Marianne et les dessinateurs

Avant toute chose : ce texte ne signifie pas que les hommes mettent en scène le viol des femmes de façon consciente, et sont conscients des tenants et aboutissants. Souvent c’est fait avec candeur, sans penser à mal, parfois ce sont des hommes intelligents, réfléchis, talentueux, qui pensent sincèrement bien faire. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions, et c’est pour ça que prêter l’oreille aux femmes, féministes ou non, qui s’insurgent quand vous choisissez, vous dessinateurs, de mettre en scène leur sexe n’est jamais une mauvaise idée. Il ne s’agit pas de dire que par essence les femmes ont raison, mais de dire que quand plusieurs femmes disent et redisent la même chose sur le même sujet, c’est qu’elles y ont réfléchi, qu’elles sont en prises avec un problème, et qu’elles s’adressent à la personne susceptible de faire bouger les lignes. Et aussi je rappelle qu’avoir un regard critique sur le dessin ou les arts de façon générale ne serait en aucun cas à mettre sur le même plan qu’une censure. Je pense qu’au contraire, la censure advient quand on a abandonné la critique. Mon propos n’est pas de dire aux dessinateurs ce qu’ils doivent faire, mais de dire que nous sommes responsables de ce que nous dessinons. Et je sais à quel point ça peut être compliqué.

Qu’elle soit anarchiste, socedem, de droite,  ou sans opinion (pour ce qu’elle compte de toutes façons), être une femme est universellement merdique (je vous invite à lireles femmes de droite” de Dworkin).
Le dessin de presse, entre autres, en est une brillante illustration. Parler de misogynie ou de sexisme dans le dessin de presse est une tâche tellement immense que j’y serai encore à la Saint Glinglin, aussi je me suis concentrée uniquement sur les représentations de Marianne violée et/ou battue. Et je sais déjà plus où donner du clic tellement il existe de variantes du même dessin.

Qu’on le déplore, qu’on en rie ou qu’on pense dénoncer quelque chose, le fond reste invariablement le même : Marianne reste une femme qu’on bat, qu’on viole, qu’on humilie.
Qu’elle soit une allégorie importe peu puisque les outrages qu’elle subit sont montrés de façon très concrète souvent, détournée parfois, par des hommes réels. Et le viol et les violences misogynes restent des réalités très concrètes aussi. L’allégorie fournit le prétexte à déchainer sa misogynie (consciente ou pas) sous couvert de dénonciation ou d’humour.
Quand on veut représenter l’état, ou la république, on invoque Marianne, qu’elle soit celle des révolutionnaires au sein dénudé, ou celle de la droite conservatrice, maternelle, son rôle est délimité, circonscrit, et ne dépasse jamais celui de la mère, la putain ou les deux à la fois. Qu’on souhaite Marianne disponible sexuellement et à la maison à élever les gosses pendant que les mecs font le boulot, elle reste à sa place sans qu’elle ose déborder. Dans les deux cas la femme n’a pas de pensée, pas de consistance, pas de personnalité.

Dans chacune de ces représentations, Marianne est passive, subit le viol, l’agression, et/ou le tabassage. Elle est là, amorphe, vide, creuse, au mieux en pleurs, à en prendre encore et encore plein la gueule. Quand on veut, en évoquant le viol d’une femme -explicitement ou non, directement ou non- dénoncer un abus de pouvoir ça signifie le marquage du territoire. Qu’on trouve insupportable le viol, ce plus grand crime apparemment, ne se fait qu’à la condition que la femme soit violée par l’ennemi, Marianne représentant tour à tour la fille de, la mère de, la femme de, son objet à protéger et qu’on s’arrache d’un bord à l’autre. L’ennemi change au fur et à mesure de l’actualité, et varie selon qui le met en scène : le terrorisme, le gouvernement, la droite, la gauche, la minorité, l’étranger, etc. l’ennemi peut être absolument n’importe qui, on le représentera invariablement en train de violer, tabasser Marianne ou on le suggérera. (si ce n’est pas Marianne c’est une autre, je rappelle que je reste concentrée sur ce sujet là. On a vu aux USA apparaitre la variante avec la statue de la liberté, dans le même goût).

