undercroûtes

hier je suis passée dans une librairie plutôt spécialisée dans l’underground pour y déposer des zines, et je regardais distraitement les posters en attendant que le libraire finisse de discuter avec des clients qui étaient là. Et puis mon regard s’est arrêté sur une affiche dans le portant, qui titrait “sauver Siné” ce qui déjà me donna une belle occasion de grimacer mais en plus en dessous y’avait l’auteur : Marc-Edouard Nabe.
au dessus, y’avait le prix : 50 balles cette affiche de texte en noir, ça se mouche pas du coude, chez les raclures, dites donc.
 
Là je sais pas, j’ai pris mes cliques et mes claques et je me suis taillée, avec sans doute un nuage charbonneux et électrifié flottant au dessus de mon crâne un peu fêlé, en me disant que je reviendrai faire mon petit scandale. J’avoue ça me manque, j’avoue je m’ennuie, j’avoue je tâtonne en cherchant un nouveau rocher auquel m’agripper pour ralentir ma dérive dans le courant tumultueux de la vie. Je suis ressortie, donc, avec la ferme intention de revenir faire un topo fâché et crier sans doute et dire avec emphase que jamais, jamais, je ne foutrai mes zines dans une librairie qui vend ce genre de merde, tu vois le genre.
Et puis ce matin je me lève, et je bouscule Bubu, et je réfléchis, le nez dans le café. et objectivement, est-ce que j’ai quelque chose à foutre qu’une librairie vende ce salopard ? La question vaut d’être posée, aussi, parce que ça n’est pas le seul salaud à hanter ces murs et surtout parce que l’underground, finalement, en regorge. L’an dernier, en septembre, on m’avait avertie de la possible attaque de fascistes pendant le Monstre où je devais me rendre, pour apprendre -après avoir bien flippé évidemment- sur place qu’en fait de fascistes c’était des militants antiracistes. J’avais été bien douchée en réalisant qu’on m’avait parlé de ça en étant convaincus qu’il s’agissait de fascistes. Ben oui. mais voilà l’underground kiffe les salauds et pensent que des gens à s’en inquiéter sont des fascistes, que voulez-vous, avec des boussoles pareilles y’en a qui seraient mal barrés s’ils se paument, et ça arrive régulièrement.
L
‘underground se cache derrière tout un tas de raisons pour défendre ces salopards, la liberté d’expression, la liberté artistique, l’indépendance, la provocation, les jolies couleurs ou l’impression en risographie ou que sais-je encore. Et c’est comme ça qu’on peut me proposer, aussi, d’exposer dans un lieu qui a accueilli, il y a peu, Ann Van Der Linden, artiste atrocement raciste qui va joyeusement illustrer une réédition de cette petite merde (!) de Coste chez Ring, rien que ça. Et alors que je dis le problème que ça me pose on me répond “alors plus tard, ça nous ferait plaisir de t’exposer !” comme si, le temps balayant mes convictions, mon cerveau lavé de ma maladie antifasciste, je pouvais débarquer, toute sourire, pour vendre ma production, sortie de ce même cerveau antifasciste, et faire comme si ce travail qui sort de moi était la même chose que le travail qui sort d’un cerveau raciste. La séparation de l’artiste et de son oeuvre, heh, mon cul.

Revenons à cette librairie. J’ai encore une fois tourné et retourné la question de mettre en vente mes trucs dans un lieu qui vend une telle chose, comme à chaque fois. Ce qui me fait toujours refuser, finalement, c’est pas vouloir considérer que tout se vaut. Je peux tout simplement pas accepter qu’on me voit et me défende exactement comme Nabe ou Ann Van Der Linden, c’est une équivalence répugnante et je peux tout simplement pas, c’est que je me prends pas pour de la merde. Alors je fume ma clope sur le trottoir en regardant la vitrine de l’underground, avec ses productions qui ont pourtant forgé mon regard et mes intérêts, et je n’y entre pas et je rage, je rage de ne jamais voir de position claire et courageuse défendue dans ces milieux, quelque chose qui soit un peu plus évolué et pensé que la provocation ou la liberté d’expression, quelque chose de réellement subversif ou beau, et non pas au sens canonique. Si la crasse et les aspérités me plaisent, il y a des choses indéfendables, sans doute est-ce une question de dosage aussi, à défendre le mauvais goût, le sale, le laid et l’effrayant on a fini par croire que tout ça était le sel de l’underground,  que le no futur punk n’était pas un refus du futur qu’on nous impose mais une pulsion nihiliste.
Eh ben tant pis, je me dis finalement ce matin (il n’est pas encore midi au moment où je tape ces mots j’ai droit de parler encore de matin), je me dis que ce moulin à vent là je l’ai assez combattu pour le résultat qu’on sait : rien.
je vendrai pas mes trucs dans ces endroits, je continuerai seule tout seule all alone sur mon Jolly Jumper, ma conscience est de toutes façons une connasse qui ne perd jamais une occasion de me harceler. J’ai fini par me dire hier en regardant la seine se mouvoir comme un couleuvre fatiguée (je vous ai dit que j’aimais Paris ?), qu’est ce que tu t’en fous finalement, ton boulot tu le vends parce que faut payer un loyer, c’est tout, et c’est vraiment tout, ma vieille, ton but n’est pas de faire carrière ou un nom dans ce milieu comme dans n’importe quel autre, regarde à chaque fois que tu te concentres sur ton boulot tu finis exaspérée et écœurée par ce petit confort d’existence. J’ai envoyé mon mégot de roulée trop chère dans le caniveau et je suis partie voir ailleurs, encore plus loin ailleurs, en concluant à tout ce merdier finalement très secondaire, que je serai bien mieux en manif à chercher encore et encore et encore à détruire le vieux monde parce que y’a que là qu’on se sente réellement vivantE. Et d’un coup ben c’est allé vachement mieux. Mais vous leurrez pas trop, c’est pas parce que je recentre encore les priorités que je vais fermer ma gueule, faut bien s’occuper.

 

4 thoughts on “undercroûtes

  1. Ce que vous dites a l’air de beaucoup vous travailler.
    En revanche, pour l’environnement, merci de jeter vos mégots dans des poubelles.
    On peut être underground et écologiste.

    • hum. n’oubliez pas de venir me dire de bien fermer le robinet quand je me brosse les dents la prochaine fois où je parle d’antifascisme et de lute, surtout.

  2. L’underground, mouhaha, petit milieu de bourgeois ou chacun s’affaire sur de nombreux projets, des vies tellement denses et tellement pleines… Des héritiers de l’entreprenariat qui garde les gènes patronaux et les privilèges de leurs aïeuls.

    • je sais pas si bon peut être aussi catégorique que ça. mais c’est vrai que l’ambiance un tantinet aristo parfois joue sur mon malaise

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