l’épiphanie du bricolage

y’a des choix dans la vie qu’on pense avoir faits et en toute conscience, et on découvre un jour que c’était une adaptation. Comme la lecture est vu comme quelque chose de bon chez les mômes, ou le dessin, ou de ces activités solitaires et calmes, on refuse de voir, parfois, que ces choses sont une fuite, une façon aussi de refuser le monde autour.

L’encouragement à la lecture ne devrait pas être quelque chose qui sanctifie le livre au point de ne pas voir l’aspect négatif qu’il peut recouvrir aussi. Au point de ne pas voir que quand on lit, on ne vit pas ou alors par procuration. Dans la vision mythifiée du livre, il y a l’idée qu’il est au-dessus de tout (je radote)(c’est ma passion), et détruire cette idée là n’est pas cracher sur le livre, bien au contraire, comme je disais que l’art est inutile n’est pas un mépris pour l’art : ça n’est que la remise à sa juste place, dans la vie, plutôt qu’au dessus, et refuser de croire que tous les livres sont bons, par essence. UnE môme qui se réfugie dans la lecture dit autre chose que son goût pour la lecture, autre chose qui concerne tout le reste, comme il faut regarder, en creux, ce que dit une chose, l’ombre de l’idée.

La solitude et le travail que je mène ont été beaucoup non pas des choix comme je l’ai longtemps pensé, mais des aménagements. Un jour on m’a dit “mais tu es seule…” alors que j’expliquais ma façon de travailler, chez moi. J’ai réfléchi pas mal à cette suspension qui trahissait une angoisse atavique. Longtemps je me suis convaincue que je recherchais cette solitude parce que je l’aimais, sans avoir vu que ça n’est pas la solitude que je chérissais mais la liberté de choisir qui je vois et de quelle façon, et qu’au contraire je n’aime pas la solitude, ou seulement celle que je choisis. Comme j’ai été dans un premier temps très soulagée de me retrouver seule chez moi après une cohabitation qui devenait difficile, j’ai cru que c’était ce que je recherchais. Comme le refus de parvenir n’était pas que politique :  il ne s’agissait pas d’une question d’argent mais de milieu, qui va s’étrécissant quand on grimpe les échelons, et par étrécissement j’entends du genre et de la quantité de personnes, d’idées et de convictions. Il ne s’agissait pas comme l’indiquait la surface uniquement, d’une volonté de me couper de quelque chose, par la solitude et le refus de parvenir, mais tout au contraire d’embrasser le plus largement possible le monde dans lequel je souhaitais évoluer. Ça n’est pas tellement paradoxal si on garde en tête que la solitude est le choix du mouvement, le refus de la dépendance la possibilité de ce mouvement, et le refus de parvenir le refus de l’enfermement.

Comme je suis sortie des discours féministes dans mon boulot en constatant qu’on voulait me maintenir dans cette boite alors que je tenais ces discours pour tenter d’échapper à une autre, comme le corporatisme est un enfermement coupant du reste. Quand je mets tout bout à bout la logique même de ce que je pensais être une vision exigeante de la politique qui me coupait des autres, c’était le contraire et je crois que c’est ce qui me faisait particulièrement enrager quand notamment j’attaque le corporatisme. Il ne s’agit pas d’être radicale pour le plaisir d’être radicale, il s’agit de maximiser le propos pour ne laisser personne sur le bord de la route, et ça exige simplement de regarder ce qu’il se passe au plus bas, non pas pour faire sombrer tout le monde mais impulser dans l’autre sens.

Comme, après trop longtemps dans un seul milieu j’en disparais un temps, allant voir ailleurs non pas si l’herbe est plus verte, mais pour le recul nécessaire pour ne pas finir par détester les habitudes, et du milieu et les miennes, se secouer au moment où l’endormissement gagne.

Découvrir qu’on se pensait asociale à tort, comme tout ce qu’on pouvait mener comme batailles étaient non pas autant de douves creusées mais au contraire de ponts construits. En bricolant l’autre jour je pensais à tout ça, ça m’a fait beaucoup rire et aussi pas mal secouée de réaliser que mon angle était faussé aussi longtemps. J’ai dit à un ami que j’avais trouvé une façon de théoriser le queer et l’anarchie par le bricolage. Il a compris tout de suite quand je lui ai raconté cette histoire de mauvais mur  : “mais oui, c’est toujours ça : quand le mur est pourri, ça sert à rien de s’acharner ça s’écroulera toujours, il suffit de se tourner et de faire ailleurs“. Le petit pas de côté.  Et comme cette théorie branque a éclairé d’une nouvelle façon le fil qui relie ma façon de bosser, de socialiser et de penser la vie.