Parce que le viol est insoutenable non pas pour la victime mais pour son mec, son père, son fils, son frère : c’est pas le viol qui est insupportable, c’est le non-respect de la propriété. Ça n’est pas le viol qui est insupportable, puisque on brandit le “droit à l’humour” quand des femmes parlent du problème de l’évocation systématique du viol, et qu’on leur demande de prendre ça à la légère* (ignorant au passage les statistiques qui font que y’a de grandes probabilités qu’on demande ça à une victime de viol). C’est pas la femme, la victime, c’est son mec, son père, son frère, son fils. On se fout pas mal de l’état des femmes qui subissent ces agressions.
{Aparté : Il est assez ironique d’ailleurs qu’on dise des féministes qu’elles “voient le mal partout” quand des hommes n’ont de cesse d’utiliser le sexe comme punition, que ce soit dans le dessin, le langage, ou les menaces proférées.}

L’analogie avec le viol, plus ou moins directe et explicite, comme on a pu le voir à d’innombrables reprises lors du passage en force de la Loi Travail avec le 49-3 (exemple parmi tant d’autre mais très parlant), ne fait que renforcer ce qu’on appelle la culture du viol. Le violeur, c’est l’autre, le violeur c’est l’homme tapis dans l’ombre de la ruelle, le violeur c’est l’ennemi, le violeur est hors-humanité et délimité strictement à un camp politique, à une classe, une couleur ou quoique ce soit qui permet d’altériser et de rejeter le problème hors de soi. La culture du viol a besoin de ces mythes et de ses fantasmes pour perdurer, si on altérise pas le violeur, il faut balayer devant sa propre porte et on ne veut surtout pas de ça. Désigner l’ennemi comme violeur, c’est désigner l’autre comme seul agent de la misogynie et couvrir ainsi les viols commis chez soi, par soi, dans son camp, qu’il soit politique, familial, amical, et ne jamais vouloir mettre un terme aux violences faites aux femmes.

Ça se constate tristement dans l’incroyable homogénéité des dessins de presse mettant en scène le viol de Marianne : qu’il soit anarchiste, socedem, de droite, ou sans opinion, le dessinateur est avant tout un homme.

Ici quelques dessins pour illustrer mon propos, pris dans les première pages google image en cherchant “dessin de presse marianne”. Je n’ai pas tout répertorié parce que ça serait un énorme travail à faire au jour le jour.
Voici quelques liens (dessins plus ou moins explicites)
dessin 1
dessin 2

dessin 3
dessin 4
dessin 5
dessin 6
dessin 7

*d’ailleurs si on s’en tient strictement à l’humour, j’aimerais bien comprendre pourquoi on nous dit qu’on manque d’humour à ne pas rire à une blague digne de Bigard et usée jusqu’à la corde (si on considère que ce genre de dessin a quoi que ce soit de drôle parce que très honnêtement je ne vois pas où se trouve le ressort comique, tout féminisme mis à part). Ce n’est pas manquer d’humour, ça serait plutôt avoir une plus haute estime de l’humour et nourrir d’autres ambitions pour l’art délicat de faire rire. Le rire peut être une arme, demandez-vous contre qui vous souhaitez tourner celle-ci.

23 thoughts on “Marianne et les dessinateurs

  1. C’est très juste comme analyse je trouve, merci beaucoup (même si le 3e paragraphe me laisse un peu interrogatif en l’appliquant de façon globale: on peut lui rétorquer sans trop de mauvaise foi (si les dessins de presse étaient pertinents dans leur propos, sinon on rentre dans du sophisme de l’espace) que Marianne représente surtout le peuple et que dans ces situations cette idée de marianne prédomine sur celle de la femme). C’est assez déroutant de voir comment des inventions graphiques et des révoltes se traduisent aujourd’hui seulement par un héritage formel en oubliant le reste, le rendant ainsi assez dangereux, contre-productif par rapport à la base du propos et violent pour d’autres idées.
    Par contre j’ai un peu de mal à saisir le lien entre le dessin de battre la campagne et les autres, vu qu’il fait référence aux valseuses de Blier, et à tout le contexte et message du film… Je n’ai pas l’impression qu’on ressente la même vulgarité et ”dangerosité” (j’pas trouvé de meilleur mot, désolé) que dans les autres dessins, il me semble un peu plus profond, et la position de marianne ne me semble de part la référence pas la même que dans les autres. Fin bon après c’est personnel

