le fric et l’art

Un compagnon a constaté simplement que si on prend la thune où elle est, il faut savoir avec qui on a envie de faire la fête. Cette simplicité à exposer toute la tension qui peut exister, celle qui était la mienne, de savoir où est le pognon et savoir ce que prendre ce pognon signifie en soi et concrètement. Mon refus de parvenir n’est pas une refus du pognon mais du reste qui vient avec. Le fric c’est juste des morceaux de liberté dans ce monde là et la liberté n’est pas de s’aliéner aux gens qui ont le pognon en prétendant qu’on est sur un pied d’égalité, les conditions d’existence et la croyance dans le fric déforment les liens quoi qu’il en soit, et quel que soit son propre point de vue. I ne s’agit pas que de se foutre du fric pour que le fric n’ait pas d’impact sur une relation : il faut que le fric soit perçu de la même façon des deux côtés. Pour moi comme pour unE compagnonNE il n’y aura pas d’ambiguïté, et nous pouvons comme ça nous entraider sans la crainte d’une attente non exprimée, parce que la symbolique de l’argent comme pouvoir est quelque chose qui n’existe pas entre nous, nous n’y voyons que le moyen de nous accorder du temps ou un repas. En revanche, accepter le fric d’une personne qui y met un sens autre implique forcément autre chose et une attente non exprimée qui peut avoir des conséquences sur le lien.

Comme j’ai pu voir des collectionneurs m’acheter des originaux et les voir exiger de ma part autre chose par la suite, une demande implicite d’être leur leur vassal, et en tous cas reconnaissante de ce fric donné, pourtant dans un rapport marchand que je pensais très clair. Mais dans la relation de l’artiste au collectionneur s’immisce souvent autre chose, et dans un cas je me souviens que c’était une demande aussi clairement exprimée de prendre fait et cause pour ce collectionneur, qui était alors en train d’insulter un ami à moi. J’ai répondu de façon très claire que le fait qu’il m’ait acheté des œuvres ne lui donne aucun droit sur moi, et qu’en l’occurrence je me rangeais à l’avis de mon ami, non pas parce qu’il est mon ami mais parce que je suis d’accord avec lui. Ce collectionneur depuis ne m’a plus rien acheté et a disparu : ce qu’il achetait et ce qu’il appréciait dans mon travail n’était pas mon travail, en tous cas si il appréciait la liberté que j’y prenais cette liberté avait finalement des limites très vite atteintes.

Souvent j’ai vu, tristement, le fric déformer aussi la vision de gens, comme quand on accède à un certain confort on ne voit pas forcément la nouvelle crainte que ça installe : celle de perdre ce petit peu. Aussi j’ai été bien étonnée de voir des gens avec du pognon ne rien s’autoriser, et m’admirer pour ce que je pouvais faire. Comme j’ai pu observer la jalousie souvent des gens avec du fric voir de plus pauvres dépenser de l’argent pour des choses qui leur font réellement plaisir. Je n’ai pas de considération pour l’argent, bien au contraire je n’en éprouve qu’un mépris certain pour justement cette façon d’aliéner les gens à y mettre autre chose que le temps ou la liberté que ça permet.

Le rapport de l’artiste et de son public est un peu le même, finalement : comme la séparation de l’artiste et de son œuvre est impossible, il ne faut pas demander à l’artiste de nier son œuvre en lui demandant implicitement une sujétion en achetant celle-ci. Je repensais à ça en voyant l’exigence aussi de voir l’art se plier aux exigences multiples parce qu’on ne sait pas distinguer l’art, de la propagande, de la publicité, de la politique. Avec cette menace plus ou moins dite que si on ne se conforme pas on te punira par le boycott. C’est ce qui arrive, finalement, aux minorités  qui ne veulent pas conformer leur travail à la vision dominante, il n’y a pas tellement besoin de le dire : il suffit de parler de “sujet de niche” pour refuser une œuvre en décrétant que ce point de vue n’est pas vendeur, ou trouver de toute bonne foi un travail nul alors qu’on ne peut tout simplement pas en saisir la complexité ou la beauté parce qu’on est aveuglé par les a priori liés aux dominations de tous ordres.

Merdeu je voulais faire quelque chose de clair et concis mais une fois de plus la complexité des situations m’a perdue, c’est vraiment pas simple de tenter de démêler tout ça. Sans doute pour ça aussi qu’il est plus simple de dire que ce qu’il faut, c’est la liberté, celle qui permet à la fois de dire et de recevoir sans avoir la crainte qu’on te retire quelque chose.