chevalière pas tant mon cul

Depuis hier je suis en boucle sur comment on peut s’affirmer d’un courant politique sans jamais rien mettre en œuvre pour dépasser la simple étiquette. Les mots c’est une très belle chose oui je vais pas prétendre le contraire mais les mots sans incarnation ben c’est de la branlette, et tout le monde ne pourra pas occuper la place lumière du prolétariat. en fait y’en a déjà trop à faire ça et il en faudrait zéro, et je reste convaincue que ça sert à rien et c’est même nocif. Réaffirmer que dire n’est pas faire semble être devenu une sorte de subversion aussi dans ce nouveau monde, j’ai la vague impression qu’on refuse aussi de regarder honnêtement notre propre mauvaise foi à penser que les mots sont plus forts que les armes.

C’est faux
c’est très faux, ou alors il faut mieux affûter nos mots aussi et décider de les faire sortir des livres.

Hier un mec m’a dit simplement “et t’appelles ça travailler ?” alors que je lui disais dessiner. Ça m’a complètement séchée, même moi qui me targue d’une vision pas trop pourrie là dessus, avec sa simple question, sur un ton presque naïf, il a tout remis en perspective et j’ai eu l’air bien con tu peux me croire à bredouiller “non enfin je paye mon loyer avec, quoi” en crevant de honte parce que le mec squatte, par nécessité mais aussi par conviction, qu’il ne se débat pas exactement avec les mêmes questions que moi, la philosophie il en a rien à foutre, que les affirmations et les questions qu’il m’a posées l’étaient avec une telle évidence et d’une telle clarté que ça m’a tenue éveillée encore jusqu’à l’aube.

On prétendra que ça fait bouger des lignes (c’est faux) on prétendra que c’est aussi un soulagement de voir mes images (c’est faux, enfin je veux dire que mes images ne sont pas plus un soulagement que celles d’un milliard d’autres), on prétendra mille choses mais les réalités sont un peu autres : je suis une très grosse feignasse, doublée d’une angoissée qui se trouve un paquet d’excuses pour ne pas faire mais ça fait moins classe que se prétendre radicale.

Hier soir j’ai réalisé, je suis très lente à la détente, qu’un type qui se disait anarchiste m’a tirée dans les pires travers gauchistes qu’il passe son temps à pourfendre et que j’ai perdu aussi de vue pas mal de choses qui m’habitaient cette presque dernière année complète. Pas sûre qu’il s’en rende compte. Pas sûre qu’on en ait quelque chose à foutre non plus, mais de façon générale, à quoi sert-il de se dire ou de gauche radicale ou anarchiste si ça n’est jamais pour incarner ce qu’on pense, au delà aussi de choix de vie individuels (somme toute assez simples aussi selon ces choix, genre devenir artiste est pas le pire des sacrifices hin, faut l’admettre aussi) et de prises de positions qui restent quand même assez faciles puisqu’on occupe des places spéciales, quoi qu’on en dise ?

et je me suis souvenue de ce qu’avait dit L.L. de Mars quand on m’avait nommée chevalière (j’attends toujours mon cheval), il disait peu ou prou : c’est bien de refuser la médaille, encore aurait-il fallu que tu ne la mérites pas.

Évidemment je m’étais agacée à ce moment-là parce que j’estimais être claire sur mes positions. sauf que ben il avait raison, même en refusant tout ce que je peux de ce milieu là, je suis quelqu’un, rien à faire, c’est comme ça, y’a les artistes, les intellectuels, et y’a le reste du monde, et tu auras beau trépigner que tu veux pas c’est comme ça. Le ministère n’aurait pas même connu mon nom si j’avais été un tant soit peu cohérente.

Je sais plus où je voulais en venir. Sans doute encore à ce sentiment d’imposture qui me colle, la culpabilité sans aucun doute. Là aussi on se berce d’illusions, souvent, à nous dire qu’on se sent coupables de notre inaction, mais on reste quand même figés comme des lapins dans des phares sans même essayer, un tout petit peu, ou en se trouvant un sacré paquet d’excuses. Ce “à chacun selon ses moyens” est certes à prendre en compte, mais il semblerait qu’on ait oublié, aussi, que nos idées sont un risque à courir. On peut limiter ce risque, on peut établir des tactiques pour faire en sorte qu’il n’effraie plus au point de se couper de la moindre action. J’ai bien envie de rappeler une grosse évidence : le risque se prend aussi plus facilement quand on a des gens sur qui compter et qui peuvent compter sur toi.

Bon c’est encore un très bel enfonçage de portes ouvertes et c’est encore très meta tout ça, la meuf qui culpabilise et fustige la culpabilité, qui occupe la place d’artiste et crache sur ces milieux là. mais je voulais juste poser ça quelque part en attendant d’y repenser plus tard, au moins après un 2ème café, pour commencer.

tu devrais ouvrir un blog

Le rapport au support quand on écrit ou qu’on dessine est quand même vachement intéressant.
y’a des gens qui après avoir lu une prose qui leur à plu, disent  à l’auteurice: “tu devrais écrire”. C’est drôle, c’est comme si, rotant d’aise après l’ultime café-calva chez unE amiE, et, dans la fumée de la cigarette qui l’accompagne si divinement quand on est repuE, tu lui disais : “c’est délicieux, tu devrais faire un repas”.

