ha c’est bien fait dis donc tu devrais en faire quelque chose

l’autre jour on bavassait tranquillement avec d’autres glandus. J’ai expliqué à l’un d’eux mes envies, et le risque de dérive libérale à mon arrivée à paris qui m’a tout chamboulé la tronche que j’avais pourtant déjà bien de traviole.

Y’a des gens y’a pas besoin d’expliquer 10000 ans les évidences et c’est vachement reposant, alors quand je lui ai dit le virage libéral  et le danger de développer une activité là pour éviter de bosser pour la faire devenir plus conséquente, et qu’il a déduit tout seul “ha ouai et tu te prends pour un artiste !”

ouai putain et le pire, c’est que t’y crois à ces conneries, heureusement que j’aime la rigolade  j’en étais limite à m’acheter (!) une écharpe rouge en soie de mon cul sur la commode pour faire ma sylvaine. J’avais été voir Sardon à ce moment là parce qu’il est irrésistible quand il parle des artistes qui se prennent au sérieux, et ça m’avait fait un bien fou au moment, précisément, où je commençais à croire à ce genre de merde. Bon non j’exagère un peu, et j’ai mes clés à mollette pour me protéger de ça, mais quand même, depuis le confinement j’ai compris le rôle du dessin ici à paris dans une ville chère et comment on finit comme des cons à ne plus avoir de vie, celle possible ailleurs où le loyer coûte moins, et parce que cette crise m’aura coupée encore plus des gens à avoir un “vrai taf” et que les glandus dans mon genre sont éparpillés.

Je me souviens plus dans quel contexte on discutait de comment tu développes ton dessin et ta façon de t’exprimer, et comme c’est encouragé parce que ça n’est pas mal vu et ça n’est pas perçu comme un truc naze, devenir megabon et en tirer fierté. Genre chez un cadre on parle de dépendance au taf mais chez les artiss non sava c’est une bonne chose et finalement c’est bien con : ça repose encore sur l’idée que l’artiss bah il vit par et pour son art, encore ces foutus mythes de merde. Sans piger que là peut être y’a un souci à faire que ça. C’est ce qui m’a gonflée à mort au confinement à réclamer de l’ââârt comme si on se devait de crever pour faire rêver dans l’enfermement, et au mépris de la liberté de ceux qu’on désigne artistes. Ha y’en a à kiffer mais franchement quelle horreur, se retrouver maton d’une partie de la société enfermée pour lui faire mieux avaler ces conditions, bien peu pour moi.

J’ai développé des trucs nouveaux dans mon dessin ces dernières années mais se branler là dessus c’est oublier que c’est parce que j’étais isolée,  pas bien et dans l’attente permanente. Quand ça va bien j’ai mieux à foutre que des petits traits à la con, même bien agencés pour faire de jolis dessins. Quand ça va et que j’ai pas besoin urgent de thune ben j’arrête parce que j’ai mieux à foutre. J’avais besoin de ça à un moment, ça m’a aidée à préciser des trucs et à recadrer ce que je voulais mais voilà moi ma vie c’est pas ça.

Le mec à qui j’expliquais mes envies a pigé en 10 mn, quand à des gens qui taffent je dois passer par des explications à rallonge et jtrouve ça très parlant. Quand on me dit que untel ne fait plus trop d’effort dans son dessin moi je vois que c’est parce qu’il a une vie maintenant et qu’iel est plus heureux, et que c’est aussi égoïste de vouloir de la belle BD torturée au détriment de la santé mentale de l’individu.

Je suis une meuf qui dessine, mais je suis une  individue avant d’être quelqu’un qui dessine, et une individue casse couille par dessus le marché. Un pote m’avait dit alors qu’il m’avait appelée au dernier moment pour les rejoindre que je faisais partie des gens à venir illico et que je suis mobile. Ben oui ça a toujours été comme ça quasiment : le reste vient toujours avant le taf, et je laisse en plan ce que je fais quand des gens veulent me voir, sauf si je me sens pas moi d’humeur sociable. et d’autant plus dans une ville où c’est plus compliqué de voir régulièrement des gens à avoir des vies différentes, je ne veux pas laisser passer les occasions.

