Fausse feignasse

J’ai écrit, j’ai dessiné, j’ai chanté sur tous les toits l’art de ne rien foutre. Parce que dans ce monde là qui tourne sur l’exploitation je ne dévierai pas mon propos d’un pouce. Mais comme beaucoup de feignasses, je suis une fausse feignasse : rien  qu’à voir la somme de taf, de mots, de strips, de tout produit pour dire cet amour de la glande, ça sonne comme un joli paradoxe

J’ai écrit et dessiné sur la procrastination, j’ai écrit et dessiné sur la nécessité de ne pas travailler, j’ai écrit et dessiné sur un paquet de choses tournant autour de l’idée du droit à la paresse, sans dire qu’il ne s’agit pas exactement de ça, parce que c’est à chacunE aussi de découvrir sous la flânerie et le temps retrouvé ce qui se développe. Le dire serait à mon sens gâcher la surprise et ferait sauter à la conclusion trop vite : il faut avoir goûté le rien pour voir que le rien n’est pas le néant, bien  au contraire.

Comme en linogravure quand on me demande directement la solution à un problème je pourrais répondre de façon précise, mais ça ne servirait à rien que régler l’immédiat et couper court aux chemins de traverses. En lino, comme en tout, il faut expérimenter, et se planter. C’est compliqué de le faire comprendre, mais se jeter sur des solutions toutes prêtes à des problèmes précis tue tout intérêt et tout jeu. Pour apprendre dans ma propre technique, je me suis plantée un nombre incalculable de fois, j’ai enragé, j’ai jeté, j’ai recommencé, j’ai tout refait, j’ai abandonné pour reprendre plus tard après une bonne procrastination qui a un intérêt tout à fait concret dans le processus, j’ai repris, j’ai laissé reposé. Et tout ça avait un intérêt que je ne vois pas toujours sur le moment mais qui finit un jour par éclore là où je ne l’attendais pas. L’erreur en testant des trucs en lino m’a été plus importante que la solution finalement trouvée : pour piger que c’est la solution et en faire non pas une réponse toute faite mais un véritable outil déclinable, il faut comprendre en quoi comment et pourquoi cette solution en est une et pas autre chose, et il faut se planter, tâtonner, essayer des tas de choses, briser ou détourner les règles convenues après les avoir essayées de façon académique, phagocyter ce qu’on nous assène autoritairement pour jouer, tricher, et faire sien ce nouvel outil. Et parce que ce qui est une erreur là peut être une solution ailleurs. Se débarrasser de la notion de travail tel que ce monde l’entend c’est évacuer l’idée de résultat, d’échec ou de réussite pour ne garder que ce qu’il se passe maintenant, le jeu et l’expérimentation, et possiblement tu réussiras parce que la réussite pour toi ne sera pas cette chose pathétique que la société attend et rétribue que ce soit en monnaie ou en gloire, mais la joie de faire et de faire soi-même surtout.

Ma feignasserie n’en est pas une, et bien au contraire, les moments de procrastination sont aussi nécessaires au travail que je fais que l’exercice et l’expérimentation. Quand je dis qu’il ne faut pas travailler, je dis qu’il ne faut pas chercher à travailler, et je distingue gagner sa croûte de mon activité. C’est en ça que beaucoup de feignasses ne sont souvent pas comprises alors qu’elles chantent la glande. passer un temps infini et développer une invention pour gagner du temps est un boulot monstrueux on se rend pas bien compte.

A l’instar de mon chéri Libertad (vous ai-je parlé de Libertad ?), si j’ai le dégoût de l’inactivité et de l’apathie ça n’est pas dans le sens du dégoût à ne pas goûter aussi la vie ou pour chanter une force idiote de l’honnête travailleur, c’est même à l’opposé : parler de la joie de ne rien faire dit en creux le reste. Simplement il faut distinguer l’apathie démoralisée ou une inactivité passive de goûter pleinement un moment, distinguer l’inactivité de la procrastination qui à mon sens n’est pas une fuite du travail mais une nécessaire balade dans celui-ci, il faut distinguer l’activité de l’exploitation, distinguer aussi la paresse chantée par des anarchistes ou anarchisants d’une paresse bourgeoise, satisfaite et triste. Il faut distinguer l’attente du bonheur à ne rien foutre. Faut écouter les feignasses, et regarder ce qu’elles font dans le même temps. Si elles chantent le rien foutre c’est souvent sans se rendre compte de la masse d’autres choses réjouissantes, intéressantes, drôles, humaines et riches qu’elles font et distillent, et c’est parce qu’elles ne se rendent pas compte que c’est intéressant. Je cause pas de moi forcément, même si j’ai l’heur de m’inclure dans le lot héhé

 

Et comment mieux conclure qu’avec une planche de Tulipe :

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