C’est épatant, troublant et surtout foutrement parlant sur comment on considère la création quand même, je regarde cette manie fleurir partout, je l’entends moi même aussi, il ne faut apparemment pas se poser la question des moyens de production et de diffusion comme si ils n’appartenaient pas au monde politique dont on cause justement dans ces textes et créations. Et c’est toute l’ambiguïté de ces boulots là, c’est toute la force et l’anomie entremêlées de la culture telle qu’on la définit ici et maintenant, dans cette société-là, et du rôle qu’elle joue.

Le mode de diffusion  lui-même est un choix, éclairé ou par défaut mais il reste un choix. Faire un fanzine ou être édité n’a pas le même sens, diffuser sur les réseaux plutôt qu’en livre aussi, enfin je vous refais pas le topo sur le DIY et les moyens de production en adéquation avec le propos, vous voyez ce que je veux dire depuis le temps qu’on rabâche.

Mais cette phrase “tu devrais dessiner / être publiéE” dit une chose, surtout : tu ne seras pas reconnuE en tant qu’artiste ou intellectuelle tant qu’on aura pas un livre à la BNF,  ISBN compris, pour le prouver. Cette phrase dit en creux tout le mépris qu’on a pour qui ne publie pas par les moyens traditionnels tout en voulant complimenter. Et dit aussi que le propos d’un livre ne peut pas être que politique. On est bien d’accord, mais pourquoi vouloir inverser à ce point la part du politique et la part du reste ? J’y lis, mal à l’aise, une volonté de vider le politique du propos, l’adoucir et arrondir ses angles.
Bien sûr qu’il y a l’objet et la pérennité, mais je crois pas qu’il soit question de ça dans ces petites phrases (moi aussi parfois, je fais un tweet dont je suis plus fière que beaucoup d’autres choses, alors moi aussi j’archive, en recopiant dans mes carnets, mais parce que je veux que mes vannes soient gravées dans le marbre parce que tout de même je suis un génie incompris de l’humour mais revenons à nos moutons)

Mais la publication c’est autre chose, et par publication on entend aussi “avec l’aval d’un éditeur” ou d’un rédac chef, parce que rares sont les gens à dire “pourquoi tu fais pas un fanzine ou un journal en autogestion ?”.
On attend aussi une confirmation de ses propres goûts, dans cette petite phrase, on attend la flatterie de pouvoir dire un jour “je l’avais dit, je connaissais avant que ce soit mainstream”, on peut se flatter d’avoir eu du nez et d’avoir le bon goût bien placé, ça fait chic. L’ego, dans les arts, n’est pas que chez les créateurs, mais chez les gens à recevoir aussi tout ça et tout s’autoalimente. Ça n’est pas fondamentalement grave, ce fait là, mais il faut l’admettre à un moment. Faut admettre, de toutes façons en tout et pour tout la part égotiste sauf à devenir unE sombre crétinE qui pense qu’on vit en  dehors de soi. Y’en a qui ont essayé et ça a fini en livres mystiques avec des incarnations en algues ou je sais pas quoi bref.

(Tant qu’on aura pas flingué cette société hiérarchisée la figure du créateur / artiste perdurera c’est comme ça c’est ainsi, la place de l’ego dans une société tout autre ne serait sans doute pas la même et tiens ça serait marrant de réfléchir à ça mais je m’égare du nord (je varie)).

Mais à partir du moment où on devient mainstream, on risque de perdre une bonne partie de ce qui plaisait tant quand “ça n’était pas des livres” quand ça n’était “que des machins sur internet”. Rares sont les auteurs et autrices à conserver aussi leur verve, leurs idées, complètement. Je ne connait hélas pas beaucoup de contre-exemple. Ho je connais des auteurs sympas ça n’a trop rien à voir mais même les plus révolutionnaires se sont émoussés (je ne m’exclue pas du tout de mon propos, notez bien), et le petit milieu culturel étant ce qu’il est, on se brosse les egos tranquillement et on finit par ne plus douter de nos talents et de ce qu’on dit avec, on finit par croire que la littérature sauvera le monde, on finit par réellement penser que les mots et les dessins sont des armes sans voir que les couteaux ont perdu des dents en route.

