conte

Il  a raison Topor, mes fables sont pas des fables y’a pas de morale, c’est plutôt des contes je me disais en déambulant hier et j’ai pris la très lourde décision de changer l’intitulé de mes textes à la con. La nuit d’avant je m’étais relevée, poussée par une intuition et était allée vérifier que oui, la neige est bien tombée et c’était très bien pour mon mercredi de balade, ça allait être bien chouette ma tournée des parcs.

“il a cherché à obéir à la société… enfin à sa mère, quoi” en levant les yeux au ciel, la psy se marre, c’est toujours satisfaisant d’arriver à faire rire. Je repense à cette phrase qui résume beaucoup de choses en me rendant à Montsouris. Fermé. le nez collé aux grilles, je réclame la démission d’hidalgo en regardant les pentes blanches d’une neige toute neuve et vierge, un appel à culs posés sur des sacs poubelles, une frustration tout juste consolée par les corneilles qui s’ébrouent. C’est que dans cette bon dieu de ville on se précipite dès que y’a une occasion de s’amuser pour la tuer dans l’œuf ma parole, je ronchonne alors que je sens ma  maudite chaussure droite prendre l’humidité comme d’habitude. J’écourte le sud pour aller voir au nord comme une hirondelle au printemps, dans le métro un mec me regarde comme si justement j’étais un drôle de piaf égaré, ou comme si j’avais de la moutarde étalée sur le pif. Souvent on me regarde comme ça et je me demande bien, comme Popier, ce que les gens voient que je vois pas. Je préfère me dire que c’est ma magnificence qui irradie, dans ce manteau trop grand qui me fait des épaules de Hulk, j’étire mes jambes et je pousse le volume de mon MP3 au max, Todd encore en boucle chuis la reine du métro.

Évidemment que les Buttes sont aussi fermées, et des grappes de mômes frustrés de 2 à 85 ans regardent au travers des grilles, on a tous le nez penché sur les allées blanches, les étendues bien nettes qui s’exhibent sans vergogne sous le soleil, ces grosses allumeuses. Je soupire, mon pied droit fait ploutch ploutch, j’ai les orteils congelés et je me dis que pour faire diversion au bas faudrait rouler des pelles en haut, je descends me prendre deux cheeseburgers avant de tenter l’ultime activité possible : le bistro.

Jme disais aussi qu’il faudrait que je trouve comment continuer à raconter des trucs sur les gens croisés, que ça ne soit pas entendu comme quoi que ce soit d’autre que ce que j’y mets, je remonte les souvenirs de dessins et de textes et je me rends compte avec surprise que j’ai toujours fait ça dès que j’ai pu tenir un crayon, juste les réseaux sociaux ont modifié ce rapport au récit en changeant la texture du lectorat. Les gens sont des personnages hauts en couleur, touchants, drôles, parfois méchants, je trouverais ça dommage de pas raconter le petit théâtre dans ma tête, de pas exprimer les mots et les couleurs qui me viennent quand je converse, la stupéfaction à constater qu’on est touTEs faits pareils. Quand quelqu’unE dit quelque chose que je pense profondément je me mets à le ou la regarder comme la 8ème merveille du monde et je veux tout plaquer pour partir avec elle ou lui. Alors hier au bistro, avec une poignée d’habituéEs on était touTEs un peu dans cet état-là à découvrir que si on trainait ici et pas ailleurs ça n’était pas complètement du au hasard, en tous cas c’est ce que je me suis dit, et que l’époque cheloue agissait sur nous de la même façon, on en a rigolé comme des bossuEs. Des vies différentes, mais pas tant que ça.

L’un qui me dit le choix qu’il a fait de vivre seul et pourquoi, les autres qui disent leur ras le bol du couple refermé sur lui-même sans rien pour l’alimenter autour, je souriais en entendant les constats qui m’ont amenée à tout plaquer de ce genre de vie avant de débouler dans ce coin, et je souriais au bistrotier qui exprimait un soulagement immense à entendre d’autres exprimer ce ras le bol. C’est que ne pas pouvoir se satisfaire du couple strict, c’est entendu comme le rejet de l’autre et le désamour, et en écoutant ma nouvelle pote de rosé résumer la chose je me disais qu’elle avait une chance aussi de se rendre compte de ça en si peu de temps de vie commune, elle perdra sans doute beaucoup moins de temps que moi, et beaucoup moins de joie aussi.

De fil en aiguille des discussions sur les rapports humains révélés ou exacerbés par tout ça, on se dit que finalement les choix politiques faits autour de cette saloperie de virus sont l’expression brute du prix qu’on donne à une vie, on trouve ça vraiment abject avant de se repayer une tournée de rosé. Je me demande comment ça se fait que ici et pas ailleurs je me sens chez moi, pourquoi ici je me sens plus acceptée avec ma bizarrerie que dans d’autres endroits qu’on penserait plus à même de la comprendre. Je me dis que c’est une question de classe, mais pas que, y’a autre chose de plus diffus et de plus subtil qui s’ajoute. Ce truc qui fait que je m’entends spontanément plus facilement avec certaines personnes, une forme de déracinement quelque soit l’ordre de celui-ci, et le flou mélancolique mais joyeux qui en résulte, une volonté à vivre quoi qu’il arrive. Un mélange de choses contradictoires, ni ici ni ailleurs, ni ceci ni autre chose.

Bouseuse en ville, garçon manqué, citadine à la cambrousse, meuf obligée, l’impression de ne pouvoir être moi qu’en dehors de beaucoup de choses, extérieure, lointaine. Alors forcément, quand je croise les mêmes flous et les mêmes mélancolies, qui tout à coup se mettent à rigoler parce qu’elles se croisent, retrouvant de vieux amiEs chez de parfaitEs inconnuEs, je suis comme une môme à noël. Comme le bistrotier qui exprimait un soulagement en disant “je ne suis pas seul ! merci, merci, ce que ça fait du bien d’entendre ça” ce que j’avais dit le matin même à la psy, parlant de tout autre chose mais avec le même soulagement. C’est pour ça que je raconte : la vie s’articule parfois avec une cohérence de scénario, les coïncidences heureuses et les aléas ressemblent à des coups malins du destin, et tout ça c’est si stupéfiant que ça peut pas rester comme ça, gâché dans l’oubli.

 

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