Réveils

le zine Réveils regroupe 28 dessins du réveil à l’aquarelle et plume, imprimés en risographie 4 couleurs et une couv noire imprimée en gris et blanc. Il est en vente sur ma boutique.

Tarox

j’ai retiré des versions en noir de la totalité des arcanes majeures gravées il y a 2 ans de ça, pour les rehausser à la main, à l’aquarelle, sur une planche format 50x70cm, sur papier Fabriano Rosaspina crème. Le premier ex est dans la boutique par ici (contact par email pour l’acheter)

je ne suis pas une femme

je reviens encore là-dessus, j’enfile les épiphanies depuis fin août, je n’arrive pas à tout articuler encore alors je pose, petit à petit.

d’un côté, l’anarchie. L’anarchie et ce petit truc qui change tout : tout est déjà là et il n’y a rien à attendre. Il ne s’agit pas de comprendre en théorie ce que ça veut dire, il s’agit de l’appréhender profondément, et on ne peut pas atteindre cette compréhension sans agir. Entre comprendre et embrasser à pleine conscience, un pas de côté et un univers entier qui s’ouvre soudainement, une faille dans un réel trop lourd, trop noir, trop angoissant. Dans cette brèche, il y a la joie de la lutte, de la vie et le goût de la liberté

Et quand on y goute, tout n’est plus jamais pareil et il n’y a pas de retour en arrière possible. Je me débattais avec cette idée depuis des années des décennies, depuis que j’ai choisi de ne pas avoir de patron et même sans aucun doute antérieurement à ça, mais ça ne suffisait pas, jamais, le décalage restait malgré tout et cette manie de passer tous les autres avant moi me rongeait. Dans mon esprit, je ne pouvais pas faire des choix pour moi ou tenir mes convictions sans considérer les conditions particulières de chacun, parce que je n’avais pas encore tout à fait décalé mon point de vue. De particularité en particularité, de prise en considération en empathie, je devais prendre pour moi la douleur, l’aliénation et la phagocyter pour la faire mienne pensant trouver ainsi la clé d’un langage collectif et la possibilité de lutter.

Le petit pas de côté s’est fait avec mon coming-in : si je n’avais pas la peur particulière des hommes et si je l’avais ingurgitée de force, si j’avais perdu les armes contre cette menace, il y avait un problème, profond, dans cette façon de prendre la peur pour espérer lutter. Le petit renversement s’est effectué : si je suis si mal avec tout ça, ça n’est pas du fait de la peur, non, c’est du fait que je ne puisse pas m’adresser à un homme d’égal à égal, du moins pas totalement puisque l’hétérosexualité conditionnait de fait le rapport que je pouvais avoir avec eux, et que ce soit chez moi, ou chez eux. Le doute persistant dans la relation homme-femme dans les raisons qui motivent un rapprochement ou un affrontement (pour moi c’est peu ou prou la même chose) faisait que trop rarement j’ai eu l’occasion d’avoir un rapport réellement égalitaire avec les hommes que je pouvais croiser. Et les femmes, itou. Et puis l’âge, et puis l’existence, et puis les rapprochements avec des femmes qui ont fait des choix proches des miens, et puis l’urgence, et puis l’exaspération à ne jamais voir évoluer de façon significative la plupart des mecs, tout ça combiné à ce changement dans ma façon de voir les choses avec l’anarchie, tout a contribué à exploser cette prison-là.

Une chose me retenait sans doute avant mon coming-in, que j’ai fini par dénouer grâce à l’anarchie : il ne s’agit pas de créer une alternative sur le modèle existant, il s’agit de tout un nouvel univers, où ce qu’on connait n’existe plus ou ne nous concerne plus. Il ne s’agit pas d’un arrangement, il ne s’agit pas d’une adaptation ou d’une amélioration , il s’agit de totalement autre chose. Pour moi, être lesbienne n’avait pas d’autre sens que recréer l’hétérosexualité mais avec une femme et ça ne m’intéressait pas du tout, comme pour beaucoup l’anarchie n’a pas de sens puisque nous vivons dans un monde régit et tenu par des oppressions multiples. Le jour où j’ai fini par capter que j’étais plus profondément anarchiste que je ne le pensais moi-même, où j’ai enfin vu aussi mes petites émancipations, menées non pas de façon théoriques mais concrètes et souvent sans m’en apercevoir, le jour où j’ai réalisé que ma vie était déjà une lutte et que c’est possible, tout a été renversé. La connaissance profonde de ses motivations, l’honnêteté vis à vis de soi, savoir ce qu’on veut et pourquoi, ont fini le travail. Ça, et la destruction de cette idée que pour lutter aux côtés de, il faut être comme.