Et puis y’a aussi le fait que même le propos le plus subversif du monde sera phagocyté dès lors qu’il sera publié. C’est comme ça, on fait avec ou on fait pas, et ça n’empêche pas du tout que ces livres soient formidables ou même changent des vies pour certains, juste il faut pas non plus trop se leurrer sur la portée d’un propos, si révolutionnaire soit-il, dès lors que Gallimard le défend. Par exemple. Parce que le succès et le milieu font aussi une chose : ils créent une connivence avec des gens pour lesquels nous n’aurions eu que du mépris sans la publication, et c’est la chose la plus détestable qui soit quand on parle de littérature / dessin et d’idées politiques ou simplement d’autodéfense en termes de conditions de travail. C’est très simplement vérifiable, tu ne vas pas taper sur qui te brosse le poil, tu ne vas pas risquer de perdre de précieux soutiens bien placés ou la possibilité de travail. On prétend souvent que non parce que ça la foutrait mal, dis, t’imagines, admettre qu’on se tait parce que faut bien bouffer alors même que tes livres chantent la révolution.

On finit, aussi, à penser que la publication est la seule voie possible tout en prétendant être encore proche du “peuple”. On prétendra mille chose mais sans jamais regarder les milieux dans lesquels on évolue, parce que bon pourquoi faire après tout, on fait des livres c’est bien la preuve qu’on est du bon côté non ? (oui là ça part sur un autre sujet mais totalement en rapport)
Je suis pas en train de dire qu’on devient mauvais en publiant ou avec le succès, je dis qu’on oublie quelques trucs en changeant de milieu et de statut, c’est comme ça et on y peut rien. Faut juste le savoir, en être conscientEs, et trouver des moyens autres, des interstices, et si on souhaite garder ce qu’il y a de plus précieux à nos yeux, ça oblige à faire un choix qui comme tout choix ne sera pas toujours compris. Il est possible de faire plusieurs choses à la fois ou de choisir la voie difficile, j’en connais, et qui n’auront pas autant ni de lauriers ni même d’audience que d’autres. et à mes yeux c’est là qu’il se passe les choses les plus intéressantes quand on parle de culture populaire, au sens où c’est une culture faite par et pour les prolos avec des moyens de prolos.
C’est je crois ce qui perturbe dans cette volonté de rester dans ces façons d’écrire, dans les interstices : c’est un refus affirmé, catégorique, de la figure du sachant, de l’expert, de l’artiste. C’est une forme revendiquée et un peu nouvelle de l’anonymat, aussi, dans le sens où on choisit de ne pas devenir quelqu’un.
ou plutôt : où on choisit de rester quelqu’un, et de ne pas devenir un symbole, une image, un livre qu’on offre parce qu’on ose pas dire le fond de notre pensée quand elle est révolutionnaire.

bon je pensais avoir déjà écrit là dessus, mais pas exactement enfin ça recoupe les trucs sur le DIY l’autoédition et l’embourgeoisement, bref.

C’est un regret me concernant que le réseau occupe une telle place mais pour des raisons de données, anticapitalistes, ce genre de choses chiantes à gérer quand on participe aussi à tout ça. Mais je chéris ces endroits pour y avoir croisé les meilleures personnes que je n’aurais pas connues autrement et que je n’aurais pas tellement pu croiser je pense. C’est ça aussi “la vraie vie” dont on nous rebat les oreilles quand on veut l’opposer aux réseaux (perso je fais pas de différence) sans voir l’évidence sous nos yeux souvent : les réseaux virtuels construisent aussi nos discours, et nous y recréons les milieux que nous souhaitons intégrer ou que nous intégrons déjà. Il n’existe pas de magique séparation entre ces réseaux et nos vies. Et ça, ça n’est pas tellement le livre qui le permettait, ce dépassement de la séparation artiste-homme, enfin, pour de vrai. Les réseaux ont cet avantage de briser un peu les distances qui pouvaient exister (en entrainant d’autres problèmes, certes, mais problèmes passionnants si on y réfléchit sérieusement). Et mon petit diable intérieur me fait ajouter : c’est bien ce qui effraie les gens, qu’on ne puisse plus opérer de séparation artiste-homme. C’est ce qui effraie autant les lecteurs que les artistes d’ailleurs.

Même les plus critiques des réseaux s’y trouvent, d’une façon ou d’une autre, parce que le constat, c’est ça : tu ne peux pas lutter seulE contre ce phénomène là,  aussi, ça ne peut être que collectif alors même que les réseaux ne font que renforcer l’individualisme (au sens libéral)

BREF c’est encore bien long et c’est encore bien le foutoir eh bien ce n’est pas grave puisque c’est ma langue et que j’ai jamais réussi à faire autrement.

 
 

Qu’est-ce qu’il est drôle, je me disais, et tiens c’est marrant mais il est plus grand et plus beau que dans mon souvenir. Alors que d’autres s’affairent sérieusement pour un concert juste à côté, je déconne avec Claude François. Allongé négligemment sur des coussins, et je mange une pêche, légèrement penchée sur lui, Il fait mine de craindre que le jus ne dégouline sur sa belle chemise col pelle à tarte, j’en rajoute en faisant mine d’essuyer mes mains directement à la viscose, et nous rions.

La canicule n’a pas encore commencé, et mon cerveau est déjà en fusion. ou alors j’ai très envie de tarte aux pêches.