compagnon troubadour

Des fois l’alignement des planètes est parfait. J’expliquais à des copains comment discuter au rade peut être vraiment enthousiasmant, comme la réaction des gens peut être vraiment merveilleuse, à poser des trucs qu’on pense évident les conclusions se tirent toutes seules et radicalement et comprenant toute la nécessité de solidarité, et tu vois, tu parles et tu constates que tes mots et ta façon de présenter les choses provoque quelque chose. Je trouve ça incroyable, et pourtant c’est pas faute de l’avoir vécu de mon côté : constater que la proximité de gens libres, cohérents et qui n’ont pas besoin d’expliquer une théorie compliquée, agissent en fonction a un effet sur moi, direct.

J’expliquais tout ça et puis dans la discussion il a été question des intellectuels à détailler encore et encore les trucs qu’ils étudient, parfois en partant au tout départ d’envies tout à fait légitimes de vouloir changer quelque chose à la marche du monde. Comme moi avec le droit d’auteur ou la place d’artiste. J’ai collé ensemble mes deux constats et je me suis dit en rentrant de bien bonne humeur que tout ça est finalement bien simple : l’impasse du constat que décortiquer pourquoi je m’attaque à ceci et cela à l’écrit m’a amenée à devenir spécialiste et perdu aussi de vue ce que je veux changer, et à qui je m’adresse.

Ca fait un moment que je nourrissais une frustration énorme vis à vis de mes textes et l’agacement à me voir pérorer me tapait franchement sur les nerfs. Je me foutais du public que ça pouvait toucher. J’avais pas envie qu’on me propose un jour de participer à un colloque ou à me mettre à croire comme la plupart des gens de milieux créatifs et intellos que les mots remplacent la lutte ou simplement faire, éditer des bouquins ou même sortir mes textes. Revenir au récit et à ce que j’aime faire en dessin, ou autre chose, c’est quand même plus fun et mes idées sont de toutes façons dans mes façons d’agir de réagir et de raconter, à quoi bon m’enfoncer dans l’explication. Savoir écrire contient ce piège, pour moi, de devenir inaudible quand l’oral me fait utiliser d’autres mots et une façon moins alambiquée quand je parle politique, puisque je cherche pas autre chose qu’être entendue, et s’il y a une incompréhension la personne en face peut me le dire, directement et les flous ne risquent pas -ou moins- de devenir des malentendus.

Jme suis dit que tout ça avait un rapport avec l’oral. Si je suis muette souvent face à l’intelligence et au savoir, je me fais piéger par l’écrit. Là où je me plantais c’est que je me suis accrochée à l’écrit pour détailler ma pensée jusqu’aux moindres recoins, en m’éloignant d’évidences et surtout, surtout, des gens à qui je voulais parler. Si c’est pas inutile, tout est une question de contexte et de façon. C’était bien plus intéressant d’entendre des habitués d’un bar répondre à ce que je leur disais de mon constat du monde, c’était aussi bien plus intéressant de parler de ces travers d’intellos auprès d’anarchistes, et tout ça était beaucoup, beaucoup plus intéressant parce qu’on discutait, on rebondissait, on se contredisait, on faisait avancer la pensée à plusieurs. Je suis rentrée dans la nuit, le peu de marche qu’il me restait dans la ville toute muette en me disant que ouai j’ai un souci avec l’oral, mais j’ai un souci avec l’oral auprès de gens qui se montrent condescendant et ne parlent pas le même langage que moi, ni ne partageons les mêmes buts, j’ai un souci avec l’oral avec des gens avec qui je n’ai pas envie de parler ni de faire quoi que ce soit d’ailleurs, c’est aussi con que ça. L’oral lui même est le meilleur outil de propagande qui existe, la discussion à égalité contient et le mot et le faire et le lien. Et il a cette chose que l’écrit ne peut pas tellement ou plus difficilement : permettre à l’autre de s’approprier l’idée et la traduire en ses propres termes dans d’autres discussions.  La parole est libre et non circonscrite, non figée, aussi mouvante  et variée qu’il existe de gens différents (même si, dans des textes lus, je peux être émerveillée aussi de retrouver mes propres mots pour traduire mes propres idées chez quelqu’un très loin dont je ne sais rien d’autre que ce que je suis en train de lire, il y a un côté magique là-dedans, l’idée du commun) et J’ai des copains à me dire leur maladresse à l’écrit que je voulais pousser à écrire, et je regrette à constater aussi mon silence dans certains contextes, ou auprès de certaines personnes : ça n’est pas grave et ça n’est pas déterminant. Avec beaucoup j’ai des discussions très chouettes qui m’ont fait tellement avancer en si peu de temps, avec beaucoup le constat de ce qu’iels font, prendre des libertés que je ne m’autorise pas (encore), ça se propage. Et si écrire reste central chez moi comme dessiner l’est, écrire ou dessiner ne pourra plus être autre chose que le récit de la vie, et dans ma vie il y a tout le politique et ma façon propre de l’aborder. Comme je lis des zines anar ou autres, j’y trouve la vie et les idées, incarnées et sensibles, comme je lisais une correspondance d’insurgés et l’anarchiste disait qu’un compagnon était si peu sûr de lui qu’il pensait qu’il ne valait quelque chose que par ses actes, et pas pour lui même, et il ressortait beaucoup de tristesse de ce constat. Cette phrase m’a frappée pour le miroir qu’elle était, le miroir de mon peu de confiance dans cette incarnation quotidienne de ma vision politique intriquée que je porte pourtant. Et ces échos retrouvés dans ces publications sont tout autant dans les idées que dans le récit de la vie qui s’articule en cohérence avec elles.

Quand dans l’écrit spécialisé il y a un détachement et un éloignement dont je ne veux plus, adressé à un lectorat dont je me fiche, l’oral sur les questions politiques est ma solution : m’adresser à qui j’ai envie de parler réellement et d’égal à égal. La position de sachante n’existe pas dans cette façon de faire, et j’y trouve beaucoup plus mon compte en termes de lien et d’avancée des idées. Hier encore j’ai fait un grand pas en rattachant tout ça ensemble, la vie et le mot, et vraiment mais quelle joie, et c’est d’autant plus chouette que tout ça s’est dénoué justement dans la discussion sur les effets de la discussion. La vie est foutrement bien faite.

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