poser les trucs, et tenter de ranger

#3615MaViePolitique parce que je réfléchis en marchant et que j’ai marché heh

y’a genre deux ans de ça, peut-être, j’ai tej Fabrice Neaud de mon fb comme un malpropre parce qu’il avait eu l’heur de me hurler dessus quand je lui rappelais chiantement l’obligation du féminisme PAS LE CHOIX. Alors, il m’avait sortit un truc personnel en guise de réponse pour me balancer qu’il n’existe pas de patriarcat, ce que j’avais trouvé profondément stupide, de la part d’un mec si subtil, fin et intelligent (c’est bon j’arrête il va plus passer les portes), je pigeais juste pas qu’on réponde par le vécu personnel pour un truc systémique. On avait pu discuter à plusieurs reprises de discours, d’image et de création sur des bases fines et alambiquées, je ne comprenais pas que cette discussion prenne cette tournure, subitement, tranchante et définitive. J’ai repensé à cette embrouille avec Fabrice, que j’ai fini par redemander en contact récemment. J’avais eu le temps, depuis, de réfléchir à tout ça et sa réaction m’avait secouée, pour un bien, j’y ai souvent repensé. Ma façon de m’adresser alors à lui était un peu trop binaire, du genre t’es pas concerné tu la fermes, chose que j’ai bien, bien revue depuis,  et la vie a fait le reste me concernant, faisant beaucoup bouger mes lignes (lignes qui s’étaient rigidifiées au contact de trop de lectures féministes dans cette opposition statique, figée, et plaçant toujours les femmes en victimes et les hommes en oppresseurs). C’était une chose que je ne pouvais comprendre qu’après un coming out, en tous cas le CO comme je l’entendais, moi : une réaffirmation de ce que je suis au delà de ces essentialisations, un retour sur de vieilles positions que j’avais oubliées je ne sais pas trop pourquoi. Le phagocytage de la douleur de mes semblables m’a rendue moitié aveugle à d’autres pans et fait passer à côté de beaucoup d’évidences, politiques comme personnelles (et, étrangement, j’avais oublié aussi la lecture de “femmes de droite” de Dworkin, livre qui m’a pourtant bien marquée quand je l’ai lu).

Je suis arrivée au bout du bout de mon ras le cul du féminisme, je constatais que ça faisait rien bouger, que ça ne faisait que renforcer certains trucs dégueus, et qu’au contraire pour en avoir causé on me parlait plus que de ça alors que moi je voulais parler de mogettes, ou bien de politique, ou bien de musique, ou bien du corporatisme des artistes auteurs, ou bien de gravure et être considérée un peu comme autre chose qu’une meuf, ou bien juste passer une bonne soirée bordel de merde. L’essentialisation me revenait dans la gueule, en somme.

Ce qui à mon sens était bien plus féministe : considérer la personne et son taf pour ce qu’elle est et pas au travers d’un prisme si ridicule que son appartenance à un sexe ou à un axe militant (qui n’était pas militant chez moi, juste un truc de défense en réaction). Je trouvais ça arbitraire et réducteur. C’était donc le mur du féminisme, du moins d’un certain féminisme, celui qui oppose lomme et lafame dans un schéma figé, re-essentialisant de part et d’autre et ne laissant au final aucun choix, ni aucune possibilité d’échapper au schéma préétabli. Et puis j’ai fait un CO, dans la suite logique de mon ras le cul de rien voir bouger, etc vous connaissez l’histoire je vous la refais pas. Je sais pas qui de l’œuf ou de la poule, dans cette histoire de CO et de conception du féminisme, mais c’est très imbriqué. Si j’essaie de tracer le schéma ça ferait :
>> plein le cul qu’on me parle comme à une meuf et pas d’égal à égal, plein le cul en général des mecs qui comprennent rien aux urgences quand la violence miso tue et viole (et ras le cul de voir des meufs aussi jouer aux gardiennes du vieil ordre, et cette forme de féminisme imposait une sororité de pacotille, sans possibilité tellement de remettre en question d’autres tensions internes)
>> je deviens féministe histoire de taper du poing sur la table
>> on me contient dans ce truc malgré moi
>> je vois aussi la négation de pas mal de trucs qui pourtant découlent de questions féministes à mon sens en coupant arbitrairement les hommes et les femmes en les essentialisant, bref le mur (accessoirement : je me trouvais vraiment chiante aussi à parler de ça)
>> je finis par rejeter le féminisme parce que j’en ai plein le dos qu’on me parle plus que de ça, au point où je ne suis plus invitée que dans des festivals que autour de cette question à la con, quand mon travail n’a rien à voir, ou si peu.

