). Tu es! et c’est salutaire… Dis ce que tu as dire, peut importe ce que ça rapporte, c’est ça le triple X!
    Pas simple dans chaque métier de garder son éthique, t’imagine même pas pour les anarchistes qui proneraient l’autonomie (au passage l’autonomie c’est l’interdépendance, dur à avaler… parfois) et qui ne prescrivent pas de rsa et qui pourtant pourraient travailler dans l’action sociale. Ils seront loin d’être reconnus artiste de l’humain et encore moins artisan de la relation éducative. Ca marche aussi pour les caissiers caissières, manutentionnaire et autre. Tout le monde s’en fout, ils ne rechercheront pas de reconnaissance.

    • bé écoute sur l’interdépendance c’est ce qui me fait continuer à louer plutôt que vivre en squat,par exemple. Je suis farouchement rétive à toute interdépendance, parce que je crains ma propre propension à me faire bouffer comme ça m’est arrivé dans ce que je raconte là. Pour ce qui est de la figure d’artiste, elle est à détruire comme tout le reste, je veux retourner à ce que je suis moi en dehors de cette chose là et ouai, brailler ça en fait indéniablement partie. Pour ce qui est de la porosité entre art et artisanat, je pousserai le truc encore plus loin maintenant, non pas plus pur parler de porosité, mais plutôt de mélange général en dehors de ces délimitations frustrantes.

  2. Je pense pas qu’il faille détruire l’artiste mais plutôt les effets aliénants des rapports dominants dominés et les postures (fausses, lâches) qui vont avec. On pourrait tenter la piste situationniste mais ça me parait peu accessible pour ma part, trop intellectuel bourgeois. Le mélange ok! mais il n’y a t’il pas que 2 cotés de la barricade? ^^
    Entre les muralistes d’amérique du sud et les dadas doit bien y avoir une alternative!

    • haha j’aime pas les situs, ces connards. non perso je veux pas me considérer autrement que comme moi, et sans rien d’autre pour me décrire.

  3. je me dis que le revenu universel (celui proposé par André Gorz, pas l’ersatz qui plane dans les débats en ce moment) est une partie de la solution…

    • non pour moi ça n’en est pas une et ça ne fera que décaler le problème comme le RMI puis le RSA l’ont fait : ça attaque rien à la base et ça ne fait que faire perdurer tout l’ensemble de problèmes, puisque la spéculation immobilière, l’exploitation et le reste s’arrêteront pas pour autant voire trouveront une façon de phagocyter cette chose comme les proprios ont assimilé très vite les allocs pour augmenter les loyers. comme le pote de comptoir avec qui je me suis engueulée, au bout de 20mn il est arrivé tout seul à la conclusion : ha ouai mais en fait, faut attaquer l’état. Bah ouai.

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