plaire et séduire

la séduction -en art, en amour et pour tout en fait- est une chose dont je me méfie beaucoup, je deviens soupçonneuse, je ne suis qu’inquiétude, sur le qui-vive, je plisse les yeux et tout, et ça m’emmerde toujours mortellement au final. Les choses que j’ai pu produire qui ont eu du succès ont été le signe que j’ai merdé quelque part, parce que j’ai séduit. Le seul avantage, c’est que ça permet de revenir sur ce qui a pu merder et voir comment ça merde. Faut aimer touiller la merde, oui. J’aime ce mot.
Et je me rends compte aujourd’hui que dans mon taf comme pour tout le reste, j’ai fui le confort. Mon refus de parvenir n’était que ça, finalement, ne pas vouloir accéder à une place qui efface tout ce qui fait la vie, son tumulte, ses contradictions, son inconfort, et dans mon taf comme dans mes positions, je me suis finalement éloignée de plus en plus de tout ça. Et je regrette pas une seconde.

Il est facile de séduire, il est moins facile de toucher comme par inadvertance, sans chercher à le faire, comme on se cognerait dans quelqu’un dans une rue bondée pour découvrir que cet autre est un ami. La vérité seule est révolutionnaire disait l’autre qui comme quoi ne racontait pas que des conneries, et de l’inconfort d’une position, d’un dessin ou dans la relation à l’autre, le risque que ça comprend, est infiniment plus intéressant et riche. La séduction est une manipulation, un bon placement, une manœuvre, un mensonge. La séduction ne porte qu’en elle que le désir de dominer, d’une façon ou d’une autre, créer un consensus le plus large possible, se gargariser de cette position surplombante du haut de la force du nombre, et pour ça il faut aplanir les aspérités, lisser, retoucher ce qui pourrait être dérangeant et casser l’unanimité. Chercher à se frayer le chemin de la popularité. Et ça comprend aussi cacher la saleté, qu’on souhaite escamoter sous le tapis plutôt que la regarder bien en face et s’y confronter. La beauté évidente, canonique, est emmerdante, la séduction qu’elle exerce est fugace et ne laisse aucun souvenir, on se dit juste que c’était beau et on en tire aucune émotion. Rien. Une amarante ballotée dans le vent du désert aride de nos émotions (oui je suis toujours polète).

je ne vois que rarement abordée cette question de la popularité et de la séduction dans le boulot, en dessin, ou dans le reste, pourtant à cette époque étrange de l’autopromotion constante de soi, c’est comme si personne ne voulait voir l’éléphant dans la pièce : on cherche touTEs à être quelqu’un, et je ne m’exclue pas de la chose du tout. La séduction passe par la provocation des auteurs à la petite semaine, se vautrant dans l’outrance facile de la vanne de merde, antisémite, raciste, miso et j’en passe, la séduction passe dans les positions consensuelles ou taire ses convictions parce que ça nuirait à notre gagne-pain, la séduction passe dans le like qu’on va coller aux gens en vue pour faire coucou t’as vu je kiffe, la séduction passe dans les selfies, la séduction passe par le récit. J’ai été prise d’écœurement, comme souvent et comme dans tout, face à mes propres comportements sur ces réseaux-là, à ne plus savoir si ce que j’y racontais par moment était motivé par simplement une volonté de dire ou si c’était autre chose, et j’ai été effrayée de ne pas savoir y répondre nettement parfois. Et, dans tous les cas, ne pas savoir si ce qu’on y lit est une vérité ou une séduction, surtout dans les interactions avec des gens qui ont un nom. Et finalement je me dis que c’est ce qui fait le tissu de ce fonctionnement sur les réseaux, ne pas vraiment croire ce que des gens y disent parce qu’on est touTEs plus ou moins conscients du petit jeu hiérarchique qui se met et remet en place quotidiennement.  Alors je fais comme souvent, ma petite mise en retrait, je recule sur la pointe des pieds. Je renoue ailleurs et loin de ces jetsets, parce que l’insincérité est une chose que je ne supporte pas. A chaque fois que j’ai lu l’admiration dans le regard quand on m’abordait pour mon travail ou ce que je peux raconter, j’ai eu envie de fuir à toutes jambes. Une gêne atroce, parce que je ne pouvais pas accorder de crédit à la relation qui allait se mettre en place. Parfois des gens dépassent ça, parfois non. Ça se sent. Fuir mon milieu, fuir les endroits de monstration de ces milieux, fuir aussi ce que je suis publiquement, m’a fait du bien, n’être que moi, ne pas douter des motivations en face, ne pas me méfier a priori. N’être rien, ou plutôt n’être que soi, est un soulagement. L’admiration ou la haine (les deux sont la même chose : une extrapolation de l’importance) m’encombre, comme la popularité, si je conchie les hiérarchies c’est aussi parce que je refuse une place surplombante (comme refuser d’être artiste, dans le sens où ça l’exclurait du reste du monde), peu importe comment elle s’exprime, et la séduction marque un surplomb. Une table d’orateur reste une frontière, même dans un lieu anar, il ne s’agit pas tellement de décréter la fin des séparations artificielles, mais d’agir en ce sens, toujours.

En art comme en tout, je préfère toucher ne serait-ce que deux personnes, je préfère la vie qui relie fragilement les petites bulles d’angoisse que je peux croiser simplement. La sincérité des relations, les échos des gens en moi, et inversement, ne sont que plus forts quand on ne cherche pas à séduire. Et quand on ne séduit pas, on peut plaire, par accident, juste en étant soi. Il est des joies simples, en voilà une.

 

One thought on “plaire et séduire

  1. Ce que Groucho résumait ainsi :
    “Je ne ferais jamais partie d’un club qui m’accepterait comme membre.”
    Salut à toi

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