Les gens n’ont pas le temps et aménagent leurs vies autour du boulot quand pour moi c’est l’inverse : je dessine pour passer le temps entre deux rencontres et gagner de quoi payer le loyer qui me permet de rester pas loin des gens. Les gens sont centraux quoi qu’il arrive, j’ai déménagé pour me rapprocher de gens, je choisis mes endroits en fonction des gens, mon activité est complètement secondaire et n’est qu’un prétexte. Je dessinais en cours pour échapper aux cours, et pour faire marrer les copains dans les moments où on était séparés.

Réclamer un statut ou le droit de taffer c’est juste réclamer le rôle de l’artiste qui fera diversion, mais chuis une glandeuse, et je compte bien le rester. Dites vous que si vous réclamez de l’art quand on enferme c’est pas par amour de l’art vraiment. Quand on réclame de l’art c’est pour tout autre chose, supporter l’attente et vivre par procuration. On peut apprécier l’art autrement et réellement, quand la vie n ‘est pas tournée vers le turbin ou les affreusetés de ce monde, quand on a le temps et l’espace pour ça. Quand j’entendais que mes boulots aidaient à tenir et faisaient du bien dans cette crise, ça me foutait hors de moi, et surtout quand c’était à côté de ça pour ne rien remettre en question de ce qui conditionne tout ça, le rapport à la thune et au travail, au monde qui construit quotidiennement tout un tas de murs, comme si les artistes n’étaient pas aussi plongés dans le bain de merde : sacrifie toi pour nous remonter le moral parce qu’on ne fait plus que taffer et que les rades sont fermés, comme si on était pas touchés par cette merde.

Déso je suis dehors avec ma canette à discuter avec des gens qui me voient pas comme artiss mais pour moi uniquement et avec qui je cause, tranquille, de toute cette merde et avec la volonté d’en finir, et je m’en porte un million de fois mieux.

pas de garçon ?

je rentrais chez ouam, la joie au cœur et Morphine dans les oreilles pourtant, le dimanche mouillasson se languissait sur  mon ciré trop grand de Sylvaine de retour de l’ile de ré. Ha qu’il fait bon, me disais-je en suant des rigoles sous les nichons. J’ai croisé un vieux type promenant son chien moche et marrant, et le type s’est retourné si ostensiblement pour me fixer que j’ai fait demi-tour et coupé la voix envoûtante et cette basse si terriblement prenante aux tripes qui me faisait tant bon bref, j’ai coupé le son, et retirant mon casque en libérant des fontaines de sueurs coulant de mes lobes, j’ai adressé un signe de tête en souriant quand même des fois que ça serait pas méchant on sait jamais au vieux, qui me fixait toujours comme un merlan. Ledit vieux laissa tomber la question comme un poil de cul sur une soupe tiédasse :

-pas de garçon ?
-hin ? je me rapproche, sûre de pas avoir bien entendu
-pas de garçon ?

chais pas vous mais moi je suis du genre à tellement aimer péter dans la soie que j’estime être en droit d’avoir des questions avec sujet verbe complément voire même tout ça dans le bon ordre comme un tiercé gagnant, carrément.

-??? quoi ça veut dire quoi ?
-pas de garçon pour vous accompagner, vous êtes toute seule ?
-bah heu ouai heu
-mais vous êtes jeune

sapristi, j’ai fichtre bien réussi la mise en pli ce matin ou quoi.

-bah c’est à dire que non pas tellement, mais même si je l’étais je vois pas trop ce que ça pourrait faire
-ha mais je rigole, je rigole !
-ha ha. Moui bien sûr.
-bonne soirée
-c’est ça ouai bonne soirée

Il est pas 21h, j’ai mon crâne fraichement rasé de la veille, mon futal si usé qu’il sait même plus qu’il est un futal, mon tish pref avec le lapin ailé chevauché d’un magicien guitariste sous LSD que je traine depuis 12 ans, ce ciré trop grand patché, mes godasses si énormes que j’ai l’impression de marcher sur des aéroglisseurs, bref, dans le 17è proche ça doit pas trop ressembler à ça, les écolières perdues sans leur papounet ou bien j’ai raté un sacré chapitre de la mode mais après tout, qui ça étonnerait.