et là quelque part avant ou après mon rejet d’un certain féminisme, le CO. ou en même temps. Et quand on fait un CO, on découvre que le faire ouvre une nouvelle façon de voir les choses, décompartimentée, ou alors la décompartimentation que j’avais toujours souhaitée ne tenait qu’à ce fil là, minuscule. Mon CO était un coming-in : je me suis découverte telle que j’étais, ça a juste enlevé les obstacles que je pouvais rencontrer pour être moi et les difficultés à me faire comprendre (vu que j’essayais la pédagogie du féminisme au lieu d’expérimenter un peu ce que c’est que s’adresser à l’autre d’égal à égal, et sur tous les sujets, plutôt). Difficile à expliquer. Et bingo, je découvre d’autres formes de féminisme, eh, à commencer par Wittig, la pensée straight, qu’on m’avait conseillée juste après mon CO et que je rechignais à lire parce que je suis con et que j’ai horreur qu’on me ramène à une identité, à peine j’avais fait ce CO que j’avais plus envie de me dire gouine pour moi c’était autre chose que ça, plus subtil que je pourrais résumer vaguement en “je suis moi, et je vous emmerde”. Sortie des étiquettes et de ce qu’on veut assigner de force. Je voyais encore à ce moment là avec les restes de mon hétérosexualité, à croire que je sautais d’une boite à l’autre.

Je voulais pas le lire parce que je voulais expérimenter moi-même, et c’est comme ça que je fonctionne : je vois ce qu’il se passe, ce que ça produit de réflexion et de prises de conscience, et ensuite seulement je fouine ici et là (pas que dans les livres) voire si mon intuition est corroborée par d’autres. Là où ça m’a vraiment renversée c’est que je pigeais pas trop comment un CO pouvait autant bousculer mon langage plastique et écrit, et j’ai trouvé chez Wittig un début de réponse ou un encouragement ou une confirmation. Ça n’était pas comme je pensais un livre qui parlait de l’existence hors patriarcat, non, c’est un livre qui parle de tout ce que le patriarcat peut cacher, et c’est immense. Je m’attendais pas, par exemple, à trouver dans ce livre des trucs aussi chouettes sur l’écriture, tout bêtement. Enfin quelque chose qui me parlait d’autre chose que de ce que l’oppression fait subir, pour se concentrer sur ce qu’on peut faire sans cette oppression, ça parmi un milliard d’autres choses.

Toujours est-il que j’ai fini par remettre dans le bon sens un bon nombre de choses, à commencer par me remettre en tête ce que j’ai pourtant toujours pensé : que les idées s’incarnent, sinon elles servent à rien sauf à vendre du papier. Que si les idées s’incarnent, on a pas à attendre qu’elles s’incarnent dans la société pour les incarner soi-même, ou plutôt : la société, c’est aussi moi, et les gens autour, et ce qu’ils se passe entre nous (demain : le feu brûle). En somme c’est ce que je disais d’une autre façon avant : qu’il ne suffit pas de se décréter telle ou telle chose pour l’être, il fallait aussi agir en ce sens et pas attendre. Sur toutes les questions absolument, l’incohérence et la contradiction interne me rendent marteau.

Si j’ai fait un CO aussi vite après être arrivée à Paris, c’est que j’ai côtoyé ici les amiEs que j’y avais déjà et que je me suis faits depuis et un jour j’ai juste vu que je n’avais qu’un seul ami hétéro cis et en couple, touTEs les autres étaient queers, meufs seules par choix, personnes trans, mecs seuls et nanas rejetant comme je pouvais le faire les assignations de toute sorte, et ne correspondant pas vraiment aux critères en vigueur dans l’hétéropatriarcat et rejetant ce genre de choses. Je me souviens d’un concert au Novo quelques temps avant que je quitte bordeaux, d’un groupe queer -chose rarissime en ces lieux- le public était si différent de d’habitude et l’ambiance aussi, j’en ai chialé pendant et en sortant du concert, des larmes de joie, mais y’avait pas que ça, déconcertant des copines qui comprenaient pas trop, et moi non plus d’ailleurs je comprenais pas trop j’avais mis ça sur le compte de la fatigue ou bien du SPM. Des larmes que je n’avais pas pu retenir, moi qui ne pleure que très rarement publiquement bien trop fière pour ça, ça sortait tout seul.

Depuis j’ai rejoué ma vie à l’envers sous ce nouveau prisme et je n’ai pas arrêté de me dire “mais putain mais bien sûr que tu étais queer depuis des lustres, bougre d’andouille”. Depuis j’essaie d’écrire pour expliquer à des potes hétéros ce que change un CO, sans arriver à le faire, les mots ont changé avec lui et j’ai beaucoup de mal à retrouver la langue figée d’avant, ça non plus je n’arrive pas à l’expliquer, là c’est encore une tentative, la dernière parce que ça sert à que dalle, vu que ça ne s’explique pas autrement que par ce que j’étais déjà. Ça serait comme leur dire : eh tu sais, je suis tanx ! ça leur ferait une sacrée jambe. Et concrètement, ma vie est restée la même, elle s’est juste enrichie au passage d’une meilleure compréhension de quasiment tout, plus précise. Simplement, j’ai trouvé ma place moi qui me sentais en décalage constant en un tas de choses. Le décalage est toujours là, sauf que désormais je sais que ça n’est pas parce que je suis inadaptée ou parce que je sais pas faire pour trouver un peu de joie et d’amour qui ne soient pas des simulacres décevants et balisés, c’est juste que ce monde est dingue.

