le droit d’auteur rend fasciste (suite)

Je peinais à m’endormir hier soir en pensant aux librairies décrétées commerce essentiel et à mon texte sur le droit d’auteur qui rend fasciste. L’outrance de mon propos n’en est pas une, et j’ai repensé dans les vapes à une histoire qui date d’il y a quelques années.

Il avait été question d’un site, ou d’une page facebook je ne sais plus bien, qui mettait en vente à tout petit prix des images piochées sur internet. Ça s’appelait je crois “les chtis panneaux”, et des auteurs doivent s’en souvenir tant la polémique avait enflé rapidement. Le truc consistait à “voler” des images pour les “vendre”. Des dessinateurs, des auteurs, dont moi au tout début, avons gueulé sur ce “vol” en disant que c’était notre boulot et notre gagne pain. La polémique a gonflé très, très vite et est devenue ce qui était parfaitement prévisible : un harcèlement en bonne et due forme d’une personne en oubliant tout ce que peut vivre cette personne. J’étais allée voir de plus près le site, les images, ce qui se racontait, et très vite j’ai constaté que mettre en vente ne signifie pas vendre, et que de toutes manières, gueuler contre ce truc était oublier largement la personne derrière et tout ça était franchement très malsain. Parce qu’en regardant j’ai vite capté que c’était une femme, vivant sans doute aussi dans des conditions pas folichonnes, et que tout ceci était absurde, et je voyais des auteurs la menacer de procès, et je me suis demandé si cette horde assoiffée de droits d’auteurs irait jusqu’à saccager une couverture de mec à la rue qui tente de vendre des conneries volées pour survivre. Internet rend la réalité lointaine, détachée, hors contexte, et l’acharnement contre cette femme était horrible. Je n’avais alors jamais vu d’auteur ou d’illustrateur se montrer aussi véhéments avec leurs exploiteurs qui eux volaient tout autant et encore plus concrètement leur boulot, seulement c’était “légal” et contractuel et il y avait le prestige, la flatterie est ce qui tient tout l’équilibre de ces boulots. J’ai eu peur vraiment à ce moment là du sort de cette meuf, on ne savait rien de sa vie en dehors de ce qu’on pouvait en deviner au travers d’internet et ce que j’en voyais moi c’était une classe et pas des plus riches loin de là. Et tout ceci mélangeait comme d’habitude dans ces cas là le mépris pour les goûts des pauvres, son bon droit à les écraser sous couvert de défense de son boulot.

J’ai eu peur pour elle parce que l’acharnement était terrible, quotidien, d’une grande violence à tous points de vue et j’ai eu la terreur qu’elle mette fin à ses jours, poussée par le “bon droit”‘ de connards incapables de penser en d’autres termes que leur foutu fric qu’ils n’avaient même pas perdu, infoutus d’avoir cette rage là contre leurs propres patrons, incapables d’empathie, incapables de voir ce qu’ils étaient en train de faire. La défense de son gagne pain est le prétexte à écraser plus bas que soi dans une violence qu’on a tendance à oublier quand on est devant un écran.

Y avait-il plus parfaite illustration de ce que produit le corporatisme, je n’en ai pas vu de plus parlante en tous cas. Donc ouai, le droit d’auteur rend bien fasciste, pas d’outrance.

Némésis

ce qui est chiant avec les réseaux sociaux c’est que la private joke devient publique, et que plus largement le privé devient public. Dans les histoires autour de la séparation de l’artiste blabla y’a finalement beaucoup de ça, qu’est ce qui relève de la vanne à des potes et qu’est ce qui relève d’autre chose, et où se situe la limite, et quand ça devient en soi un gimmick entrainant dans sa course une polarisation et une focalisation sur des personnes. Hier j’ai posté une photo à la con sur mon twitter et mon FB, pour faire marrer les copainEs en me foutant des fafs, oubliant deux secondes l’aspect public de la chose parce que j’avais pas envie d’autre chose que faire marrer des copainEs. Ma vanne était bonne, mais voir RT la connerie dans la faferie visée remet du plomb dans les semelles, alors plutôt que repartir dans une bataille débile sur un prétexte con, j’ai viré tout ça en soupirant.

Non pas par peur ou quoi, mais pour ne pas risquer d’entrer dans une ambiguïté qui fait que ton ennemi devient dans un sens une raison d’être, une relation pétée jouant sur l’opposition, comme on le voit sur des duos formés sur twitter notamment, le gros méchant VS le gentil. Ça a le côté fun de défouler des frustrations et un sport rhétorique, si les gens étaient honnêtes ils reconnaitraient ce but recherché là, défouler l’agressivité parce que de cette façon les rôles sont clairement définis et c’est un jeu. Ouai c’en est un, très certainement, le souci c’est de vouloir y voir le politique et l’enjeu, le souci c’est de mettre un sens démesuré dans ces batailles au détriment du reste, en oublier justement que tout ça n’est pas de la fiction, et le danger est dans la crainte de ne plus exister que par ce biais et dans une confrontation qu’on va chercher toujours. Le danger c’est en oublier que dans cette opposition désormais recherchée il y a l’ambivalence aussi, une forme de complicité qui s’instaure malgré tout dans une connivence de Némésis, avec ses codes, son public, sa mythologie. Loin de moi l’idée de dire que ce jeu n’a rien d’amusant (ô combien il peut l’être et c’est bien tout le danger) mais cette ambiguïté me retient et me fait faire machine arrière, parce qu’il arrive un moment où tu finis par avoir de la sympathie pour qui tu prétends combattre, en oubliant les incarnations des idées défendues et la vraie vie qui s’articule autour de ces batailles.

Dans ma détestation de la caricature, il y a ça, ce rôle de bouffon du roi qui fait que de nombreux dessinateurs de presse finissent par entretenir aussi cette ambiguïté, le roi est flatté par la caricature, comme le dessinateur est flatté de toucher le roi quand celui-ci reconnait la caricature (et la reconnaissance peut se traduire en admiration ou en rejet, en tous cas c’est tout sauf l’indifférence). C’est ce qui m’a fait retiré cette photo prise pour les copainEs : en aucun cas je ne reconnais ce rôle-là. Que ma Némésis y ait lu tout ça (et à juste titre je pense) pour retweeter ma photo tout à l’heure disait aussi tout l’ennui dans lequel il baigne, comme la photo disait tout le mien hier. Comme j’ai cherché à rappeler ce qui liait à un moment des copainEs et moi, il a rappelé de son côté. Ce qui importe là dedans n’était pas la cible, mais ce qui fonde les relations de personnes, et le souci à dévier ce propos de la complicité autour d’un prétexte politique c’est se retrouver à alimenter ce qu’on veut voir disparaitre. Comme j’ai réfléchi à ce que je voulais faire en postant cette photo et voyant ma Némésis la partager sous de faux airs goguenards mais y sentant bien l’excitation à voir une possibilité de relancer une vieille machine et trouver un peu de fun dans une époque mortellement ennuyeuse, je me dis que beaucoup de merdes nous serait épargnées si on se demandait deux secondes pour quelle raison profonde relever tel ou tel propos et le commenter.