Je n’ai pas besoin d’être une victime pour lutter avec des victimes, bien au contraire : être une évadée c’est de la propagande par le fait. L’anarchie ne se contente pas de briser les tôles pour soi, mais cherche à détruire les prisons pour touTEs, et quelle meilleure motivation que de voir des évadéEs et leur joie à l’être, je n’en connais pas et c’est ce qui a tout changé pour moi. L’obsession de la place de victime a fini par évacuer totalement l’idée d’autre chose, non pas un peu pareil ou un arrangement, mais radicalement autre, et cet autre est à inventer chaque jour.

Parler de la difficulté de mener une grève et les sacrifices qu’elle réclame ne donne pas envie de grève. En revanche constater, soi, que la grève crée autre chose, qu’elle est un moment de suspension dans la lourdeur du quotidien, qu’elle est aussi comme la neige à modifier les comportements, ça, c’est enthousiasmant, ça, ça donne envie.

Le jour où j’ai fini par faire rejoindre l’anarchie et ce que je faisais au jour le jour a simplement éclairé différemment mon rapport au féminisme. Je m’étais évertuée à chercher au fond la douleur, voire à créer des peurs, pour fabriquer artificiellement une appartenance à une communauté. Mais je n’avais pas vu, ou plutôt pas regardé en face, que je n’étais déjà plus une femme. Ne pas être une femme était pour moi misogyne, le petit pas de côté m’a fait réaliser que c’était tout au contraire vraiment formidable. J’étais en effet sortie de la classe des femmes, et ce depuis un moment. J’étais sortie du rôle assigné, je savais ce que je voulais et ce que je ne voulais pas, et j’étais une lesbienne politique bien avant de lire la moindre ligne de Wittig. Je ne suis pas une femme, et c’est bougrement chouette.

Sortir de l’hétérosexualité est un tel bouleversement, une révolution, je ne pensais pas à ce point, c’est sidérant, incroyable, et ça va bien au delà d’une bête histoire de couple puisque concrètement je suis toujours célibataire et ma vie n’a pas changé fondamentalement.
Ça n’est pas du tout ce que j’imaginais, coincée dans le schéma préexistant de l’hétérosexualité. Je cherchais des relations autres, véritables, qui ne soient pas délimitées arbitrairement. Ou tu es la femme de, ou tu es l’amie, ou du es, etc. pour moi les séparations n’étaient pas si simple et tout s’entremêlait, et pas seulement pour moi ou mes relations personnelles mais pour la lutte aussi, et j’ai trouvé là ma réponse.
Sortir de l’hétérosexualité a totalement explosé mon rapport aux gens et au monde, c’est une vraie révolution et je n’utilise pas ce terme à la légère. Depuis ce coming-in, j’ai l’impression d’avoir de nouvelles chaussures et de chercher toutes les occasions de marcher : je veux réexplorer toutes les relations que j’ai eues, revoir les gens que j’ai connus avant, voir ce qui est sort maintenant, voir qui ielles sont réellement, mon envie dévorante de tout voir avec mes nouveaux yeux, tout vivre avec ce moi tout neuf, mener des luttes surtout avec cette force-là que je découvre.

Détruire cette prison là est, et de très loin, la plus grande lutte que j’ai jamais menée, et je suis émerveillée de ce que ça entraine dans son sillage. Ce texte de coming-in que j’avais fait portait cette joie, mais je n’avais pas encore réalisé à quel point les changements sont profonds quand on se libère d’une telle chose. Chaque jour qui passe depuis est rempli d’épiphanies sidérantes. Je suis enfin moi, je me suis enfin trouvée, les angoisses ont quasiment disparu, reste -et encore plus vive qu’avant- la volonté de détruire les tôles pour tout le monde. Parce que je sais, maintenant, ce sentiment grisant de l’évasion.