Pour revenir au point de départ, ce qui a été important dans tout ça ça a été de retrouver la façon de penser que j’avais lorsque j’avais écrit ce texte rageur contre les blogs girly. Mon texte était comme j’étais : furieux. J’avais tenté un échange avec une autrice qui avait bien morflé suite à mon texte, je lui avais proposé de dialoguer sur mon blog, elle n’avait pas voulu. J’avais pas trop compris alors, je trouvais ça un peu con de refuser la possibilité d’un discussion avec deux points de vue différents sur un même axe, et voir ce qui pouvait en ressortir. Mais voilà, il fallait pour le faire dire un peu du mal d’éditeurs, et bon on sait bien comme on est tenuEs dans ce taf. Elle a bien réussi sa vie depuis, enfin c’était déjà bien parti on avait pas exactement ni les mêmes cartes en main ni les mêmes ambitions et envies, juste ça me fait rigoler maintenant de la voir comme figure féministe surfant le pognon que ça rapporte. Par contre si j’étais revenue sur ce texte pour le nier en partie, aujourd’hui je le réécrirai simplement en changeant quelques formules, pour virer les attaques persos et ne garder que le fond : l’essentialisation des meufs au travers de publications. et aujourd’hui, vu que les blogs girly sont passés de mode, j’en parlerais plus largement de cette nouvelle essentialisation “militante” devenu fond de commerce avec ce que ça implique de travers pervers et de dérives, idéologiques et/ donc marchandes et vice versa et toutes les formes que ça peut prendre, y compris (et surtout ? je sais pas) les individuelles sur fond de luttes collectives, les exploitant souvent sans vergogne et les flinguant au passage, puisque la monétisation des luttes et leur individualisation au travers de figures les rend très facilement récupérables, que ce soit de façon politicienne ou capitaliste ou les deux à la fois, pardi. en tous cas ça fait de bonNEs entrepreneur-euses.

Les choses sont complexes et nuancées, mouvantes et parfois floues, j’ai découvert l’eau qui mouille avec le CO et ça a été la clé de ma propre compréhension de mes lubies politiques et de ma façon de mener ma vie, et piger mieux aussi la politique, de fait. Je voyais une boite dans le CO ou une vision étriquée des choses auparavant, j’avais pas compris que c’était justement sortir d’une boite pour se rendre compte que tout est plus vaste et que ça n’est que s’assumer telLE qu’on est réellement et envoyer chier les compromissions une bonne fois pour toutes parce qu’on ne peut tout simplement plus faire mine de s’y conformer, et de tous ordres. Ça secoue pas mal, mais quand on se rend compte que ça n’est finalement qu’énoncer ce qui existait déjà  et assumer d’être juste soi dans le vaste monde, c’est plus simple et d’une certaine façon un soulagement de ne pas être autre chose.

Ouh ben c’est encore bien le bordel, désolée. Jvais y arriver un jour à la faire, cette synthèse, je désespère pas, me faut le temps de poser encore des choses à plat.

(strip d’octobre 2018 alors je cherchais le début de la pelote)

edit : et de cette multitude de constats, car ça n’est que ça, maintenant reprendre les choses où je les ai laissées y’a trop longtemps. Parce que c’est bien beau, de comprendre une chose, et surtout une chose aussi bête que savoir qui on est, mais il faut en faire quelque chose. L’ennui de ces considérations, c’est qu’elles ne mènent à rien de concret, un peu comme la lecture de Preciado peut me laisser sur l’envie de rétorquer “oui bon ok, mais on fait quoi là, pour tout ce merdier ? la testo empêchera pas beaucoup la catastrophe imminente, mon vieux”
C’est ma manie à moi de me prendre la tête, y’a un moment je me fatigue et je vois vite les limites de tout ça. tirer les conclusions sont nécessaires après une réflexion sinon ça n’est que du vent, et à quoi bon découvrir le lien entre vie et politique si c’est pour rester les bras ballants à chercher encore une place ou une façon d’agir concrètement. J’écrirai peut être encore sur la politique ou l’analyse, mais ailleurs, ou collectivement ou anonymement ou les deux, pour que ça reste détaché de moi. Ici je n’y arrive plus et ne souhaite de toutes façons plus le faire. Si je suis anar de cœur je n’arrive pas vraiment à faire coïncider ça avec ce que je vois de l’état du monde ni avec une pratique me concernant, sauf dans l’art et le pignolage philo (ça m’agace même si j’aime ça). Fustiger les intellectuels pour se vautrer là dedans, ça m’énerve. j’ai envie de rendre moins abstraites ces conclusions, trouver des voies, des façons de faire.