 

les yeux

Le métro qui me reconduit dans mon coin par flemme de la marche, pas le besoin de me vider la tête aujourd’hui et c’est bon signe, marque l’arrêt et ouvre ses portes, dehors un mec qui en ressort croise mon regard, ses yeux sont clairs et francs, et ses yeux se fixent sur les miens, et je les vois sourire. Le genre de sourire des yeux qui donne envie de sauter de la rame et d’aller discuter, mais trop tard : les portes se referment, he merde. Je le vois marcher sur le quai, et il tourne la tête alors que le métro repart et cherche des yeux les miens pour m’adresser à nouveau son sourire, alors que je cherchais aussi à recroiser le regard. Bon ben c’est raté pour aujourd’hui, mais on va bien  se recroiser je fais que ça, recroiser des gens dans une ville prétendument trop grande où on se sent soit disant trop seuls parce qu’on ne veut pas considérer les choses autrement que dans des cercles préselectionnés. T’inquiètes, on va se revoir et piger un peu ce que ces sourires des yeux traduisent et m’est avis que c’est du très intéressant.

ouai ouai c’est ça ouai

mon vieux pote a raison à dire que je change absolument pas. Voilà, mes deux centimes sur la séparation artiste-homme, c’est qu’à vouloir séparer la glandeuse de l’artiste vous arriverez à que dalle. En changeant de classe j’aurais été entourée d’abrutiEs qui daronnisent respectablement en gros boomers qu’il faut pas casser la société et qu’il faut travailler sagement franchement comment voulez vous que je devienne pas dingue. Alors voilà, j’ai hâte de mes prochains vernissages à entendre ces couillons me dire que mon travail est fantastique (car il l’est), comme si ce taf n’étais pas produit par une punk à chien hihi
voici une planche parue dans Double Trouble, un livre sorti en 2006 ( sur cette page). Y’a des gens qui vieillissent, et y’en a non. Celleux qui vieillissent voudraient bien daronniser celleux qui le veulent pas et les ramener au raisonnable. La tension autoritaire, elle est aussi là et je prends ma pipe deux secondes pour froncer les sourcils dans mon peignoir en satin en insistant : méfiez vous BEAUCOUP de cette tension là. C’est la voix des agents ANPE que je voyais à l’époque, et ils étaient TOUS MALHEUREUX !!

se maintenir

des discussions depuis des mois, j’entends toujours le même refrain chez des potes loin que je ne peux pas encore revoir “ça va, on essaie de se maintenir, comme tout le monde”. J’ai fait ça “me maintenir” dès octobre quand le couvre-feu a été imposé, en provoquant chez moi une maladie-éclair. Le dégoût physique de la privation supplémentaire de liberté.

Me maintenir, c’était me noyer, c’était me replier, c’était dessiner comme je dessinais à l’école, ignorer tout du monde. J’ai décidé à ce moment là de ne plus écouter les infos, de ne plus lire les réseaux ou de façon beaucoup plus lointaine. J’en avais marre, vraiment marre, du flux continu de l’angoisse et de la boule au ventre. J’ai dessiné, j’ai écouté du punk à fond les ballons, j’ai regardé des live de groupes que j’aime tant en pleurant comme une madeleine à pas pouvoir m’en empêcher devant les images d’un public heureux et qui chante en chœur.

Je me suis astreinte à une vie d’ascète, chronométrée, avec repas à heures fixes et coucher et lever régulier. Ça a marché un temps, le temps qu’il faut pour ne plus avoir la tête farcie des restrictions et des chiffres galopants, le temps qu’il faut pour ne plus avoir les voix catastrophistes dans ma tête à me vouloir raisonnable en sermonnant comme si je semais la mort sur mon passage.

Mais voilà au bout d’un court moment ça n’a plus fonctionné, je suis un être sociable et la solitude rend fou n’importe qui, alors bon moi qui suis déjà frappée de base c’était mal barré. J’ai repris les balades, j’ai été voir mon bistrotier qui tentait de rester ouvert comme il pouvait parce qu’il ne supportait pas l’enfermement, j’ai pris des verres avec des habituéEs dans des discussions géniales, j’ai zoné comme j’aime le faire dans de longues marches avec mon MP3, j’ai croisé des tas et des tas de gens dans la merde avec qui on a eu des discussions fabuleuses, j’ai fumé des spliffs avec des zonards et des dealers, j’ai papoté avec des pickpockets pris la main dans ma poche. Et toujours dans la rue j’entendais, de ces personnes que personne ne voit qu’on les voyait encore moins, et la flippe du racisme chez beaucoup était palpable. Si tous ont déjà la bonne habitude du flicage, ça n’était pas ça qu’ils craignaient le plus, c’était l’indifférence voire la peur qu’ils notaient chez les gens avec des vies “normales” à les éviter désormais très franchement et avec de la crainte dans le regard. J’ai trouvé troublant qu’on me prenne pour un des leurs et leur surprise quand je leur disais que non je suis pas à la rue, je suis en balade, disait tant de ce qu’est devenue la flânerie dehors et l’espace public et surtout la discussion. J’ai marché marché marché en ne regardant pas quelles restrictions j’étais censée suivre parce que l’idée de la restriction me restreint déjà, le flic dans ma tête est surpuissant, et y’a toujours moyen de le feinter, et lui en premier. J’ai compris que ma dégaine est un atout non négligeable dans cette merde : le look de teuffeuse provinciale au genre flou est une cape d’invisibilité pour la plupart et un signe de confiance pour d’autres à Paris, et le fait de circuler seule aussi.