    • Que Marianne représente le “peuple” ne changerait pas grand chose au propos qui porte sur le viol, et ne change rien au fait que le peuple serait ici une femme et subirait le viol, en fait… pour le dessin de Soulcié c’est celui qui a fait déborder le vase du ras-le-bol de ces représentations. Je ne le trouve pas plus subtil parce qu’il se réfère aux Valseuses, le propos reste le même : baiser marianne. La référence culturelle n’enlève rien à la violence, j’aurais même tendance à croire que masquer cette violence là sous une couche de culturel est plus sournois, plus retors. Et qu’on pardonne plus facilement le sexisme aux gens de culture (surtout avec cet argument saugrenu de culture du bon vivant (qui baise) à la française dont on nous rebat les oreilles) qu’à la personne dépourvue de cette culture. Le sexisme, cultivé ou pas, reste du sexisme. La référence, les Valseuses en l’occurrence, est aussi critiquable de ce point de vue…

  2. Un texte brillant, je désespérais de voir proliférer ces images violentes, souvent partagées par des amis parfois estimés via divers réseaux sociaux, et me sentais bien seul de les vomir. Représenter cette image “du peuple” violé sous les traits d’une femme impuissante et soumise me semble, en plus de tout ce que vous dites mieux et auquel je n’ai rien à ajouter sinon mon adhésion, un bon moyen d’étouffer toute velléité de rébellion chez ce même “peuple” : Représenter Marianne sous les traits d’une Beatrix Kiddo qui se défendrait une épée à la main aurait probablement une portée différente à plusieurs égards.
    Mais là encore, je suis un homme qui porte un regard d’homme et j’ai appris à me méfier de ma construction culturelle viriliste, je suis prompt à voir la perversion autour de moi mais je ne perçois les mienne qu’après coup, lorsqu’il est trop tard, aussi maniai-je le moins possible le polémique, qui demande une finesse d’esprit que je n’ai souvent pas et qui est souvent dangereux. Enseignant dans l’éducation nationale, je ne vois que trop bien les désastres occasionnés par des propos non cadrés, y-compris ceux concernant les violences faites aux femmes, le féminisme, …

    Merci à vous pour votre rigueur et votre intelligence.

  3. Ce qui m’ennuie à chaque fois que je lis un article “féministe” (entre guillemets car je ne sais pas si tu te considère comme telle) c’est que je me sens englobé dans un sac nauséabond. Ça me donne l’impression d’être perverti alors que ça ne devrait pas être le cas.

    • ce qui m’ennuie dans la domination masculine, c’est qu’elle fait que l’homme chouine dès qu’on énonce quelque chose de simple, véridique, qui a déjà été théorisé par beaucoup de féministes déjà. Oui tu es englobé dans le sac, de fait : par ta réaction.

      • C’est précisément ce que je souligne dans ta réaction. Et je pense pas qu’il y est beaucoup d’hommes qui chouinent fasse a ce genre de propos au pire ils s’en fichent ou te répondront avec les mêmes d’arguments condescendants.

        C’est de l’altruiste qu’il y a derrière ce que j’écris pas une négation de tes propos.

        • non ça n’est pas de l’altruisme, c’est précisément ce que je dis dans mon texte : altériser le problème pour ne pas avoir à le penser chez soi. La domination masculine est une oppression systémique, et qui dit oppression systémique dit groupe social qui en domine un autre, ici les hommes dominant les femmes. Vouloir absolument ramener des exceptions sur le tapis c’est une forme de négation du problème.