C’est ce qui fait que je peux discuter dehors sans crainte, c’est ce qui fait que les contrôleurs alors que je passe tout juste le portique en fraudant sous leur nez parce que je les avais pas vus n’ont pas osé me foutre une prune, ça et ma très grande naïveté, feinte ou pas “ha bon faut valider le ticket ?”‘ j’ai dit en le brandissant. La bouserie à paris.

haha. et avertir un mec qui allait remonter que les contrôleurs sont là,  tomber sur un fraudeur qui a trouvé ça incroyable “‘mais comment t’as su ?” “je savais pas, juste je te croise et je te dis, voilà” et discuter 10 mn en attendant que ces chiens se cassent, la discussion c’est partout et tout le temps. et dire que d’éminents scientifiques voulaient pendant un moment interdire de discuter dans les transports, carrément.

Mais j’en ai fini de me maintenir, parce que “se maintenir” c’est juste attendre en se conformant à ce qu’on voudrait de nous. Et attendre quoi ? un vaccin, la thune, le taf, une levée de ces restrictions ? se maintenir dans un coma végétatif en espérant que ça change tout seul ? nope, j’ai jamais voulu de cette merde, ma vie c’est pas ça. Comme le bistrotier a eu bien le temps de réfléchir à tout ça lui aussi et comme on en a tiré les mêmes conclusions, j’ai vu chez certainEs en arriver aux mêmes, qu’on ne peut pas attendre quelque chose qui ne peut pas se produire et qu’espérer un retour à la normale c’est juste reprendre ce qu’on déteste et laisser tout se produire dans la peur sclérosante que ça se produise.

J’ai tout envoyé chier, tout ce qui avait de moi ce que je détestais le plus au monde pour revenir aux bases. Mon vieux pote m’a dit que j’avais toujours les mêmes rejets ados, ouai, et mon vieux ça va pas en s’arrangeant je t’assure. La vie rangée, le train-train, le petit couple replié sur lui même, le turbin emmerdant, l’absence de rêve, l’absence d’amour, l’absence de confiance, l’absence de joie tout ça et en regardant le monde se déliter tout autour entre misère racisme et repli général, n’est tout simplement pas possible.

Quand je taffais l’été pour payer mes études de glandeuse dessinatrice, je m’étais un peu frittée avec ma supérieure à peine plus âgée que moi qui me tenait le discours raisonnable, se marier avoir des gosses et un crédit c’était ça la vie pour elle. J’ai rigolé en grimaçant et lui ai dit que jamais, jamais je n’aurai cette vie pour moi c’était mourir à petit feu dans le confort et l’ennui, la vue étriquée, le bonheur inexistant et la mesquinerie des rapports. Elle m’a dit que je devrais “mûrir” parce que c’était pas ça la vie, j’avais la vingtaine à peine entamée et j’ai trouvé ça triste à pleurer qu’on ait déjà avalé cette merde si jeune.

Les voix raisonnables qui te demandent de “te maintenir” te demandent juste l’attente dans l’ennui et la peur de tout. n’attends pas, tsais, en ce moment j’entends des voix qui me font de plus en plus penser à 68, je crois pas que ce soit complètement une impression erronée. Les vieux cons qui ont réussi ne sont pas la règle de ce printemps lointain, il y a des Jibépouy partout à me dire qu’on veut pas de ça, qu’on porte autre chose, qu’on a une vision aussi très liée à nos choix, il y a longtemps. Dessiner n’était pas un métier à la base, souviens toi.

J’ai 45 ans et j’ai toujours 17 ans et ça sera comme ça pour le restant de mon existence. L’An 01 de Gébé n’est pas à lire comme une utopie mais comme un mode d’emploi, le pas de côté, c’est ça.