          • Oui mais quand tu dis que les hommes oppressent les femmes tu situes bien le problème chez les autres. Hors tout les hommes n’oppressent pas les femmes et même si l’un ne doit pas pour autant se détacher du problème, ça ne fait pas de lui un responsable de l’oppression des femmes via son appartenance à un genre.

            Je pense que cette opposition homme/femme crée une division qui est aujourd’hui dommageable. Après on part d’une situation de déséquilibre donc je peux comprendre le pourquoi de ces propos mais j’adhère pas sur ce point précis.

            • il se servirait à rien que je continue à te répondre. tu n’as de toute évidence pas lu mon texte, ou tu l’as lu comme tu souhaitais le lire, et quoi que je puisse dire tu continueras à prétendre que tout va bien dans le meilleur des mondes puisque le patriarcat semble extérieur aux hommes (il pousse donc sur les arbres ?).
              Je note par ailleurs que tu pinailles sur un point qui n’est plus à démontrer depuis la nuit des temps quand tu ne parles absolument jamais de ce dont il est question dans ce texte.
              tu es à pour détourner l’attention.

              • En effet je n’ai pas répondu directement sur ton article car je ne pourrai qu’en préjuger (ce n’est pas mon métier et je ne lis pas la presse dont tu as tiré les dessins) mais sur un sentiment qui me traverse souvent l’esprit.

                • alors tu fais comme tous les gens qui refusent plus ou moins directement le féminisme : tu convoques à ta priorité, sur ton sujet.

                  • A croire qu’on est inscrit dans des schémas bien défini tout autant l’un que l’autre. J’ai certainement donné mon avis à côté de ton sujet mais tu n’étais pas obligé de répondre, ni même de le publier d’ailleurs.

                    Je te trouve trop incisive pour quelque conversation.

        • J’ai un petit paquet de lien david qui pourrait vous aider a comprendre veut vous dire tanx. Je vous les publierais des qu’ils seront a ma porté.

  4. Trèsbien et très juste. Ceci me rappelle le destin tragique en pleine Révolution d’une des premières à défendre les droits des femmes, la malheureuse et oubliée Théroigne de Méricourt
    “. En mai 1793, à l’Assemblée nationale, des femmes jacobines l’accusent de soutenir le chef de file des Girondins, la dénudent publiquement et la fessent jusqu’à l’intervention de Marat. Suite à cet épisode, Théroigne de Méricourt sombre dans la folie et son frère la fait interner à l’hôpital de la Salpêtrière. Elle y restera vingt-trois ans.”

    • venant de femmes, le propos est cependant différent… la misogynie des femmes n’a pas du tout le même sens, le même but que celle des hommes, elle s’apparente à une stratégie de survie. sur cette histoire : je ne la connaissais pas merci je vais aller voir ça de plus près !

  5. Moi dans un sens plus large, je m’interroge sur le genre de certains mots et la féminisation associée. On dit La république, La liberté, La fraternité, La police, La loi. On parle même de violer la loi?!

    Marianne ce n’est pas une femme, c’est un concept, elle représente un système oppressif pour certains (colonialisme, exclusion…), un ersatz matriarcale au service du patriarcat.
    (encore un tiens! La patrie, La nation)

    • “un ersatz matriarcale au service du patriarcat” Je ne voie pas trop ce qu’il y a de matriarcale dans Marianne, même sous forme d’ersatz. Les allégories sont des utilisations des corps des femmes par les artistes masculins. C’est de l’objectivation du corps des femmes (corps sans identité propre, qui ne correspond à aucune humanité réelle d’une femme ayant réelement existé), ca fait partie de ce que les féministes anglophones appelent “male gaze”. Tout ceci est tout à fait patriarcal.

      Pour le féminin de certains mots qui semble vous interpellé, on dit aussi le con et la bite et il n’y a pas grand chose d’interessant à en déduire. Les enjeux de neutralisation de la langue ne portent pas sur ces mots, mais sur la féminisation des titres, des professions, l’abandon de règles sexistes des accords et tout ce qui renvoie à des personnes réelles et non au concept de féminin.

  6. Merci pour ce texte Tanx, et pour cette mise au point sur l’allégorie de Marianne.
    Bonne continuation et sororité.

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